Farmo M. sur le site des tombes des capitaines sanguinaires Voulet et Chanoine à Dankori ...
Le 21 juin 2025, de retour de la mission que j’ai conduite dans la région de Zinder pour lancer à Tanout, l’examen du Brevet d’études professionnelles (BEP), et pour m’enquérir de l’état de fonctionnement des dispositifs de l’Enseignement et la Formation techniques et professionnels, j’ai entrepris de parcourir à rebours la route de la mission Afrique centrale, dite mission Voulet-Chanoine.
Aux environs de 6 h du matin, le cortège s’immobilise sur la place passante du village de Tirmini, à vingt-deux (22 km) de Zinder. Dans cette localité, eut lieu, le 30 juillet 1899, une bataille qui décida du sort de notre pays. C’est là en effet que s’affrontèrent l’armée coloniale commandée par les lieutenants Pallier, Jolland et Meynier, et les troupes du Sultan Amadou Kouran Daga. Suivant mes instructions, l’attaché de protocole s’enquit auprès des habitants de l’emplacement du champ de bataille. Les uns indiquèrent l’ouest, les autres montrèrent l’est ou encore le pied de la colline. Personne ne sut répondre de manière satisfaisante à nos demandes. Ni les anciens encore moins les jeunes, ne purent nous informer exactement sur cet événement crucial de l’histoire particulière de leur village et de l’histoire générale du Niger.
Pendant que le cortège s’ébranlait sous le regard curieux des villageois, j’évaluais le mal causé à la mémoire collective et à la conscience historique.
Soixante-seize (76) kilomètres parcourus. Nous sommes à Maijirgui. Ici, les Tirailleurs sénégalais révoltés abattent les capitaines sanguinaires Chanoine et Voulet les 16 et 17 juillet 1899. À Maijirgui, les indications données par les premiers habitants rencontrés nous menèrent aux sépultures des deux Français.
L’arbre sous lequel se trouvent les deux tombes, un gao (faidherbia albida), et l’enclos funéraire que j’avais déjà vus dans des illustrations d’époque, étaient identiques à ce que la réalité me montrait.
A cet instant, mon sang ne fit qu’un tour, mon poil s’hérisse. Je pensais aux atrocités, aux crimes commis par ces deux officiers français : les femmes éventrées, les enfants pendus, les décapités ou fusillés, à Sansane Haousa, à Djoundjou, à Lougou, à Birnin Konni.
Autour de moi, les membres de la délégation devisaient, les habitants du village s’attroupaient. El hadj Haladou membre de la chefferie locale vint à moi et me tendit des documents. Sur le premier document était inscrit :
« SARA-SARA
Les cicatrices de l’histoire
PROJET DE FILM DOCUMENTAIRE
Une enquête proposée par Jean-Luc Cohen et Bernard Renucci ».
Le second document est une correspondance de Monsieur Jean-Luc Cohen datée du 18 novembre 1996 adressée au chef de village Tseyabou Salaou, chef de village de Maijirgui, le destinateur rappelle sa visite précédente, son objet et l’état d’avancement de son projet de film.
Pendant que je parcourais les documents, El Hadj Haladou qui s’était éclipsé, revint avec les plaques funéraires conservées par lui. Il commença à nous dire ce qu’il sait du passage de la mission meurtrière dans son village. Je demandai et obtins par l’intermédiaire de la directrice des Archives et des Relations publiques l’autorisation d’enregistrer son témoignage. L’attaché de presse conduit l’entretien. Le premier maire de la ville, surnommé Nafarko, nous rejoint pour apporter sa part de témoignage.
À quelques mètres des tombes, le puits de Maijirgui en activité à l’arrivée de la mission Voulet-Chanoine, est enseveli sous des décombres accumulés depuis plus d’un siècle. Personne n’aurait pu imaginer l’existence d’un puits en ces lieux insalubres souillés par des déchets plastiques, des déjections animales et des excréments humains.
A Maijirgui, un pan de notre histoire a été conservé grâce à la clairvoyance d’El hadj Haladou, mais à quel prix ? Le brave homme est victime de quolibets et de blâmes de ses concitoyens. Point de reconnaissance. On lui reproche de faire plus cas des tombes des kafiris (mécréants) que de celles des morts de la oumma.
Il faut faire justice à cet homme et lui rendre l’hommage qui sied. En préservant ces tombes, les plaques funéraires, la documentation écrite et orale, il garde pour nous, pour sa communauté, pour sa ville, pour son pays, pour les générations présentes et à venir, des témoignages qui participent au renforcement de la mémoire collective et à la consolidation de la conscience historique. Cet homme n’avait nullement l’intention d’honorer les criminels Voulet et Chanoine, son objectif n’était point de glorifier la colonisation, mais de faire en sorte que l’on se souvienne de l’arbitraire colonial ; des exactions, des humiliations et des violences que nos ancêtres ont subies.
