Une participation au premier spectacle de Jhonel inspiré de l’œuvre du Pr. Farmo Moumouni – Flânerie d’un enfant noir – nous a amené à publier dans le journal gouvernemental, Le Sahel, un article qui en donne des échos, analyse la scène plus avec les clés des esthétiques convoquées pour faire de l’œuvre proposée en spectacle, un chef-d’œuvre. Le lundi 6 juillet 2026, au Centre de Conférence Mahamat Gandhi, à la suite du Centre Culturel Nigérien (CCN) Moustapha Alassane, un deuxième spectacle de la même œuvre a été joué avec comme public cible, toute la crème du régime, militaire et civile, qui venait vivre la puissance d’un art, le sérieux d’un spectacle qui donne des éclairages sur notre passé commun.
Ici, dans cet autre article que nous proposons, à la suite du spectacle à Mahatma Gandhi, nous voudrions oser une relecture de la performance artistique, proposer un regard critique, post-coloniale d’une œuvre déjà vue mais qui nous a parue neuve, du moins renouvelée par la maîtrise de la scène de la part d’artistes qui ont su, encore plus, donner de l’émotion à un public conquis, et convaincu, douillettement assis dans le confort de l’art et de la grande salle étincelante de génie, interpellant par les répliques fortes d’un texte savoureux, puissamment écrit pour reparcourir le passé par le secret des livres.
Le spectateur que nous étions avait deux spectacles à suivre et à vivre en même temps : la scène, la dextérité des artistes, mais aussi à travers la salle envoutée, les réactions isolées des spectateurs et de la nombreuse foule qui ne put résister à la beauté du spectacle, acclamant fort la performativité de la représentation par des tonnerres d’applaudissement qu’on n’eut jamais au CCN où le public est resté silencieux à savourer un spectacle, à le consommer sans modération tant il lui donnait à savoir et à comprendre. On peut voir et apprécier tout le sérieux de la théâtralisation, de cette complicité à trois sur scène, maniant différentes compétences artistiques ; Jhonel, une voix puissante et imposante, une présence scénique maitrisée, Binta Torodo, une voix belle, envoutante et touchante, Boubacar Barry, ingénieux sur trois instruments, mêlant en même temps sa voix, symphonique avec celle des autres. La magie de l’art fonctionne à merveille.
Dans la salle emportée, captivée par la gravité des souvenirs évoqués, non sans quelque humour car l’auteur en est pétri pour avoir des conversations agréables avec lui, l’on voit de grandes personnalités séduites par la qualité du spectacle comme il y en a peu chez nous d’une telle facture, acquiesçant par des gestes approbateurs, le menu du jour, la force de l’intrigue développée. A la sortie, ça bavarde encore trop dans des groupes d’affinité, et le spectacle trouve dans ces intimités circonstancielles une prolongation à travers les ressentis évoqués chez chacun. C’est du sérieux, peut-on entendre ici et là. On sortait, unanime, à reconnaitre un travail sérieux, une rigueur artistique rare chez nous. Le Nigérien est aussi capable du sérieux. Nous devrons être fiers de nos talents et les soutenir pour la gloire de leur art, de leur savoir-faire. Nous ne sommes pas moins que les autres artistiquement.
Ce spectacle peut voyager partout en Afrique et d’abord au Mali et au Burkina Faso pour porter le combat de la Confédération qu’il peut davantage galvaniser. Par les voix plurielles qui s’expriment chez Jhonel, incarnant plusieurs personnages, l’on entend les échos d’une époque, ses mensonges et ses cruautés, ses intrigues et ses contradictions.
Mais l’auteur ne l’a pas voulu pour s’y isoler, ni pour se nourrir de rancunes, mais pour s’en libérer et sortir du carcan dans lequel on voulait confiner une Afrique éternellement plaintive qui, aujourd’hui, a décidé de se rebeller. Le rêve fait le beau de ce texte optimiste et responsable. En appelant à éclairer les chemins de l’avenir par les lumières du passé, il ouvre la voie d’espérances nouvelles ; incite l’Afrique à s’armer de la plus grande arme : croire en soi, croire en ce que l’on est capable de rêver, de ce que l’on est capable de se prendre en charge, de se battre pour la vie, pour l’avenir et pour la dignité.
Ce magnifique spectacle qui fait voyager dans le temps et dans les textes, convoie le spectateur sur plusieurs rives, exposant les faits douloureux de l’Histoire, montre ses blessures, mais finissant sur l’espoir d’un renouveau pour une Afrique qui lève enfin la tête et le poing. Mais il refuse de se complaire dans la plainte et dans la complainte, refuse de s’exiler dans le passé pour y trouver des excuses et des justifications de son malheur. Les mots et les images parlent sans terroriser personne, sans blesser pour rendre le mal par le mal, mais laissant chacun en face de sa conscience pour faire son mea-culpa et comprendre ses torts même si un autre en est incapable, manquant de reconnaissance pour dire de quel apport l’Afrique lui a été, ne serait-ce que pour sortir de l’humiliation des deux guerres mondiales qui avaient fini par révéler ses fragilités et sa vulnérabilité.
Cette œuvre participe d’un effort de construction d’une conscience historique africaine, où, refusant de se planter dans les vieilles et stériles accusations, domiciliant exclusivement notre malheur chez un autre, l’on essaie, par une lecture lucide de l’histoire, de comprendre les responsabilités partagée dans un parcours qui, en même temps qu’il montre les torts de l’autre, ne nous exonère pas pour autant de nos propres parts de responsabilité dans ce qui nous arrive, pour appeler, par cette conscience, au sursaut qui nous projette vers un avenir dont nous devrons être maîtres.
Flânerie d’un enfant noir est une conscience devenue adulte qui se parle, parle de et à l’Afrique, parle au monde pour comprendre les colères de notre époque et la légitimité de ses revendications. Elle parle d’une Afrique devenue mature qui refuse le piétinement.
Farmo Moumouni est un universitaire accompli, que dire, au-delà du Philosophe, un historien, un pédagogue, un observateur attentionné, un égyptologue, bref une sommité respectable. Dans ses silences féconds, il a le mérite des grands hommes, des grands intellectuels : il produit. Et ce n’est pas de la pacotille. Jhonel, lui, est un artiste, un vrai, pardon, un grand.
Dr Issa Hassane, Enseignant vacataire d’Esthétique des Arts à la Filière Arts et Culture de l’UAM
