Dr Abdel Razak Bello, nutritionniste : « La malnutrition n’est pas une fatalité même dans les pays pauvres »

Invite de sahel dimanche
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Au Niger, selon certaines sources, plus d’un million d’enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition. Qu’est-ce que la malnutrition, est-ce vrai que cette maladie touche plus les enfants ?

Il existe plusieurs définitions de la malnutrition mais la plus utilisée dit que : « la malnutrition est la manifestation ou la conséquence d’un déséquilibre entre les apports alimentaires et les besoins nutritionnels ». Partant de cette définition on peut distinguer la malnutrition par défaut ou sous nutrition et la malnutrition par excès ou surnutrition. Il est évident et compréhensible que dans des pays comme le Niger, les problèmes de sous-nutrition préoccupent davantage les autorités. Cependant, le « double fardeau de la malnutrition » qui voit la coexistence à la fois de la sous nutrition et la surnutrition est une réalité. Pour ce qui est de la sous nutrition, le problème touche toutes les catégories d’âge, mais effectivement les enfants compte tenu de leur vulnérabilité en sont particulièrement touchés. En ce qui concerne la malnutrition (sous nutrition) aigue (entrainant un retard de poids par rapport à la taille), les enquêtes effectuées chez les enfants de moins de cinq ans montrent des taux supérieurs au seuil d’alerte (élevé) de 10%. L’enquête nutritionnelle de 2020 a montré qu’au plan national, la prévalence de la malnutrition aigüe chez les enfants de moins de 5 ans était de 12,7%. Parmi eux, la prévalence de la malnutrition aigüe sévère était de 2,6% (supérieur au seuil critique de 2%). La prévalence de la malnutrition aigüe globale est plus élevée chez les enfants les plus jeunes avec une valeur 18,1% dans la tranche des 6-23 mois et 9,1% chez ceux de 25-59 mois. La prévalence variait de 9% à Dosso et Tillaberi à 19,3% à Diffa. L’instabilité sécuritaire étant une source d’exacerbation de la malnutrition. Pour ce qui est de la malnutrition chronique (entraînant un retard de taille par rapport à l’âge), c’est pratiquement un (1) enfant sur deux qui en est atteint. En effet, selon toujours cette enquête de 2020, la prévalence sur le plan national est de 45,1% (supérieur au seuil très élevé de l’OMS) dont 20% de cas sévère. La prévalence variait de 19,7% à Niamey à 55,8% à Zinder et 58% à Maradi (les causes durables de la malnutrition expliquant en partie cet état de fait). Pour ce qui est de l’insuffisance pondérale (entrainant un retard de poids par rapport l’âge), la prévalence sur le plan national était de 33,4% chez les enfants de moins de cinq (ans) dont 10,7% de cas sévère. La prévalence variait de 16% à Niamey à 41,5% à Zinder et 42,2%. Pour ce qui est de l’anémie (carence en Fer) c’est près de 2/3 des enfants de moins de cinq ans qui en étaient touchés, la prévalence étant de 63,3% en 2020 dont 2,5% de cas sévère.

Concrètement, comment est-ce que la malnutrition se caractérise-t-elle ?

