M. Moustapha Kadi Oumani
Le Collectif pour la Défense du Droit à l’Energie est une Ong de droit nigérien à but non lucratif, créée en 2000, dont l’activité principale vise, d’une part, l’accès à l’énergie comme un droit humain fondamental et, d’autre part, à promouvoir la transparence dans les industries extractives et la sauvegarde de l’environnement pour laisser une planète vivante et vivable aux générations futures. Fidèle à ses missions, l’Ong Coddae est préoccupée par la santé des populations d’Arlit où vivent près de cent mille personnes dans un risque sanitaire réel. Nous avons rencontré son président, M. Moustapha Kadi Oumani, pour connaitre ses appréciations suite à la découverte de quatre cents tonneaux contenant des carottes radioactives et l’ouverture d’une enquête par le parquet de Paris après que le Niger ait vendu son uranium.
Dans un point de presse, le 2 décembre dernier, le ministre en charge de la Justice a annoncé la découverte de quatre cents tonneaux contenant des carottes radioactives à Arlit. Que vous inspire une telle découverte?
C’est une découverte longtemps redoutée et très inquiétante qui, par son contenu, révèle au grand jour des matières radioactives dissimulées dans de tonneaux abandonnés sur un ancien site exploité depuis 1968 par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), devenu compagnie générale des matières nucléaires (Cogema), puis Areva et enfin Orano, spécialisé dans l’uranium et le recyclage. Ce périmètre localisé dans le camp militaire de Madawela a été affecté au groupe canadien GoviEx (Govi High-Power Exploration) avant d’être retiré en juin 2024. A priori, plusieurs Ongs ont fustigé l’entreposage à Arlit de plusieurs millions de tonnes de déchets radioactifs laissés à l’air libre par la Compagnie minière d’Akouta (Cominak) et la Société des mines de l’Aïr (Somaïr), filiales d’Orano, dont le capital est détenu à plus de 90% par la France. Les résidus radioactifs pourraient contaminer l’environnement pendant des millénaires et menacer gravement la santé des populations actuelles et futures. L’intervention du ministre chargé de la Justice, survient alors que le pays a décidé e mieux prendre en compte ses intérêts dans le contrat qui le lie à la Somaïr et de vendre son uranium sur le marché international, sans la conduite d’une multinationale. Cette découverte qui bouleverse le monde suscite beaucoup d’interrogations. Elle met en lumière les conséquences néfastes des activités uranifères dénoncées par plusieurs Ongs dont Aghirin’man et ses partenaires, à savoir la Criirad et Sherpa, appuyés par Greenpeace. En outre, la découverte permet d’élucider les zones d’ombres dans l’exploitation du « yellowcake », qui s’est faite sans le moindre respect du code minier et de l’environnement. Du reste, ce n’est pas uniquement cette découverte qui intrigue, mais le silence observé pendant des dizaines d’années bien que le site ait été affecté à GoviEx. Cette découverte permet d’apprécier les effets multiples sur la santé qui provoquent des maladies pulmonaires, rénales, oculaires, digestives, d’infertilité… Dans les environs d’Arlit, les immondices, constituées de stériles et de déchets miniers contenant des traces de l’uranium, s’étendent à perte de vue. Malgré les avertissements répétés adressés à Orano, aucune mesure de sécurisation suffisante n’a été mise en œuvre. Cette situation très dangereuse, qui ravive les inquiétudes sur l’environnement et les êtres vivants ne doit laisser personne indifférent. La découverte nous livre aussi les intentions cachées d’Orano. Néanmoins, elle offre des éléments probants sur les mystères et les secrets de la radiation. Nous encourageons le gouvernement nigérien d’aller jusqu’au bout de sa plainte contre le groupe français Orano. Pour toutes ces raisons, c’est un devoir patriotique pour l’ensemble des Nigériens de prêter mains fortes à toutes nos autorités.
Quels sont les dangers liés à la dissémination par Orano des produits radioactifs dans le département d’Arlit?
