Docteur Sabiou Iro
Le Centre Culturel Nigérien Moustapha Alhassane (CCN-MA) a été créé par décret n°2024-570/P/CNSP/MI/C/A/S du 19 septembre 2024. Le centre est chargé, entre autres, de promouvoir la création artistique et culturelle ; promouvoir la lecture publique en particulier chez les jeunes ; accueillir les activités de convivialité et de réjouissance ; promouvoir et contribuer à la formation professionnelle en matière culturelle ; produire et promouvoir toute activité susceptible de rentabiliser le centre ; apporter une aide technique aux promoteurs culturels, artistes et associations culturelles ; favoriser les rencontres, les échanges et la coopération culturelle. Toutefois, depuis le changement de son nom et son transfert sous tutelle nigérienne, l’environnement et l’attractivité ont changé, ce qui nécessite de nouvelles stratégies pour redonner vie à ce centre culturel en lui insufflant une vision typiquement nigérienne, mais aussi éducative.
M. le directeur, le CCN-MA a une vocation culturelle et éducative. Quelles sont donc les stratégies que vous employez pour mobiliser les lecteurs et les artistes à venir vers la structure ?
Concrètement, le centre utilise des stratégies de communication et de mobilisation pour sensibiliser les couches sociales afin de participer de façon active et dynamique au processus de la promotion des valeurs sociales de la refondation nationale. Ces stratégies reposent en grande partie sur l’organisation des activités culturelles notamment les concerts, les festivals, les projections de films et les activités de communication à savoir les conférences, les expositions et les foires. Comme on le voit c’est à travers toute cette gamme d’activités que nous passons nos messages de sensibilisation auprès de la communauté, des universités, les groupes de travailleurs et autres catégories socio-professionnelles en vue de leur implication dans la refondation de notre cher pays.
Les types d’expressions culturelles que nous utilisons pour transmettre les messages de paix, de citoyenneté et de cohésion sociale s’articulent autour des activités artistiques et culturelles (musique, concerts, conférences, théâtre, chants, etc); les formations en langues nationales et étrangères en collaboration avec les acteurs culturels ; les ateliers (contes, dessins, lecture, sculpture, etc) ; les concours culturels scolaires. Il convient de préciser que toutes ces expressions culturelles sont organisées par le centre grâce au concours des acteurs culturels (artistes, promoteurs culturels, le ministère en charge de la culture) et les partenaires sur place qui investissent dans la promotion des arts et de la culture.
M. le directeur, quelles sont les difficultés que rencontre le centre dans la promotion et la valorisation du patrimoine culturel nigérien ?
Les freins que nous rencontrons, dans la valorisation des patrimoines culturels locaux, sont axés essentiellement sur l’usage des technologies, l’insuffisance de l’éducation artistique dans le milieu scolaire et la prolifération des créations artistiques et productions audio-visuelles en contradiction avec nos valeurs sociales et culturelles. Afin de pallier ce fléau, les plus hautes autorités de notre pays ont jugé nécessaire de définir des stratégies de sauvegarde et de conservation du patrimoine culturel nigérien.
L’impact des actions culturelles sur la population notamment la jeunesse est déterminant, surtout que l’on sait que la culture et l’éducation sont liées. De l’efficacité de l’une dépend l’épanouissement de l’autre, de la vitalité de la seconde dépend les progrès de la première. Les systèmes éducatifs sont souvent les reflets des valeurs et des priorités culturelles d’un peuple. C’est à dire que la formation aux valeurs culturelles est une quête fondamentale dans les reformes du système éducatif. Toutes les manifestations culturelles matérielles, immatérielles et institutionnelles prouvent à suffisance la dimension de la culture dans le développement et ce à travers les différentes institutions publiques et/ou privées, qui dans l’élaboration de leurs programmes tiennent compte des besoins et aspirations de la population.
En effet, la diversité culturelle au sein d’une équipe favorise incontestablement la création et l’échange d’idées, conduisant à des solutions plus innovantes et à une meilleure performance organisationnelle. De même, les valeurs d’un peuple sont profondément enracinées dans sa culture. Elles forment le socle sur lequel reposent les normes et les comportements acceptables. A l’inverse, des cultures collectivistes qui mettent l’accent sur l’harmonie sociale, la paix et la solidarité, guidant ainsi les interactions interpersonnelles et les structures communautaires.
Aujourd’hui, on tend vers une culture de l’inclusion, où les peuples sont de plus en plus pluriculturels. Cette diversité représente à la fois un défi et une opportunité. Afin de tirer parti des avantages de cette diversité, il est essentiel de promouvoir une culture de l’inclusion où chaque individu se sent valorisé et respecté. Ainsi, les entreprises, les institutions éducatives et les gouvernements ont tous un rôle fondamental à jouer dans la création de sociétés inclusives, équitables et résilientes. En reconnaissant et en valorisant la diversité culturelle, les sociétés peuvent bénéficier de perspectives nouvelles et innovantes, favorisant ainsi leur développement et leur résilience.
Quels sont les moyens utilisés au niveau du CCN-MA afin de permettre aux artistes de s’épanouir et organiser des représentations dans cet établissement pour qu’il retrouve l’ambiance d’antan ?
Au regard du départ de la coopération française, certains ont prédit l’inactivité ou même la disparition du centre, mais aujourd’hui, Dieu merci, le centre se tient débout et fonctionne normalement. A ce titre, nous disposons de plusieurs atouts qui militent en faveur de son rayonnement, à savoir : l’accès facile, les espaces, les moyens financiers et matériels. En termes de moyens il faut souligner que le centre met à la disposition des artistes pour leur expression et l’organisation des activités, le théâtre de plein air (TPA) doté d’une capacité de 300 places et équipé d’un dispositif technico artistique pour accueillir les spectacles, les représentations théâtrales, les concerts, danse, et autres manifestations artistiques et culturelles liées à la mode, cinéma, performance artistique, démonstrations.
