Depuis le 28 Janvier 2024, une nouvelle ère de liberté souffle au Sahel précisément au Niger, au Burkina-Faso et au Mali. Ce jour-là, ces Etats ont décidé solennellement et en toute souveraineté de se retirer des instances de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). A l’annonce de cette courageuse décision, les citoyens étaient massivement sortis dans les rues de la capitale Niamey pour exprimer leur joie et soulagement. Mais, pour certains avertis comme l’acteur de la société civile nigérienne Anassa Djibrilla, le combat ne fait que commencer. Dans cet entretien qu’il nous a accordé lors de la manifestation spontanée à la Place de la Concertation, Anassa Djibrilla explique que l’autonomie de nos Etats ne sera une réalité que lorsqu ils seront capables de décider de coopérer avec qui ils veulent, décider de leur politique publique, disposer du monopole sur leur richesse du sous-sol ou de leur monnaie et garantir leur propre sécurité.
Le Niger, le Mali et le Burkina-Faso ont décidé souverainement et en toute responsabilité de quitter la CEDEAO, comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?
Nous l’avons apprise avec un sentiment de fierté et de soulagement. Cette sortie repose sur plusieurs raisons. Primo, c’est que les trois pays ont saigné pendant des années du fait de l’inconséquence de la CEDEAO et des puissances étrangères qui sont derrière elle. Nous avons souffert du terrorisme, de la pauvreté malgré les richesses naturelles dont regorge notre sous-sols. La CEDEAO n’est jamais venue en aide à nos pays à travers un contingent militaire pour soutenir ces trois pays terriblement menacés par le terrorisme. Avec l’avènement du CNSP au pouvoir, la CEDEAO qui ne s’est jamais mobilisée pour nous aider, a dit qu’elle est prête à envahir le Niger avec sa force en attente pour couler le sang du peuple Nigérien. Pendant plus de 10 ans, cette organisation observait avec indifférence la situation d’insécurité que nous vivons. Malgré sa notoriété et son envergure internationale, l’organisation s’est comportée en violeur de ses propres textes en imposant au Niger des sanctions inédites, injustices et inhumaines comme la fermeture des frontières et de toutes sources de ravitaillement en denrées alimentaires et en produits pharmaceutiques, sans oublier le gel des avoirs de l’Etat et des entreprises publiques dans les banques. En violation de ses textes, la CEDEAO s’est inscrite dans le sens d’asphyxier ses Etats membres au lieu de les accompagner. Malgré la démarche diplomatique et la bonne volonté du Niger, la CEDEAO s’est entêtée à exécuter son plan machiavélique. Si dans une relation de collaboration avec une organisation, qu’elle soit bilatérale ou multilatérale, vous constatez que l’autre partie bafoue allégrement les accords, vous n’avez d’autres choix que de vous retirer. C’est la situation que nos pays ont vécu avant de penser à la création de l’AES, une alliance qui pourra aider nos Etats à reconquérir leur souveraineté et leur dignité, renforcer leur sécurité, se doter des moyens de défense, et coopérer avec les pays de leur choix, sans aucune ingérence. Un choix salutaire et apprécié dans l’espace et par les autres peuples africains.
Est-ce que cette décision a été une surprise pour votre mouvement ?
Nous ne sommes pas surpris. Depuis la fermeture des frontières nous avons demandé au CNSP de se retirer de cette organisation. Mais, c’est un processus. Il est tout à fait logique qu’un État ne se précipite pas dans ses décisions. Nos autorités se sont inscrites dans le sens du dialogue, elles se sont mises en synergie d’action avec les deux autres pays amis. Ainsi, de façon concertée les trois pays se sont mis d’accord pour se retirer et faire face aux éventualités, qu’elles soient militaires ou autres sanctions, qui peuvent advenir de la part des institutions internationales. Nous avons compris que ce n’est pas le retrait en tant que tel de la CEDEAO qui est le principal problème, mais plutôt ceux-là qui se cachent derrière elle et la manipule pour nuire au Niger. Nos Chefs d’Etat, grâce au sursaut patriotique de la population, ont eu le culot et la carapace de faire face à la situation. Ce retrait est l’occasion pour nous d’exploiter nos ressources et de les vendre à qui nous voudrons. Nos Etats décideront de leurs politiques publiques et s’orienteront dans le sens de satisfaire les aspirations des peuples. En réalité la décision du 28 janvier 2024 est l’une des attentes du peuple de l’AES.