La malnutrition peut être diagnostiquée à partir d’un certain nombre de paramètres. Ce sont les mesures anthropométriques (poids, taille et circonférence du bras etc.), les signes cliniques (œdèmes, maigreur, pâleur de la paume de la main ou celle des conjonctives etc.) et par les examens biologiques (taux d’hémoglobine par exemple). Des informations supplémentaires comme l’âge sont également utiles dans le cadre du diagnostic de la malnutrition. A partir de ces paramètres, on peut distinguer plusieurs types de malnutrition. Le premier type, c’est la malnutrition aigüe. Cette malnutrition aigüe va se manifester par un déficit de poids (par rapport à la taille notamment). Lorsque ce déficit de poids est important, cela conduit au marasme (enfant le plus souvent représenté pour caractériser la malnutrition avec le visage ridé, les yeux enfoncés et fonte musculaire avancée). Mais, il peut y avoir des œdèmes conduisant au Kwashiorkor. Cette malnutrition aigüe a des causes qui sont souvent ponctuelles. L’individu est exposé sur une courte durée aux facteurs de risque comme les maladies (paludisme, diarrhées, infections, etc.) et une ration alimentaire inadéquate. Cette malnutrition est prise en charge dans les unités de soins appelées centre de récupération nutritionnelle (CRENAM, CRENAS, CRENI) se trouvant dans les CSI et les hôpitaux. Le deuxième type est la malnutrition chronique. Elle est aussi appelée retard de croissance. Elle se manifeste chez les enfants par un déficit de taille par rapport à l’âge. C’est une malnutrition qui s’installe progressivement chez l’individu lorsqu’il est exposé aux facteurs de risque (évoqués pour la malnutrition aigüe), de façon répétitive sur une longue durée. Le troisième type de malnutrition est l’insuffisance pondérale qui se caractérise par un déficit de poids par rapport à l’âge. On distingue également les carences micronutriments. Celles qui constituent un problème de santé publique au Niger sont la carence en Fer, en Iode et en vitamine A. Ces carences peuvent entraîner des troubles visuels (carence en vitamine A) ; le goitre et des troubles psychiques (carence en iode) et fatigue, difficulté respiratoire, pâleur (carence en Fer). Mais à côté de ces problèmes de sous nutrition, il ne faut pas sous-estimer les problèmes de sur nutrition chez les enfants que l’OMS a qualifié de « cauchemar explosif » car ¼ des enfants obèses se trouverait dans les pays pauvres. Ce qui expliquerait pourquoi dans les prochaines années, les maladies chroniques non transmissibles (diabète, maladies cardiovasculaires etc.) seront la principale cause de mortalité chez les adultes dans les pays comme le Niger.

Dans un pays comme le Niger, quelles sont les causes de la malnutrition qui touche beaucoup d’enfants ?

Les causes de la sous nutrition chez les enfants au Niger sont nombreuses. En premier lieu, une ration alimentaire inadéquate chez l’enfant peut favoriser la survenue de la malnutrition. Au Niger, la ration alimentaire chez les enfants est peu diversifiée et, est composée quasi exclusivement de féculents (céréales riches en énergie). Les céréales représentent plus de 70% de la ration. Mais, les aliments riches en protéines, en vitamines et en sels minéraux sont sous consommés. Pourtant le Niger dispose de potentialités alimentaires intéressantes pouvant permettre de satisfaire au mieux les besoins nutritionnels des enfants. C’est le cas du moringa  à la fois riche en protéines, en vitamines et en sels minéraux et des autres aliments locaux disponibles (yalo, gourgi etc.). Cette inadéquation de la ration s’explique aussi par l’occurrence des pratiques alimentaires inappropriées. Le taux d’allaitement maternel exclusif est bas (27%), l’arrêt de l’allaitement (communément appelé sevrage) se fait de façon brusque et avant la durée recommandée des 24 mois, les interdits alimentaires sont persistants, les bouillies ne sont pas enrichies, la fréquence des repas est insuffisante etc. Ces pratiques inadéquates sont aussi dues à des connaissances insuffisantes sur l’alimentation des enfants qui sont fortement influencées par le niveau d’instruction bas surtout chez les femmes. Mais ces pratiques inadéquates sont également en rapport avec le faible pouvoir d’achat des ménages accentué par la taille des ménages (plus de 7 enfant par femme au Niger), la pauvreté, la famine (due notamment à la production alimentaire insuffisante). Le contexte insécuritaire dont les victimes notamment les déplacés sont devenus vulnérables sur le plan alimentaire amplifie forcement cet état de fait. En deuxième lieu, la malnutrition est due aux maladies. Le paludisme, les diarrhées, les infections respiratoires sont des maladies encore trop présentes chez les enfants au Niger qui favorisent la survenue de la malnutrition et vice versa. Malgré les efforts faits par les autorités pour que des centres de santé fonctionnels (avec les ressources humaines et matérielles) soient plus disponibles sur l’étendue du territoire, les recours aux structures de soins n’est toujours pas la première option pour bon nombre de nigériens. Ce qui est un facteur limitant. En plus de cela, les pratiques d’hygiène inadéquates caractérisées par le fait que le lavage des mains avec du savon (qui peut permettre de réduire significativement l’ampleur des maladies diarrhéiques) n’est pas une évidence chez la plus part des nigériens dont les mères chargées de l’alimentation des enfants. Ceci favorise la survenue des maladies et de la malnutrition. A ce titre, la dynamique de l’appropriation du lavage des mains impulsée notamment par la Covid 19 doit être maintenue (au-delà de la crise).

