Le Médiateur de la République sur le Forum régional sur la prévention des conflits dans la Tapoa : « Après une analyse multifactorielle et pointue des contextes, enjeux et défis liés à la zone, nous avons désormais des recommandations concrètes et pertinentes » déclare Me Ali Sirfi Maïga

Société

Le Forum régional sur la prévention des conflits intercommunautaires dans la zone de la Tapoa, qui a réuni du 27 au 29 juin 2022 à Niamey, les Médiateurs du Bénin, et du Burkina Faso autour de Me Ali Sirfi Maïga, Médiateur du Niger, a servi de cadre à une analyse sans complaisance de la situation sécuritaire et environnementale qui prévaut dans la zone de Tapoa. Les Experts chercheurs, les chefs traditionnels, les représentants de l’Etat, les membres de la société civile, les représentants des jeunes et des femmes, se sont penchés sur la question et ont émis des recommandations. Dans cet entretien, Me Ali Sirfi Maïga qui en est l’initiateur évoque le problème et les solutions envisagées par le Forum de Niamey.

Monsieur le Médiateur de la République, qu’est-ce qui a motivé l’organisation d’un forum régional sur la prévention des conflits dans la Tapoa ?

Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à ces questions de sécurité. Il faut dire que  l’idée de ce forum sur la prévention des conflits dans la zone de la Tapoa est née de l’analyse des mécanismes des conflits qui endeuillent les populations tant civiles que militaires, ainsi que des modes de réponses  des Etats pour les prévenir ou les traiter. En effet,  longtemps considéré comme un ilot de stabilité et un lieu de tourisme, ce parc connait de nos jours une certaine instabilité marquée par des embuscades criminelles. Ces actes se sont progressivement accentués jusqu’à conduire à la fermeture du parc et son interdiction au grand public dans la partie nigérienne en début de l’année 2019.

Depuis lors, la sécurité de la zone triple de la Tapoa est devenue une préoccupation majeure des plus hautes autorités du Niger, du Bénin et du Burkina Faso. La présence des Groupes Armés Non Etatiques(GANES) dans cette aire protégée pourrait engendrer des conflits intra et intercommunautaires, ainsi que la disparition des espèces protégées de ce patrimoine mondial de l’UNESCO.  Dans cette zone, des activités illicites telles que les trafics en tous genres (armes, drogues, motos et carburant), le vol et l’enlèvement de bétail, l’orpaillage et le braconnage sont au centre de la stratégie de survie des groupes terroristes. Certaines de ces activités permettent également de financer leur implantation et leur expansion. Une étude menée par l’ISS, au cours des deux dernières années, met en évidence les liens entre ces activités illicites et les groupes extrémistes violents qui opèrent dans les zones frontalières du Liptako-Gourma. Par le mécanisme d’infiltration et de récupération des communautés paisibles, des conflits meurtriers inter et intracommunautaires s’installent ébranlant ainsi tout l’équilibre socioculturel préexistant.

Le choix que nous avions porté sur la Tapoa n’est donc pas fortuit. En effet, les régions du fleuve ne sont pas épargnées. Je vous rappelle que cette zone frontalière au Benin, au Burkina et au Niger, est un haut lieu touristique. Elle abrite le parc du W, cette aire protégée et classée patrimoine mondiale de l’UNESCO. Dès lors, le  forum régional de prévention des conflits dans la zone avait un double enjeu : prévenir les conflits communautaires et préserver la biodiversité dans la zone. Nous ambitionnons à travers cette rencontre d’amorcer une dynamique régionale de prévention des conflits en lien avec la protection de la biodiversité du parc W.

Après trois jours de travaux, peut-on dire que l’objectif que vous avez fixé au départ a été atteint à l’arrivée ?

Je peux dire que c’est aujourd’hui une grande fierté pour moi, et pour le Niger tout entier, d’avoir accueilli sur notre sol, d’éminentes personnalités régionales et leurs délégations venues pour répondre à nos préoccupations communes, par rapport à une zone commune, une zone hautement stratégique du point vue de sa richesse en biodiversité, de son importance dans l’écosystème mondial, mais aussi en termes d’opportunités socioéconomiques pour nos populations communes. Nous venons de passer trois jours d’intenses efforts d’analyse, de réflexion, et de propositions concrètes et pertinentes. Ceci grâce aux interventions précieuses et coordonnées d’éminents chercheurs, Experts, responsables politiques et administratifs, représentants des PTF, responsables des OSC, des leaders d’opinion, ainsi que des représentants des organisations de femmes et de jeunesse.

