Reprise du ballet Guirka lors de la Semaine Culturelle Al’Ada 2024
Par sa position de carrefour entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, le Niger constitue un creuset de cultures riches et diversifiées qui se développent au fil du temps. Cet héritage culturel mérite d’être sauvegardé, transmis aux jeunes générations, mis en valeur pour promouvoir l’identité nigérienne et améliorer le bien-être des populations. Cependant, malgré cette richesse culturelle, on constate depuis quelques années une certaine inertie en termes de création artistique. Entre léthargie et manque d’engouement, la situation devient préoccupante.
Du côté des chanteurs, compositeurs nigériens par exemple, il y a peu de créations originales, souvent des reprises ou des réadaptations de titres d’anciennes gloires de la musique. Le constat est beaucoup plus préoccupant concernant le ballet qui faisait jadis la réputation et l’éclat de certaines régions du Niger.
Le ballet, tel qu’on le connaît ici, est avant tout une création puisée dans le patrimoine culturel national, une œuvre artistique qui combine de manière harmonieuse la comédie, la musique et la danse exécutées par un groupe interdisciplinaire d’acteurs. M. Adamou Dan Ladi, spécialiste en gestion du Patrimoine culturel et des Musées, rappelle que le ballet était une discipline phare occupant une place de choix, notamment durant la période du festival national de la jeunesse qui se tenait au Niger de 1976 à 2003. À cette occasion, il a été enregistré plusieurs ballets primés, comme «Guirka» de Tahoua, «Kossom Bali» et «Dambé karfé» de Gaya, «Marietou» de Ouallam et bien d’autres. Au plan artistique et émotionnel, souligne-t-il, la représentation du ballet sur scène est très appréciée particulièrement par le public nigérien car c’étaient des créations qui éduquent et divertissent, mais aussi qui montrent la diversité culturelle nationale.

Véritable moyen de sensibilisation et de narration, le ballet, en tant qu’expression culturelle, est utilisé au Niger comme une discipline artistique de compétition à l’occasion du festival national de la jeunesse qui était un événement culturel et sportif majeur, explique M. Danladi. Aussi, poursuit-il, c’est un produit qui contribue à la diffusion du contenu culturel à travers l’animation culturelle, les programmes des télévisions publiques et privées et à la réalisation souvent de vidéoclips. C’est pourquoi ce genre est considéré comme un vecteur de transmission de valeurs sociales et participe également aux échanges culturels au plan national, régional ou international.
Le ballet, un art presque tombé dans l’oubli
Aujourd’hui, souligne M. Adamou Dan Ladi, la léthargie dans laquelle se trouve la création de ballets s’explique par plusieurs raisons, parmi lesquelles figurent l’absence de plus en plus d’un cadre de promotion dédié qui a disparu avec la suspension de l’organisation du festival national de la jeunesse ainsi que l’état de délabrement accentué des infrastructures culturelles et la faible consommation en général des produits culturels dans le pays. À cela s’ajoutent la démotivation des acteurs du fait de l’aliénation continue de la culture, de certains préjugés, mais aussi l’insuffisance de moyens devant soutenir et encourager la création et la diffusion des ballets et l’absence de plus en plus d’animateurs et encadreurs bénévoles des groupes de ballets, couplée au manque des stratégies pour la sauvegarde durable et la promotion des ballets, surtout les plus significatifs.
Ces dernières années, on constate un recul dans la création artistique et culturelle, même si de nombreux artistes et groupes de ballets dont Mamaki du quartier Zongo de Niamey, les troupes de Gaya, d’Agadez, de Tillabéri, pour ne citer que ceux-là, se déploient plus au moins pour créer.
Cependant, relève M. Dan Ladi, quelques difficultés freinent la création : insuffisance de formation diplômante et continue des acteurs culturels ; faible consommation de produits culturels, en particulier nigériens, ce qui ne permet pas de générer véritablement des ressources motivant les créateurs et favorisant la production artistique ; l’insuffisance, voire l’inexistence de soutien approprié à la création artistique. Cet expert rappelle que, pour promouvoir la culture au Niger, l’État avait adopté l’ordonnance N°2009-24 du 3 novembre 2009 portant loi d’orientation relative à la culture visant le développement culturel à travers plusieurs objectifs poursuivant notamment la création d’une conscience nationale afin de créer, protéger, sauvegarder et promouvoir le patrimoine culturel. Par ailleurs, estime M. Dan Ladi, il va falloir soutenir la création et les créateurs ; promouvoir et développer les industries culturelles et faciliter leur accès au marché national, régional et international. Pour lui, il est important de s’engager dans la révision de cette politique culturelle en prenant en compte les nouveaux enjeux et de la mettre en œuvre dans une approche participative afin de contribuer au développement culturel durable qui repose sur le financement conséquent de la culture et la professionnalisation des acteurs culturels et artistiques pour une production artistique compétitive.
Une baisse de création musicale originale
Qu’elle soit traditionnelle, moderne ou tradi-moderne, rap ou hip-hop, la musique nigérienne semble connaître une stagnation. Les artistes captivent moins le public nigérien et restent moins compétitifs par rapport à leurs confrères de la sous-région et du continent. M. Oumarou Issoufou alias Phéno, président de l’Association nigérienne des auteurs compositeurs et interprètes des métiers de la musique (ANACIMM), estime que si les artistes n’arrivent plus à créer, c’est parce que certaines productions manquent de visibilité, car les auteurs se cantonnent aux publications sur les réseaux sociaux. « Je pense que cette génération ne veut pas construire; parce que même ce qui a été construit, ils l’ont détruit. Avant, quand on faisait des concerts, les fans nous cherchaient pour acheter des tickets, inviter des amis. Mais aujourd’hui, les jeunes font des tickets gratuits aux gens pour remplir des salles. Donc, à partir de là même, ils asphyxient le marché culturel qu’ils ont trouvé, ils le tuent », déplore Phéno. Pour lui, l’autre raison de la léthargie peut être justifiée par le manque de subvention, car, affirme-t-il, le politique qui n’assiste pas sa culture est aussi complice de sa disparition. « Quand vous regardez, par exemple, dans tous les pays, si on prend même la dynamique actuelle, dans les deux autres pays de l’AES, des activités culturelles d’envergure sont organisées », fait-il remarquer.

