M. Moumouni Mamoudou, consultant, expert en formation professionnelle, ...
Consultant, expert en formation professionnelle, ancien ambassadeur du Niger au Mali et en Guinée, doctorant en sciences de l’éducation, M. Moumouni Mamoudou a occupé plusieurs postes de responsabilité dont ceux d’Inspecteur en Sciences et techniques industrielles, de Délégué Général du Service National de Participation, de Secrétaire Général de la Présidence.
Auteur du livre ‘‘Contribution à la Modernisation de l’Apprentissage de Métiers au Niger’’, Moumouni Mamoudou s’intéresse à la problématique de la formation/qualification des artisans, explore les pistes devant concourir à la modernisation de l’apprentissage des métiers artisanaux ; la nécessité d’une formation structurée dans cet important secteur pour sa performance. Outre ces questions, il évoque dans cette interview les possibilités d’émergence d’une industrialisation au Niger, le rôle des différentes composantes du pays dans l’édification d’un État souverain, la place de l’identité culturelle ou la culture au sens large dans le développement du Niger, l’attitude à adopter par la génération d’aujourd’hui et la mission qu’elle doit assumer.
En rapport avec votre domaine de recherches, notamment la formation axée sur l’apprentissage des métiers, vous vous intéressez à la place du travail individuel et collectif dans un État en quête de souveraineté. Comment entrevoyez-vous cette importante préoccupation qui appelle des réponses concrètes ?
Je vous remercie de l’opportunité que vous m’offrez, de pouvoir apporter ma modeste contribution au débat d’actualité.
Permettez-moi de vous dire que l’Enseignement et la Formation Techniques Professionnels (EFPT) est un puissant levier de développement pour notre pays. Il permettra au Niger de conforter sa souveraineté à travers la mise en œuvre effective de la politique sectorielle de l’EFPT.
Dans mon livre « Contribution à la Modernisation de L’Apprentissage des Métiers au Niger » M. Mamoudou, 144p, Collection Grandes Voix d’Afrique, publié en 2020 aux Editions Figura Mali, mai 2020, j’ai expliqué la vitalité de ce secteur, qui représente 24% du PIB avant la mise en œuvre des outils de modernisation, le 2e secteur après l’agriculture en cas de bonne pluviométrie.
L’artisanat du Niger de service comme utilitaire est un patrimoine riche et diversifié, qui peut être une locomotive et socle industriel, avec son potentiel de savoir-faire. Investir dans l’artisanat accélérera le développement économique et social. En investissant dans sa modernisation, cela contribuera davantage à la richesse nationale.
En termes de réponses concrètes, le travail individuel et collectif doit se faire en drainant toutes les énergies vers ce choix collectif qui mérite discipline, abnégation, courage et équité. Autant le Niger a besoin de combattants pour vaincre l’hydre terroriste, autant il a besoin d’une armée d’ouvriers, de techniciens et cadres de haut niveau qui encadrent la recherche, la conception et l’exécution des grandes réalisations structurantes dont le pays a besoin dans l’immédiat, à moyen et à long termes.
S’agissant des métiers, au Niger, on parle de la nécessité de valoriser le travail manuel, l’artisanat, renforcer la formation professionnelle ou technique. Que faut-il entendre, selon vous, de tout cela, et quelles sont pour vous les possibilités d’émergence d’une industrialisation dans le pays ?
Pour valoriser le travail manuel, l’artisanat et la formation professionnelle, il faut revenir à nous-mêmes, c’est à dire : avoir un système éducatif adapté à nos besoins et réalités. La loi sur le système éducatif du 1er juin 1998 et la Vision de S.E. le Président de la République, Chef de l’État, le Général Abdourhamane Tiani, sont des références pour valoriser et lever les préjugés sur le sous-secteur de l’EFTP et le travail manuel.

Le Pr Abdou Moumouni, disait dans son livre : l’Éducation en Afrique Noire, édition Maspero, Paris, 1967, chap.1. « À travers la grande variété ethnique des populations de l’Afrique Noire, la diversité des formes de leur organisation sociale, reflétant une différenciation dans le niveau de développement économique, politique et social atteint avant la conquête coloniale, on retrouve dans le domaine de l’éducation un certain nombre de traits généraux et communs, manifestation incontestable d’une communauté de culture chez les peuples africains. Dans toutes les régions et zones géographiques ; dans tous les clans, les tribus et groupements ethniques, l’éducation traditionnelle est caractérisée en Afrique Noire par : la grande importance qui lui est accordée et son caractère collectif et social ; son lien intime avec la vie sociale sur le double plan matériel et spirituel ; son caractère polyvalent aussi bien en ce qui concerne les objectifs visés que les moyens employés ; sa réalisation progressive et graduelle, conformément aux étapes successives de l’évolution physique, psychique et mentale de l’enfant.
La qualité, l’accès et l’efficience de la nouvelle école du Niger doit allier les savoirs : cognitif, physico-moteur et savoir être, en puisant dans nos valeurs et traditions et les standards universels. Pour y parvenir, il faut abandonner les saupoudrages et se doter d’un véritable système éducatif avec un curriculum permettant aux sortants de chaque ordre d’enseignement d’être capables d’exercer un métier porteur. S’agissant des apprenants de l’enseignement général ou de l’enseignement technique ou technologique, ils doivent être orientés, ce quel que soit leur niveau, ils doivent poursuivre leurs études dans des filières ayant un intérêt pour les besoins socio-économiques.