Vous faites bien de me redonner l’opportunité de rappeler que le plus important, c’est la santé de nos populations, qui passe par un environnement sain… Ceci dit, l’exposition à la pollution radioactive est très néfaste pour la santé. A travers l’éparpillement de produits radioactifs à Arlit, l’effet des risques encourus dépend de plusieurs facteurs, surtout de la radiosensibilité de chaque être vivant, du type de rayonnement et des radionucléides. En général, une exposition peut provoquer des effets immédiats selon la dose reçue tels que des brûlures cutanées et des nausées, ou des effets aléatoires à long terme. Théoriquement, des particules très fines pénètrent facilement dans le corps et augmentent le risque de développer des maladies comme l’asthme, le cancer du poumon ou certains troubles cardiovasculaires. Autant les doses élevées peuvent entraîner le syndrome d’irradiation aiguë et des effets immédiats comme une mort rapide, autant des expositions plus faibles à la radiation peuvent augmenter le risque de maladie à long terme et, malgré tout ça, reste une voie à une mort certaine. Toutefois, les investigations sur le terrain qui sont en train d’être réalisées par les services compétents nous dévoileront toutes les conséquences liées à la propagation de ces produits nocifs et dommageables. En tant qu’acteur engagé dans le domaine nucléaire, nous approuvons les mesures déjà prises par les hautes autorités contre la société Orano. En cela, les manquements dénoncés par l’Ong Coddae renseignent clairement sur la radioactivité du sol, la pollution de l’eau et de l’air à une échelle très inquiétante et révèle une contamination réelle et durable.
Le gouvernement n’exclut plus des poursuites judiciaires contre Orano au terme des investigations qui sont en cours. Quelles sont les chances de notre pays de gagner un tel procès contre Orano?
Pour un dossier de cette ampleur, cette question est difficile à appréhender. Le travail n’est pas simple, le combat est rude comme l’uranium nigérien représente un enjeu stratégique dans le monde. Il n’y a aucune raison de perdre espoir, car les manquements d’Orano sont multiples et multiformes et constituent une source de sa défaite et le tremplin de la victoire nigérienne. Une citation célèbre du Président Chinois, Deng Xiaoping nous enseigne : « Peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris ». Les chances du Niger pour gagner un tel procès sont renforcées par le soutien que lui apportent les gouvernements et la société civile de la Confédération des États du Sahel (AES), sans compter le soutien des pays amis à travers le monde. La victoire dépendra du travail professionnel qui sera accompli par les avocats et de la capacité du comité qui sera chargé du dossier à verser toutes les preuves et décisions de justice dans le dossier, notamment celles qui obligent Orano à enlever et traiter les déchets radioactifs à Arlit. Aujourd’hui, nous avons à la tête du Ministère chargé de la Justice M. Alio Daouda, un magistrat rompu à la tâche et le Commissaire-Colonel Ousmane Abarchi, ministre des Mines, doté d’un maximum de rigueur. Ce procès unique dans son genre marquera un tournant décisif dans l’histoire de l’indépendance et de la souveraineté de notre pays, en ce sens qu’il éveille les consciences en son sein et dans le continent africain. Je saisis cette occasion pour confirmer notre disponibilité à témoigner et, je fonde l’espoir une fois la plainte engagée, que le Niger gagnera cette bataille. Il y a déjà une victoire morale sur le groupe Orano, et n’en doutez pas, elle est très importante, parce que « qui fait soi-même ses affaires, ne se salit pas les mains. »
Quels sont les avantages que le Niger peut tirer de la nationalisation de Somaïr et de la commercialisation de l’uranium?