Au fond du puits de Maijirgui, sous les décombres centenaires gisent comme dans une fosse commune les corps de plusieurs hommes, femmes et enfants victimes de la folie meurtrière de la mission Afrique centrale : ce sont les ancêtres des détracteurs d’El hadj Haladou. Passe encore qu’ils ne se soucient guère des tombes des kafiris, mais que sous leurs pieds, sous leurs regards, dans la souillure, dans l’oubli reposent leurs ascendants, sans sépulture, sans éloges, sans salat janaza, cela est un manquement grave au devoir de mémoire.
A Tessaoua, nous nous arrêtons devant un monument : celui que la France a élevé à la mémoire du lieutenant-colonel Klobb sur notre territoire. Mais où sont donc les monuments que nous avons-nous-mêmes érigés pour célébrer les héros, pour honorer les martyrs de l’anticolonisation ?

Jean-François Klobb est un militaire français comme Paul Voulet et Julien Chanoine, comme Voulet et Chanoine, Klobb a massacré et subjugué nos populations. Le capitaine Voulet a assassiné le lieutenant-colonel Klobb à Dankori, le 14 juillet 1899, date anniversaire de la fête nationale de la République française. La France coloniale a présenté cet événement comme un drame, l’a consigné dans les documents historiques, dans les manuels scolaires comme un drame et l’a enseigné comme tel aux écoliers nigériens. Elle a élevé Klobb au rang de héros. Sur l’épitaphe de Tessaoua il est en effet inscrit : « Son dernier cri fut : Vive la France ».
Pour nous, ce qui est arrivé à Dankori est une affaire franco-française, et Klobb n’est pas un héros. Si l’on se fie au rapport du capitaine d’artillerie de marine Grandeyre, résident de France à Say, sur l’attaque de la colonne Klobb par le capitaine Voulet, le « Vive la France » qu’il aurait crié avant de mourir n’est que falsification de l’histoire. Dans ce rapport produit à partir des dires des tirailleurs acteurs et témoins oculaires, nulle part il n’est fait mention de ce cri patriotique. On y lit plutôt que « Dès les premiers coups de feu, le colonel était blessé à la cuisse droite (…), le colonel, immobile sur son cheval, regardant droit devant lui, admirable de calme et de sang-froid. Presque aussitôt une nouvelle décharge le tuait raide d’une balle dans la tête ».
Le drame ce n’est pas Dankori, c’est Voulet, c’est Chanoine, c’est la razzia entre Sansani Haoussa et Zinder.
Pour remettre l’histoire à l’endroit, nous devons comprendre que ce ne sont ni les villages brûlés ou rasés ni les cadavres laissés en pâture aux hyènes et autres charognards qui émurent la IIIe République française, que ce ne sont ni les Droits de l’Homme ni la compassion qui l’incitèrent à mandater le lieutenant-colonel Klobb pour relever Voulet et Chanoine du commandement de la mission Afrique centrale, mais le souci de sa propre image dans l’opinion publique française. Les scandales politico-financiers constituent le trait distinctif de la IIIe République française. L’affaire Voulet-Chanoine intervient sous la IIIe République après le scandale des décorations (1887, le président de la République Jules Grévy impliqué dans un trafic démissionne), le scandale du canal de Panama (1892, corruption d’hommes politiques et d’industriels français), l’affaire Dreyfus (1894, officier français d’origine juive accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne), la crise de Fachoda (1898, les Français sont chassés du Soudan par les Anglais, ce qui fut vécu comme une humiliation par l’opinion française). La mission Voulet Chanoine était la goutte qui faisait déborder le vase, le scandale de trop. Klobb fut envoyé pour l’arrêter, en vain.
Ce que Tessaoua nous enseigne, c’est la nécessité d’écrire notre propre histoire, à partir de notre vision propre et donc de la « dé-falsifier », afin de réparer les torts faits à notre mémoire collective, afin d’aseptiser notre conscience historique, afin d’inscrire notre vérité de l’Histoire dans les manuels à l’usage de nos écoliers, dans les bibliothèques, dans les archives à l’usage du grand public.
Nous avons le devoir d’honorer nos morts : ceux qui sont partis dans la gloire et ceux qui se sont éteints dans le malheur. L’histoire n’est pas qu’éclat et magnificence, elle est aussi opacité et atrocités. Envisager un pan sans l’autre, c’est falsifier l’histoire.
Dire ce qui a été et ce qui est, à nos enfants et à nos descendants est un devoir. Les guider sur la route mémorielle de Zinder à Sansani Haoussa en est un autre. Il faut que grondent dans leurs mémoires les premiers coups de fusil tirés par l’envahisseur, qu’ils sentent les premiers moments de désemparement, écoutent les lamentations des femmes, les pleurs des enfants, le râle des décapités et des fusillés. Il faut qu’ils ressentent la souffrance des porteurs et entendent les cris de guerre des Jarumi, ceux des Wangari, les cris de ralliement des Imeknassen et ceux des Konowo. Il faut que ces clameurs les réveillent et les éveillent au refus de toute domination, au patriotisme, à l’indépendance et à la souveraineté.
Farmo M.