Comme on peut s’y attendre, les conséquences de la malnutrition sont énormes ?

Les conséquences de la malnutrition sont multiples et variées.  Ses répercussions sont individuelles et collectives, à court, moyen et long terme. La malnutrition affecte le système immunitaire de l’état qui devient fragile et la cible des maladies. Selon les statistiques, la malnutrition est responsable directement ou indirectement de 60% des décès infantiles.

L’autre impact de la malnutrition sur le plan individuel c’est qu’elle affecte les capacités physiques et intellectuelles de l’enfant. En effet, la malnutrition peut avoir un effet négatif sur la croissance et le développement de l’enfant. Mais la malnutrition peut favoriser des déficiences mentales. C’est le cas de la carence en Iode qui peut affecter le quotient intellectuel et pire entrainer une déficience sévère connue sous le nom de crétinisme. La carence en Fer entraîne des difficultés à l’effort, ce qui affecte les aptitudes physiques de l’enfant et sa productivité. La malnutrition en affectant les facultés cognitives de l’enfant entraîne des difficultés d’apprentissage et les échecs sont plus nombreux chez les enfants malnutris. Sur le plan collectif, la malnutrition a un effet sur la santé, l’éducation et l’économie d’une communauté et d’une nation. A ce titre une simulation faite par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs nigériens composés de nutritionnistes, médecins, planificateurs, spécialistes de l’éducation, statisticiens a montré que les pertes occasionnées par les différents types de malnutrition sur la période 2006-2015 seraient estimés à 1500 milliards (Profiles Niger).

Malgré les efforts consentis par l’Etat en collaboration avec ses partenaires notamment les ONG depuis des années, le problème persiste. Selon vous qu’est ce qui manque dans la lutte contre la malnutrition au Niger ?

Les efforts consentis par l’Etat et ses partenaires dans la lutte contre la malnutrition sont louables. La situation sera certainement plus critique sans ces efforts. Les efforts ont permis notamment de réduire la morbidité et la mortalité associées à la malnutrition. Ces efforts ont permis une amélioration des indicateurs de nutrition. Mais, il est quand même opportun de se poser la question sur ce que nous pouvons mieux faire. En augmentant le budget consacré aux activités de la nutrition avec une part plus importante aux activités de prévention (la part consacrée aux activités curatives représente environ 2/3 du budget alloué à l’engagement relatif à la santé dans la politique nationale de sécurité nutritionnelle 2017-2025). La lutte contre la malnutrition est une « guerre » qui nécessite que chaque fils de la nation fasse preuve de « patriotisme alimentaire » en ayant des comportements « nutri responsables », en changeant de mentalités, en bannissant les pratiques inopportunes et les interdits alimentaires, en œuvrant pour l’hygiène collective, en consommant ce que nous produisons et en produisons ce que nous consommons. A ce titre nous pouvons faire mieux en renforçant les activités de communication en faveur de la nutrition. Les grands événements populaires comme le championnat de lutte doivent des fenêtres d’opportunité pour sensibiliser la communauté sur la malnutrition et ses enjeux. Nous pouvons faire mieux en sensibilisant les enfants sur la malnutrition. Ceci passe notamment par l’introduction de la nutrition dans les curricula de formation (même d’enseignement général). Nous pouvons faire mieux en diversifiant nos sources de production pour ne pas dépendre que de la production hivernale. La part des cultures irriguées doit être considérablement augmentée. Nous pouvons faire mieux en améliorant la disponibilité des aliments en disposant des unités de conservation et de transformation des aliments. La malnutrition n’est pas une fatalité même dans les pays pauvres.

Réalisée Par Fatouma Idé et Oumar Issoufou(onep)