L’objectif assigné au présent forum était de proposer une approche régionale de prévention des conflits pour préserver la symbiose entre les populations transfrontalières vivant dans la zone de la Tapoa d’une part, et préserver la biodiversité dans le parc W, patrimoine mondial de l’UNESCO d’autre part.  Cela, pour aboutir à une meilleure connaissance des défis et enjeux de la zone en matière de prévention des conflits en lien avec le respect de la biodiversité, et une proposition de feuille de route contenant des recommandations et des engagements des Médiateurs de la République du Bénin, du Burkina Faso et du Niger visant à amorcer une approche régionale de prévention des conflits.

Le Forum a abouti à un engagement fort des Médiateurs sur cette question, et à une série de recommandations. Peut-on avoir une idée de ces recommandations ?

  Au terme de ces trois jours de débats, d’analyse, de réflexion, et de propositions concrètes et pertinentes,  les participants ont désormais  une meilleure connaissance de la Tapoa;  notamment sa biodiversité (80% de la biodiversité du Niger), les acteurs et différents mécanismes nationaux et internationaux de sauvegarde des ressources, l’équilibre communautaire, ainsi que les nouveaux défis et enjeux en matière de prévention des conflits et de préservation de la biodiversité.

Les participants ont également une meilleure connaissance des entreprises terroristes et de leurs plans d’occupation spatiale depuis les frontières de l’Afrique jusqu’au golfe de guinée. Après une analyse multifactorielle et pointue des contextes, enjeux et défis liés à la zone, nous avons désormais des recommandations concrètes et pertinentes pour amorcer une dynamique régionale de prévention et même de résolution des conflits en lien avec le respect de la biodiversité. Entres autres recommandations,  il s’agit de mener des actions concrètes de lutte contre l’insécurité, par une synergie d’actions des pays de la zone tripartite à travers le partage de renseignements, l’information scientifique et les opérations militaires. A l’ endroit des Etats, les participants au forum ont recommandé de repenser l’exploitation traditionnelle des sites aurifères de la zone de la Tapoa ; de renforcer les capacités des FDS, notamment en termes de dotation en moyens volants. A l’endroit des Etats du Bénin, du Burkina-Faso et du Niger, ils ont recommandé d’exercer effectivement leur souveraineté sur leurs espaces frontaliers dans la région de la Tapoa en mutualisant les moyens et les stratégies ; d’organiser les états généraux sur la question de l’insécurité dans la zone frontalière de la TAPOA; d’impliquer tous les acteurs dans les réponses à donner ; de mener des actions concrètes de lutte contre l’insécurité, par une synergie d’actions des pays de la zone tripartite à travers le partage de renseignements, l’information scientifique et les opérations militaires ; de créer au Niger, à l’instar du Benin et du Burkina Faso, une structure autonome de gestion des espaces protégés, que sont les parcs ; de renforcer au Niger la Brigade Spéciale des Rangers ; de créer des activités génératrices de revenus (AGR) au profit des jeunes et les femmes à travers le renforcement des programme d’intervention prioritaire (PIP) ; de recruter au sein des FDS des jeunes locaux et les déployer dans les zones qu’ils maîtrisent ; de s’inspirer des bonnes pratiques en matière de gestions transfrontalières réussies dans des zones en crise sur le continent et ailleurs ; d’apporter un appui aux organisations communautaires riveraines des aires protégées ainsi qu’aux organismes chargés de leur gestion pour la prévention des conflits ; de promouvoir la participation inclusive des femmes dans toutes les initiatives de développement notamment celle dans le cadre PIP ; de déplacer temporairement si besoin  les populations de la zone infestée par les GANEs afin de mieux combattre le terrorisme ; et d’engager des réflexions sur les stratégies et les mesures pratiques visant à restaurer le système éducatif dans la zone. Le Forum a également émis des recommandations à notre endroit, nous les Médiateurs des trois pays concernés par la question. Il s’agit pour nous, entre autres,  d’œuvrer pour réconcilier les communautés entre elles ; de multiplier les offres de médiation dans le monde rural et en direction des organismes chargés de la protection et de la conservation des écosystèmes afin de susciter et accroitre l’engagement des communautés riveraines aux efforts de conservation ; de favoriser les dialogues multi-acteurs afin d’éviter les conflits intracommunautaire ; de faciliter la concertation des structures de jeunesse et Organisation de la société civile (OSC) dans la zone de la Tapoa (Benin, Burkina Faso et Niger) ; de sensibiliser sur les méfaits des mariages précoces, un des facteurs qui concourent à la détérioration de la vie sociale ; et d’assurer le suivi de la mise en œuvre des recommandations et engagements des Médiateurs.

Propos recueillis par  Oumarou Moussa(onep)