Le théâtre cafétéria de plein air où se tiennent les animations culturelles (contes, jeux, etc.), deux auditoriums d’une capacité respectivement de 60 places et 120 places équipés de dispositifs techniques et d’accueil pour l’organisation des projections, des ateliers, des formations, des réunions, etc. ; un studio d’enregistrement qui sert de piste pour l’enregistrement des artistes et la préparation des maquettes. L’espace de lecture composé d’une médiathèque qui comprend la bibliothèque adulte et les espaces réservés aux enfants (loisirs, vidéo, jeux de société, etc.).
S’agissant de l’espace de lecture notamment la mise à jour des ouvrages, leur renouvellement et l’entretien, quel mécanisme avez-vous mis en place pour permettre aux étudiants et chercheurs d’avoir un accès facile aux ouvrages ?
Le Centre Culturel Nigérien Moustapha Alhassane dispose d’une médiathèque qui comprend la bibliothèque, plusieurs espaces destinés aux enfants, aux adultes, et à l’intérieur desquels sont organisés les jeux vidéo, les jeux de société et la lecture pour enfants. Au niveau de la bibliothèque, nous avons un fonds documentaire de plus de
40 000 livres toutes spécialités confondues et un personnel qualifié qui assure régulièrement sa gestion.
En ce qui concerne la mise à jour et le renouvellement de ces ouvrages, depuis pratiquement deux (2) ans, nous avions informatisé tous les ouvrages disponibles et procédé aussi à doter cette bibliothèque en ouvrages édités par nos propres auteurs nigériens pour être dans l’esprit de la souveraineté nationale. En projet, nous envisageons, et cela en collaboration avec le ministère de tutelle, de numériser l’ensemble du fonds documentaire pour faciliter la recherche afin de permettre à nos lecteurs d’accéder le plus rapidement possible aux ouvrages.
Beaucoup de nigérien gardent en mémoire l’ancienne appellation de ce centre. Dites-nous d’abord qui est Moustapha Alhassane et quels sont les voies et moyens que vous allez suivre afin de faire résonner cet espace et attirer plus de visiteurs et de promoteurs culturels ?
Moustapha Alhassane est une légende du cinéma africain. Sa famille s’est installée au Niger pendant la période coloniale, il suivait son père en tant qu’apprenti sur le patrimoine familial, comme étant propriétaire et chauffeur de camion de transport de personnes et de marchandises. Il fait la connaissance de certaines élites de l’époque de la vallée moyenne du fleuve Niger dont Boubou Hama, qui entreprenait ses recherches en sciences sociales, dans cet espace au profit de l’institut fondamental de l’Afrique noire dont le siège est à Dakar.
Avec la colonisation, Jean Rouch, affecté au Niger en qualité d’ingénieur des ponts et chaussées s’est reconverti en ethnologue une fois en contact avec les cultures sonrai. C’est Boubou Hama qui avait parlé de Moustapha à Rouch. C’était le déclic, Rouch étant directeur scientifique à l’IFAN, devenu centre National de recherches en sciences humaines, puis Institut de recherches en sciences humaines. Jean Rouch s’est rapproché de Moustapha pour le former en cinéma et l’embarquer dans ses recherches. Il est utile de rappeler que Moustapha était dès son jeunes âge, un artiste confirmé touchant à tous les domaines de l’art. Avec la création du musée national, Rouch avait mis Moustapha Alhassane à la disposition de Pablo Toucet qui était investi pour le créer. Moustapha a travaillé de 1957 à 1962 au musée où sa contribution est inestimable : reproductions du fleuve Niger, une réplique du pont Kennedy et l’architecture du pavillon des costumes traditionnels. Il quitta le musée en 1962 pour rejoindre Rouch au CNRSH.
Succinctement, Moustapha Alhassane était mécanicien avant d’être scénariste ; réalisateur et architecte. C’était lui qui avait conçu les armoiries du Niger. Au vu de tous les apports féconds consentis, le Niger l’a honoré en attribuant son nom à l’établissement que je dirige aujourd’hui. Moustapha Alhassane dispose d’une filmographie d’environ une trentaine de films allant des films de fiction à ceux d’animation. Voilà les premières informations dont je dispose sur Moustapha Alhassane.
En termes de canaux de résonance du centre, je dirai que nous sommes une administration publique encadrée par des mesures juridiques claires et nettes soutenues par un cahier de charges bien défini. A cet effet, nous allons privilégier la communication à travers les organes de presse publics, puis privés, et engager un chantier d’innovations par la production d’activités novatrices avec nos partenaires actuels et ceux qui viendront. Mieux, nous sommes en train de réfléchir pour mettre en place un plan de communication et de marketing pour faire converger les promoteurs et acteurs culturels.
Quels sont les défis que doit relever le centre pour qu’il soit plus fonctionnel et plus attractif ?
Le Centre Culturel Nigérien Moustapha Alhassane (CCN-MA) est toujours fonctionnel nonobstant la modicité de nos ressources. La dénonciation des accords de coopération n’a pas entaché le bon fonctionnement du centre. Mieux, cela a servi de tremplin pour que notre équipe prenne ses responsabilités afin de maintenir le cap de l’excellence. Il faut souligner qu’en plus du maintien de l’attrait du cadre physique du centre, nous nous inscrivons dans la logique de la consolidation des acquis et le renouvellement de l’offre par la mise en place de nouvelles offres culturelles, artistiques et scientifiques à travers la mobilisation des nouveaux acteurs culturels et partenaires.
Interview réalisée par Hamissou Yahaya (ONEP)