Selon vous, quels avantages tireront nos pays de ce retrait ?
Les avantages sont de plusieurs ordres. Nos pays ont eu leur indépendance depuis plus de 60 ans mais en réalité si vous parcourez les 11 accords coloniaux, vous allez vous rendre compte que c’est une autonomie de façade. Par exemple pour s’armer, il nous faut l’aval d’une puissance étrangère, notre sécurité est sous-traitée. En plus, nous n’avons aucun pouvoir d’exploiter nos richesses du sous-sol ou de les vendre à qui nous voulons. Ensuite, nous avons observé depuis plus de 10 ans au niveau du Sahel ce qui se passe. Au Mali, pendant plus 10 ans l’armée était interdite de mettre pied à Kidal. Depuis que ce pays s’est décidé de lui-même, il est pratiquement libéré. Idem pour le Burkina qui est en train de recouvrer l’intégralité de son territoire. Au Niger, depuis l’avènement du CNSP, l’insécurité a significativement diminué. Le Niger s’est inscrit dans une offensive diplomatique en renforçant sa coopération avec entre autres la Russie, l’Iran, la Türkiye ou la Serbie. Or, auparavant nous n’avons pas cette possibilité de coopérer avec qui nous voulons. Avant, nos gestes et mouvements nous sont dictés par les puissances extérieures. Aujourd’hui, nous décidons de ce que nous voudrons, orientons nos besoins et imposons ce que nous voulons. Aujourd’hui, cette soumission est derrière nous. Bref, c’est extrêmement important pour un être humain, quelles qu’en soient ses conditions de vie, qu’on respecte sa dignité ou son honneur. L’AES peut orienter sa politique éducative et sanitaire.

Quel message avez-vous à l’endroit des citoyens de l’AES
Je leur dirai que le combat du respect de la dignité et de l’honneur n’a jamais été facile. Tous les peuples du monde qui sont aujourd’hui respectés ou considérés comme des puissances ont, à un certain moment de l’histoire, souffert avant d’en arriver là. Le fait de fermer nos frontières, le gel de nos avoirs et autres intimidations et menaces sont la conséquence logique de notre prise de décision d’être libre. Que nos populations acceptent que nous ayons l’obligation de nous sacrifier pour que nos Etats accèdent à leur indépendance et à leur souveraineté. Il est nécessaire de faire ce sacrifice pour que notre voix compte à l’extérieur. Nous devons aussi rester soudés derrière nos autorités dans la démarche consistant à nous arracher des colons. Nous devons aussi orienter nos leaders en cas de dérapage. Restons sereins et accompagnons nos FDS dans leur combat.
Quel jugement portez-vous sur cette première victoire des pays de l’AES ? Est-ce le début d’une marche vers l’autodétermination ?
En réalité le vrai combat n’a même pas commencé. Lorsque nous demandons le départ des colons français de quitter le Niger, nous avons la conviction que ces militaires iront chez eux parce que ce n’est pas leurs terres. En réalité, le problème n’est pas celui de quitter la CEDEAO mais de lutter contre les puissances étrangères qui l’utilisent pour atteindre leurs fins. En plus, il y a des concitoyens déviants qui ignorent la noblesse et les enjeux du combat actuel. Sur un tout autre plan, c’est de faire en sorte que nous ayons des institutions fortes, d’assoir notre politique sur nos réalités socioculturelles et non le mimétisme qui consiste à copier les réalités d’autres pays, le vrai combat c’est aussi de lutter contre la faim à travers l’autosuffisance alimentaire, la lutte contre le chômage endémique. Il est aussi question de se doter de matériels sophistiqués pour sécuriser nos Etats, et d’arriver à conclure des partenariats avec n’importe quel pays au monde, sans injonctions extérieures. Nous sommes dans un monde sans pitié, sans moral. C’est à nous de nous imposer aux autres pour qu’ils nous respectent.
Mamane Abdoulaye (ONEP)