Je suppose que vous pensez aux avantages financiers, mais avant, ayons à l’esprit l’impact moral de cet acte, car la nationalisation de notre uranium se justifie pleinement, parce que les méthodes de gouvernance d’Orano sont incapables d’orienter le fonctionnement de l’économie dans un sens favorable aux intérêts du Niger. C’est d’ailleurs dans un contexte qui ne garantit pas la bonne qualité de l’atmosphère, du sol, de l’eau, la protection de la faune, le maintien des écosystèmes et un climat vivable que le Président de la République, le Général d’Armée Abdrahamane Tiani, a pris la décision de nationaliser la Somaïr. Devant les miniers d’Arlit, il a déclaré avec affection : « c’est le droit légitime du Niger de disposer de ses richesses naturelles et de les vendre à qui souhaite les acheter dans les règles du marché, en toute indépendance ». Dans un pays comme le nôtre, la nationalisation est un instrument légitime de politique économique, un acte politique porteur d’espoir visant à protéger les intérêts nationaux. Aussi, la nationalisation vise à contrecarrer les effets préjudiciables de la domination des sociétés étrangères. Son objectif concourt à développer une politique de progrès économique et social. C’est une action volontariste qui remet en route les leviers de la souveraineté. En outre, la nationalisation offre un rythme soutenu et une large étendue à la reconstruction du pays dans le but d’obtenir un véritable fonctionnement des entreprises minières. En plus, la nationalisation garantit mieux les droits des travailleurs et des populations impactées. S’agissant de la commercialisation de l’uranium à proprement parler, la nationalisation constitue un défi et avant tout un partenariat gagnant-gagnant pour lequel le pays doit sans cesse garder à l’esprit les objectifs escomptés. Maintenant, tout dépend de la capacité du Niger à changer les méthodes et transformer cette opportunité de manière à trouver des avantages compétitifs. Cette nationalisation de l’activité uranifère a déjà orienté le Niger vers des nouveaux partenaires. L’enjeu est d’être performant sur le marché international étant donné que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) prévoit une hausse de la consommation mondiale d’énergie nucléaire à l’horizon 2030 et 2050 faisant du nucléaire un acteur clé de la transition énergétique.
Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « vol d’uranium » après que le Niger ait vendu son stock à Arlit. Quelle est votre réaction par rapport à cette fausse accusation ?
Nous avons appris sans surprise que le groupe français Orano a déposé une plainte, depuis Paris, contre l’État du Niger, détenteur légal de son minerai pour le simple fait qu’il a souverainement choisi de vendre une partie de son stock et sa production sur le marché international. L’entreprise Orano a délibérément qualifié cette opération de « vol d’uranium », sans préciser qu’elle détenait avant la nationalisation 63,40% et 36,60 % par l’État nigérien via la Sopamin (Société du patrimoine des mines du Niger, créée en 2007). C’est là que le système colonial réapparait au grand jour ! En droit international, la souveraineté permanente des États sur leurs ressources naturelles est un principe fondamental (Résolution 1803 (XVII) de 1962). Cette plainte intervient deux mois après la décision inacceptable et inexécutable du CIRDI (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements), une institution aux ordres de la Banque mondiale. Cette décision provisoire, ordonne que le Niger ne doive pas mettre en vente ou céder l’uranium produit par la Somaïr à tout partenaire de son choix. Cela relève d’une aberration juridique majeure, car pour un différend contractuel, un État ne peut juridiquement voler ce qui se trouve dans son sol, sauf s’il existe un titre de propriété privé indiscutable et au-dessus de la souveraineté nationale. Cet acharnement juridique orchestré par la France usurpatrice n’est ni plus, ni moins qu’une manœuvre de diversion qui vise à détourner le Niger de son engagement à disposer légitimement de ses ressources minières. Ainsi, la France se met sans vergogne dans une situation de voleur qui crie au voleur. De toute évidence, notre pays a le droit de vendre son uranium à qui il veut, tant que cela respecte les normes internationales. Tout le monde sait que depuis la mise en exploitation des mines d’Arlit, la France a toujours escroqué le Niger. Sachant qu’elle a définitivement perdu le contrôle opérationnel de la Somaïr qui tourne aujourd’hui à plein régime, elle cherche coûte que coûte un prétexte fallacieux pour échapper à la vraie justice, mais elle n’y échapperait pas, car elle saurait répondre de ses actes, suite à la dissémination de produits radioactifs affectant dangereusement l’environnement local et la santé des populations d’Arlit.
Propos recueillis par Oumarou Moussa
