
Situé dans la commune rurale de Koygolo, le village de Karma Zarma Boboye, plus connu sous le nom de Karma Issa, doit son appellation à une colline de banco blanchâtre appelée karmari. Mais il tire aussi son identité de l’illustre guerrier Issa Korombèyzé, figure historique qui a marqué de son empreinte la mémoire collective. Fondé en 1727 par Zarmakoye Gazari, le village est aujourd’hui dirigé par Hima Moumouni, 7ᵉ chef de la lignée, élu par sa communauté en 2011.
Karma Zarma couvre environ 1 264 hectares de terres cultivables et une dizaine d’hectares habités. Avec près de 500 chefs de famille, le village compte plusieurs milliers d’habitants, dont la majorité vit de l’agriculture et de l’élevage. La présence d’une nappe phréatique peu profonde, à seulement deux mètres, constitue un atout majeur pour le développement du jardinage, notamment la culture de l’oignon par les femmes. Ces dernières années, l’appui de l’État a permis d’expérimenter la riziculture en saison sèche, avec des résultats prometteurs.
Les terres de Karma Zarma recèlent également d’une richesse forestière importante. L’eucalyptus, cultivé dans la zone, joue un rôle central dans l’économie locale. Son bois est utilisé dans les constructions et contribue à générer des revenus pour les familles. Associée à la fertilité des sols et à l’abondance de l’eau souterraine, cette ressource ouvre des perspectives pour renforcer l’agriculture irriguée et diversifier les moyens de subsistance.

Cependant, le développement agricole se heurte encore à certaines difficultés. La divagation des animaux, particulièrement en saison sèche, endommage les champs et décourage certains producteurs. « Si le pâturage était mieux contrôlé, nous pourrions produire davantage », souligne le chef du village.
Malgré ces défis, Karma Zarma demeure un village porteur d’avenir. Grâce à ses terres fertiles, à sa nappe phréatique et à ses ressources forestières, il possède les bases nécessaires pour progresser vers une meilleure sécurité alimentaire et un développement durable, tout en préservant l’héritage historique de ses ancêtres.
Entre pluies intenses, lessivage des sols et résilience
À Karma Zarma dans le département de Boboye, village sahélien de la commune rurale de Koygolo, l’agriculture reste la principale source de revenus pour près de 500 ménages. Mais depuis quelques années, les excès de pluie bouleversent les cycles agricoles, lessivent les terres, et mettent en péril la sécurité alimentaire. Entre inondations, faible accès aux intrants et migration forcée, les producteurs et productrices cherchent tant bien que mal à s’adapter.

Hima Moumouni, le chef du village de Karma Zarma, cultive mil, sorgho et haricot sur 3,5 hectares. Pour lui, la tendance est claire. « Ces dernières années, les pluies ont été irrégulières. Mais depuis trois à quatre ans, il pleut beaucoup. En 2023, nous avons enregistré plus de 800 mm de pluie ici à Karma. En 2024 encore, nous avons dépassé 500 mm », affirme-t-il.
Un excès de pluie qui n’est pas synonyme d’abondance. « Avant, j’avais l’habitude de récolter jusqu’à 150 bottes de mil. Mais en 2024, je n’ai obtenu que 30 bottes. Les excès de pluie réduisent fortement les rendements du mil et du sorgho », regrette-t-il. À Karma Zarma, les terres argileuses sont lessivées par l’eau, ce qui dégrade leur fertilité et impacte négativement les récoltes.
Les femmes, premières victimes des inondations
Les témoignages des productrices confirment ces difficultés. Djamila Abdou, 52 ans, cultive du gombo, du sésame et de l’arachide. « Sans les inondations, je récolte environ 100 kg de sésame que je vends à 50.000 F CFA. Mais ces dernières années, les pluies perturbent nos productions. Elles causent même des dégâts sur nos habitations », explique-t-elle. La moitié de ses revenus est consacrée à la scolarisation de ses cinq enfants. Elle souligne toutefois l’apport des ONG qui distribuent parfois des semences à cycle court et organisent des formations. « Grâce à cela, il nous arrive de faire les récoltes avant les inondations », ajoute-t-elle.
À 24 ans, Sakina Ali s’est tournée vers le maraîchage. Sur un demi-hectare, elle produit oignon, laitue, chou et courge. « Je creuse moi-même un petit puits pour arroser. Je vends ma production à Kiota, ce qui me permet de gagner environ 100.000 F CFA par récolte », dit-elle.
Comme Djamila et Sakina, la plupart des femmes de Karma Zarma vivent la même situation. Elles combinent cultures pluviales et maraîchage hors saison pour nourrir leurs familles, mais restent confrontées à l’incertitude climatique, au manque d’équipements et à l’accès limité aux intrants. Le maraîchage devient une activité essentielle pour compenser les pertes dues aux pluies excessives.
L’exode pour les uns, l’adaptation pour les autres
Chez les hommes, l’exode est une réponse courante face aux difficultés, notamment l’insuffisance des ressources agricoles. Soufiane Abdou, 40 ans, père de sept enfants, partage son temps entre son champ de 4 hectares et des séjours migratoires. « Après chaque récolte, je pars au Nigeria ou en Côte d’Ivoire chercher de l’argent. Mais dès que la première pluie tombe, je reviens cultiver », témoigne-t-il.
Soufiane insiste sur le potentiel de la riziculture. « Nous n’avons pas un problème d’eau, mais de motopompe. Sans irrigation, nous restons dépendants de la pluie. J’ai aussi commencé à cultiver du maïs, mais nous manquons d’infrastructures », regrette-t-il. Même constat pour Sabitou Hamadou, 44 ans : « Je cultive mil, arachide et haricot, puis je pars au Ghana pour chercher de l’argent. Ici, l’accès aux engrais et aux semences résistantes est limité. Une ONG a distribué des variétés améliorées, mais ce ne sont pas tous les producteurs qui en ont bénéficié. »

L’État distribue chaque année quelques semences améliorées, comme le mil HKP, mais en quantité insuffisante pour couvrir les besoins. « Chacun se débrouille ensuite », résume le chef du village. Le manque d’équipements modernes et d’infrastructures irriguées accentue la vulnérabilité. Face à ces contraintes, certains s’en remettent à la prière : « Pour le changement du climat, nous prions beaucoup le bon Dieu pour trouver des solutions », confie Soufiane.

Avec près de 500 familles dépendant de l’agriculture, Karma Zarma illustre la fragilité des communautés rurales du Sahel. Si les excès de pluie détruisent les cultures, le maraîchage et l’exode apparaissent comme des solutions de survie, en attendant des politiques agricoles plus adaptées. « Tous les champs ne se ressemblent pas. Le changement climatique est une réalité ici, et il affecte beaucoup nos moyens de subsistance », conclut le chef du village.
Une réalité nationale
La situation de Karma Zarma n’est pas isolée. Dans plusieurs régions du Niger, les producteurs font face à une pluviométrie erratique : insuffisante certaines années, destructrice d’autres. Ces variations affectent directement la sécurité alimentaire, puisque plus de 80 % de la population vit de l’agriculture. Le gouvernement, avec l’appui de partenaires techniques et financiers, encourage l’usage de semences améliorées, la gestion durable des terres et le développement de l’irrigation. Mais les besoins restent immenses, notamment pour doter les villages en motopompes, infrastructures de stockage et moyens de lutte contre les inondations. Karma Zarma devient ainsi le miroir d’un défi plus large : comment renforcer la résilience des communautés rurales face aux changements climatiques, tout en assurant leur sécurité alimentaire et leurs moyens de subsistance.
Oumar Issoufou (ONEP), Envoyé Spécial



