Farmo M.
L’histoire ne se répète pas, mais les événements qui s’y déroulent peuvent se ressembler. Il en est ainsi de ceux qui se rapportent à l’apatridie et à la trahison. Nombre de nos contemporains, chassés du pouvoir par le peuple ou par leurs adversaires, ballottés entre ressentiment, rancune et rancœur, empruntent les chemins de la pérégrination et de la félonie. Aigris, aveuglés, agressifs, ils n’ont de cesse de causer des dommages à leurs tombeurs, à leurs successeurs, et pire encore, au pays à qui ils doivent tout et sans lequel, ils ne sont plus rien.
Leur principal défaut est l’ignorance de la continuité de l’Etat, le refus d’accepter le caractère non-indispensable des hommes qui animent l’Etat. Ces revanchards qui s’agitent et s’égosillent pour avoir perdu une parcelle de pouvoir ne sont pas nés avec un bâton de commandement dans les mains. Ils ont trouvé au pouvoir des hommes qu’ils ont remplacés. Ils ont été remplacés par des hommes qui seront eux-mêmes remplacés par d’autres hommes. Tout homme doté de bon sens sait qu’il est dans la nature des choses que la perte du pouvoir qu’il a obtenu, débute le jour même où il commence à l’exercer. Ceux-là, quand ils partent du pouvoir, d’une manière ou d’une autre, ne deviennent pas hystériques.
Le pouvoir n’est l’apanage de personne, nul n’est indispensable pour le fonctionnement des institutions publiques. Ce qui importe par-dessus tout, c’est la permanence de l’intérêt général. S’ils ne comprennent pas ce discours profane, qu’ils entendent celui qui relève du sacré :
« Dis : Ô Allah, Maître du pouvoir. Tu donnes l’autorité à qui Tu veux, et Tu arraches l’autorité à qui Tu veux ; et Tu donnes la puissance à qui Tu veux, et Tu humilies qui tu veux ». Sourate Al Imrân (3 :26).
Contre qui ces hommes se battent-ils ? Contre la volonté divine ci-dessus énoncée ou contre la volonté du peuple nigérien en quête de souveraineté ?
Anti-héros, plus familiers à la poudre d’escampette qu’à la poudre à canon, ils sont condamnés au fond de leur retranchement à la répétition de propos vains, et à endurer l’échec. Il faut les plaindre, mais il faut surtout avoir de la compassion pour les âmes innocentes qu’ils entraînent dans leur baroud d’honneur.
Pâles imitateurs, ils croient faire chose originale dans l’autoflagellation, mais ignorent qu’en ce domaine, ils ont eu de tristement célèbres devanciers dont l’histoire n’a retenu le nom que pour dissuader leurs descendants de reproduire leurs perfidies et viles scélératesses.
A leur intention, je dis l’infamie du sieur Ould Kirinfil que j’emprunte moi-même à Abderrahaman Ben Abdallah Ben Imran Ben Amir Es-Sadi, auteur du Tarirh es Soudan. Au 16ème siècle, autour de l’année 1589, Ould Kirinfil, proche collaborateur de l’Askia Ishâq II, tomba en disgrâce. Pour le châtier, le souverain l’interna à Teghâzza, région austère réputée pour ses mines de sel. En 1590, Ould Kirinfil réussit à s’évader. Il laissa derrière lui Gao et Tombouctou, femmes et enfants, parents et amis, et prit la route de Marrakech.
Il quitta donc son pays et sa famille, guidé par l’énergie de la vengeance, il surmonta tous les obstacles de la route des caravanes. Il savait combien le sel et l’or du Songhay étaient convoités par le Royaume chérifien. Il connaissait le nombre de tentatives vaines que les souverains de cette contrée avaient faites pour s’en emparer. Son intention était de proposer ses services au Sultan Moulay Ahmed afin qu’il évince l’Askia Ishâq et occupe son pays d’origine.
Lorsqu’il arriva à Marrakech, il rencontra d’abord le renégat Djouder et son ami Ba Hassen Friro, lui aussi renégat, tous deux chrétiens espagnols convertis à l’islam. Les hauts responsables militaires qui rêvaient de mettre la main sur l’or du Bilad es Soudan, le pays des Noirs, se montrèrent fort enthousiastes. Le Sultan Moulay Ahmed qui nourrissait la même convoitise, était à Fez. Ould Kirinfil lui fit parvenir une correspondance dans laquelle il livra des renseignements sur la population du Songhay, sur son armée, sur ses richesses, pria Moulay Ahmed de jeter son joug sur le Songhay, son pays, et proposa d’être le guide de l’armée marocaine.
Le sultan trouva dans ces circonstances inattendues, le bon prétexte pour donner corps à son intention. Il écrivit aussitôt à L’Askia Ishâq en lui enjoignant de lui céder les mines de sel de Taghâzza. Le souverain du Songhay refusa : « l’Ishâq qui écoutera ce conseil, ce n’est pas moi, cet Ishâq est à naître » dit-il dans sa réponse cinglante.
Le Sultan Moulay Ahmed prit alors la résolution d’envahir le Songhay. L’armée marocaine forte de 3.000 hommes, commandée par le Pacha Djouder et d’autres renégats d’origine européenne, fut mise en route vers le Songhay en novembre 1590. L’affrontement eut lieu le 12 avril 1591, près de la localité de Tondibi, en défaveur du Songhay. Le perfide, le scélérat Ould Kirinfil qui travailla à la défaite de son pays et servit de guide à l’envahisseur, trouva la mort dans une révolte contre l’occupation marocaine, en décembre 1591. Il n’a tiré aucun profit de son infamie. Il a provoqué la perte de son pays et sa propre perte.
Ce qui est dit ici des individus est vrai pour les pays. Autrement dit, tout pays africain qui s’accoquine avec une puissance étrangère impériale, lui fournit des renseignements, lui sert de base arrière, en vue d’envahir un autre pays africain et de s’emparer de ses richesses, œuvre dans l’infamie et travaille à sa propre perte.
Cette histoire du Moyen-âge devrait inspirer nos contemporains : pays et citoyens. On ne trahit pas impunément son pays, son continent, son peuple et sa patrie. Si la fougue d’une jeunesse irrévérencieuse vous conduit à l’incurie, vous rendrez des comptes à votre tempérance arrivée à maturité dans vos vieux jours. Si vous échappez à la justice des hommes, vous n’échapperez pas à la justice de Dieu.
Entre les événements qui se sont déroulés au 16ème siècle et ceux dont nous sommes aujourd’hui les témoins, les ressemblances tiennent à :
– La convoitise impérialiste de deux puissances étrangères, le royaume chérifien du Moyen-âge sur l’or du Soudan, et la puissance européenne conduite par la France, sur l’uranium ;
– La collaboration d’autochtones avec des puissances étrangères (qui ont réduit leurs ancêtres en esclavage ou qui les ont colonisés et qui envisagent encore de devenir maîtres chez eux) pour envahir leurs pays, avec l’espoir insensé de revenir au pouvoir après une telle forfaiture.
Les différences résident essentiellement dans :
– La configuration géopolitique et géostratégique de notre temps ;
– La conscience nationale qui se renforce face à l’hostilité de l’étranger ;
– La détermination des Nigériens à défendre leur existence, leur patrie et leurs biens ;
– L’irréversibilité de la marche vers l’indépendance et la souveraineté.
A qui veut entendre raison, le Président Abdourahamane Tiani a dit à propos de l’uranium que tout ce que le Niger produit « restera nigérien, inshallah ».
Farmo M.