Aussi, pour le président de l’ANACCIM la culture est reléguée au deuxième plan et est menacée d’extinction à cause d’un manque criard de cadres. D’après Phéno, quand la culture a moins de cadres ou quand ils partent à la retraite sans pour autant avoir préparé la relève, il va de soi que cette situation menace l’avenir de la culture nigérienne.
De son côté, Mme Ali Soumaila Aichatou, dite « Dan Kwali », artiste et directrice générale du Centre culturel Oumarou Ganda, reconnaît aussi que le secteur artistique est en léthargie, car rares sont les artistes qui créent. Ce qui, alerte-t-elle, est inquiétant, parce que leurs devanciers ont fait de belles créations artistiques. « Aujourd’hui ça craint, et vraiment, il faudra bien qu’on revoie où sont les problèmes pour qu’on puisse y remédier. Avant, on était réellement dans la création, mais maintenant on a tout laissé en stand-by. Rares sont les artistes qui vont dans les compétitions internationales », déplore-t-elle.

À défaut de créer, Mme Ali Soumaila Aichatou recommande de revisiter les créations passées afin de les revaloriser. Dans ce sens, elle a rappelé qu’ils ont organisé, il y a quelques semaines, un concert au cours duquel ils ont revisité les chansons des artistes disparus ayant fait de très belles œuvres. « Si on reste silencieux dans notre coquille, les autres, eux, ils sont en train de se battre, et c’est notre culture qui va être tuée, et ce n’est pas bon. Donc, moi je me dis qu’on doit revoir la copie, on doit revoir et voir comment nous pouvons sortir la tête de l’eau. Quand je regarde les œuvres antérieures, je vois qu’un important travail a été fait, il nous faut beaucoup travailler pour montrer de quoi on est capable », indique l’artiste, membre du groupe Sogha.
En se remémorant les succès des anciennes gloires de la culture nigérienne, Mme Aichatou lie en partie cette réussite au fait qu’avant les gens créaient sans rien attendre, et ne misaient pas trop sur l’argent mais plutôt sur l’excellence, la qualité. « Pour le moment, faisons nos créations, n’attendons rien de personne et dans l’avenir, ça va payer. C’est ça que nos aînés ont fait pour avoir de la notoriété », explique-t-elle.
L’insuffisance d’investissements, un frein au développement de l’économie culturelle
Les industries culturelles et créatives restent quasi inexistante au Niger, bien que le pays dispose d’énormes potentialités grâce à sa riche culture. Secteur en forte croissance (3 % du PIB mondial), il repose sur le talent individuel et l’innovation.
Pour le président de l’ANACIMM, les investisseurs sont réticents à injecter de l’argent dans l’industrie artistique, car elle est considérée au Niger comme une économie orange. « Tu ne peux pas y mettre ton argent, mais comment améliorer la situation ? », s’interroge M. Oumarou Issoufou. Pour ce faire, Phéno pense que les acteurs culturels doivent être outillés pour comprendre qu’ils peuvent contribuer à l’économie locale. Si cette contribution des artistes à l’économie et au PIB est visible, l’État peut s’intéresser, financer davantage le secteur et le faire revivre. « Des groupes comme Mali Yaro et Tal National, payaient chaque mois des salaires à au moins 18 personnes », affirme Phéno. L’entrepreneuriat culturel, dit-il, est une voie qui peut assurer à un artiste une certaine autonomie. « Donc, si les artistes gagnent aujourd’hui, ils doivent penser à investir afin de se maintenir dans le temps pour ne pas se retrouver dans la précarité à la fin de leurs carrières », conseille le président de l’ANACIMM. Les jeunes artistes en sont beaucoup plus conscients, et l’idéal serait de les amener vers l’entrepreneuriat.

Mme Ali Soumaila Aichatou, quant à elle, reste convaincue que tant que c’est à l’artiste d’investir pour vivre, composer, enregistrer, vendre, ça ne peut pas marcher. C’est un travail à la chaîne qui nécessite l’apport de plusieurs personnes, explique-t-elle. La seule personne qui chante ne peut pas faire tout ça. Donc, il faudra bien des gens pour animer cette industrie culturelle. Pour le moment, au Niger, on n’est pas à ce stade. « L’industrie culturelle ne marche pas parce qu’il faut beaucoup d’argent, et malheureusement, au Niger, on n’a pas de mécènes. Dans les autres pays, le mécénat marche. On cherche même le mécénat informel, on ne l’a pas ici, au Niger », déplore l’artiste.
L’action culturelle ne doit donc plus être considérée comme un enjeu secondaire dans notre pays, elle doit être réellement prise en compte dans les politiques publiques de développement afin que la culture, conformément à son rôle multidimensionnel, puisse contribuer à la consolidation de la paix, à la cohésion sociale et au développement social et économique.
Hamissou Yahaya (ONEP)