Pour rentrer dans l’actualité de ces derniers temps au Niger, comment entrevoyez-vous le rôle des différentes composantes du pays, du citoyen lambda aux gouvernants en passant par les intellectuels, dans l’édification d’un État souverain dans le contexte mondial d’aujourd’hui ?
La construction d’un pays est une affaire nationale, qui demande le concours de tous. La menace sécuritaire et les défis auxquels font face le Niger et l’AES, notamment, cette guerre asymétrique qui mobilise une grande partie des ressources financières, qui impacte sur le développement des secteurs vitaux dont l’Education et la formation est un combat commun.
La guerre USA-Israël contre l’Iran doit nous interpeller afin de revoir rapidement notre système éducatif. Le Niger, jadis pays de sciences, assiste à un déséquilibre inquiétant dans les choix des séries et filières de formation par les apprenants malgré les constats alarmants qui sont restés sans effet.
Il faut se convaincre que les formations scientifiques et techniques coûtent cher, mais, avons-nous le choix d’y investir dans ce ‘’monde fou’’ d’aujourd’hui ?
Si les peuples sont les piliers de l’AES qui est aujourd’hui un instrument dans les mains des seuls et uniques gouvernements des trois pays et qui fonctionne en si peu de temps à la satisfaction des peuples, il est du devoir des dirigeants de conjuguer les efforts sur le désenclavement aérien, et la mutualisation de la recherche dans les écoles, universités et instituts de recherches pour rattraper notre retard de développement.
Une focalisation sur l’exploitation judicieuse de notre espace aérien commun et le développement du transport commercial semblent être une urgence de développement et d’épanouissement des affaires dans l’espace.
L’exploitation industrielle de nos ressources naturelles en vue d’assoir une véritable industrie doit faire partie de l’agenda des cercles de savoirs.
Spécifiquement, que pensez-vous du rôle que peut jouer l’identité culturelle ou la culture au sens large dans le développement du Niger ?
M. Kroeber et C. Wisher ont été les premiers à reconnaître les modes de distribution géospatiale des divers produits de cultures identifiables. Ils prétendaient repérer des « aires culturelles » distinctes, pour établir ensuite une cartographie qui mettrait au jour leur mode de distribution, leurs centres et leurs périphéries, les zones probables de leurs frontières et des contacts interculturels. Cette entreprise monumentale est dans l’absolu irréalisable. Les auteurs qui s’y sont pourtant attachés ont collecté une masse considérable d’observations précieuses. On leur doit le concept de « modèle culturel », qui s’est avéré d’une grande utilité pour comprendre les liens entre « culture et personnalité ».
La culture n’est pas seulement l’ensemble des caractères de civilisation qui préexiste à l’apparition des identités, elle est également le socle proprement personnel de l’identité, car il faut à présent prendre en compte le fait que l’individualité revendique sa culture personnelle comme son bien le plus propre.
Selon l’UNESCO, « la culture nourrit les capacités et les valeurs humaines et est un ressort fondamental du développement durable des communautés, des peuples et des nations ».
Pour le peuple, l’affirmation de son identité s’impose surtout face aux assauts d’une modernité étrangère qui agit sur son équilibre socio-économique, et risque d’aliéner sa souveraineté politique.
L’identité culturelle traduit l’expérience globale, d’une personnalité. L’identité culturelle est ce par quoi se reconnaît une communauté humaine (sociale, politique, régionale, nationale, ethnique, religieuse …) en termes de valeurs, de pensées et d’engagement, de langue et de lieu de vie, de pratiques, de traditions et de croyances, de vécu en commun et de mémoire historique.
Quel appel ou conseil avez-vous pour la génération d’aujourd’hui quant à l’attitude à adopter et la mission à porter et assumer ?
Le conseil que je peux donner à ceux de la génération d’aujourd’hui, c’est de les inviter à méditer sur la célèbre citation du Pr Cheichh Anta DIOP: « armez-vous de sciences jusqu’aux dents ». Exhorte-t-il la jeunesse africaine à maîtriser les connaissances scientifiques et techniques pour reconquérir son patrimoine culturel et bâtir l’avenir de l’Afrique. En d’autres termes, il appelle la jeunesse à se former pour avoir les compétences intellectuelles nécessaires pour déconstruire les préjugés coloniaux sur l’Afrique et les Africains.
En 1984, à Niamey, il insista pour que les générations futures se forment rigoureusement pour triompher, il disait: « À formation égale la vérité triomphe ».
Du point de vue de la problématique de la culture, le défi d’une mondialisation-solidarité est donc double. Par rapport à la situation actuelle, accueillir la diversité culturelle sans pour autant s’enfermer dans des cultures fermées sur elles-mêmes. Par rapport à la globalisation et à l’universalisme abstrait et aliénant de l’argent, développer un universalisme de la culture comme condition humaine, universalisme qui intègre la différence culturelle. Et si l’on me demande ce que cela veut dire concrètement, dans le quotidien de l’école, la réponse est facile : ne pas enseigner des informations, mais des savoirs, enseigner pour que les jeunes comprennent mieux le sens du monde, de la vie humaine, des rapports avec les autres, des rapports avec soi-même. C’est en respectant ce droit au sens que l’éducation contribuera à la construction d’une mondialisation-solidarité.
Interview réalisée par Souley Moutari
