Pr. Maïkoréma ZAKARI
« Un peuple qui ignore son histoire est un peuple sans racine, sans repère, sans identité propre. C’est un peuple qui vit avec la mémoire des autres ». Pour le Professeur Maïkoréma Zakari, président du comité chargé d’écrire l’Histoire Générale du Niger, ce chantier titanesque n’est pas une simple recherche académique : c’est un acte de légitime défense. Entre archives coloniales et traditions orales, il explique pourquoi se réapproprier son passé est l’unique chemin pour ne plus être « étranger à soi-même » et bâtir une souveraineté véritable.
Monsieur le Président, le comité ad’hoc pour l’écriture de l’histoire générale du Niger a été officiellement installé le 26 décembre 2025. Pouvons-nous dire aujourd’hui que la phase active de rédaction a officiellement commencé ?
[…] Dans le cadre de l’histoire discipline scientifique, le récit historique est bâti autour de deux questions : comment ? et pourquoi ? L’historien ne doit donc pas se contenter uniquement de relater les faits passés, mais il doit surtout chercher à les comprendre et à les expliquer. Conséquemment, dans cette approche, la dimension explicative occupe une place centrale au sein du récit historique. Et l’écriture de l’histoire selon cette méthode requiert un travail ardu, un travail de longue haleine, beaucoup de patience, de déplacements, de moyens matériels et financiers, pour se contenter parfois de résultats dérisoires.
L’histoire générale du Niger que nous envisageons d’écrire se situe dans cette perspective. Il s’agit d’une histoire qui porte sur la longue durée (de la Préhistoire à nos jours), et d’une histoire globale abordant diverses thématiques. Notre ambition est de mettre à la disposition des Nigériens la version la mieux documentée, la mieux renseignée de leur passé ; un travail de haute qualité scientifique (élaboré selon les normes de l’écriture de l’histoire), dépourvu de tout dogmatisme (tendance à faire passer à tout prix des idées reçues) ; un travail qui, à partir d’un regard intérieur, renseigne au mieux . A l’évidence, le travail attendu est titanesque.
Son exécution comporte aussi de multiples défis, car il s’agit d’écrire une histoire insuffisamment connue, voire méconnue pour certaines régions ; une histoire sur la longue durée (de la préhistoire à nos jours), concernant un espace d’étude immense ; une histoire qui repose sur un déséquilibre certain entre la qualité et la quantité de la documentation disponible selon les régions et les périodes, sans perdre de vue la grande diversité des thématiques à étudier.
Mais, c’est aussi un travail important et d’une grande utilité, car l’histoire est, pour les peuples, ce que la mémoire est pour un individu. En effet, un peuple qui ignore son histoire est un peuple sans racine, sans repère, sans identité propre. C’est un peuple qui vit avec la mémoire des autres. De ce fait, il demeure étranger à lui-même, à son propre environnement, et devient, tout au long de sa vie, totalement dépendant d’autrui. Sa situation s’apparente à celle d’un corps vidé de son âme, à celle d’une plante parasite dont la survie est intimement liée à celle de l’arbre qui la porte. La connaissance par un peuple de son histoire est donc fondamentale.
Quelle approche méthodologique avez-vous adoptée pour garantir que cette «nouvelle» narration soit à la fois scientifiquement rigoureuse et en phase avec l’aspiration de souveraineté actuelle ?
Généralement, on distingue trois grandes catégories de sources : les sources orales (témoignages oraux recueillis auprès de personnes physiques), les sources écrites (toutes les catégories de documents livrant des témoignages écrits), et les sources archéologiques (tous les objets récoltés lors des fouilles).
Mais les sources, des intermédiaires entre l’historien et le passé, ne sont pas infaillibles du fait qu’elles regroupent des témoignages de qualités diverses : partiels, erronés, inexacts, fragmentaires. Il ne peut donc être question de prendre pour certitude, tout ce qu’elles rapportent..
[…] Cela dit, la vérité historique, si relative soit-elle, est loin d’être inutile dans la mesure où elle a au moins le mérite de renseigner sur certains pans du passé des hommes pour les aider à comprendre leur présent et à mieux préparer leur avenir. Ce dernier point m’amène à aborder le deuxième aspect de votre question : le rapport entre la disponibilité d’une connaissance historique rigoureusement élaborée et l’aspiration à la souveraineté.
En clair, vous voulez savoir en quoi la connaissance par un peuple de son histoire pourrait-elle contribuer ou faciliter la concrétisation de son aspiration à la souveraineté ? Logiquement, l’aspiration à la souveraineté se fonde, d’une part sur la prise de conscience par un peuple de l’extrême nécessité pour lui de connaître son identité collective, c’est-à-dire l’ensemble des éléments de sa vie qui font de lui une entité singulière et, d’autre part, sur sa farouche détermination à restaurer pleinement cet état. Cela devrait conduire les populations concernées à se poser les questions suivantes : D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où sommes-nous ? Où voulons-nous aller ? Seule une bonne connaissance par elles de leur passé, de leur histoire, peut leur fournir les réponses à ces interrogations. En effet, l’histoire, en donnant des informations sur cette identité collective, permet aux hommes de prendre conscience de leur passé d’une manière générale, des éléments qu’ils ont en partage qui constituent leur patrimoine commun (origines, luttes menées, héros, valeurs culturelles, croyances, normes sociales, politiques, économiques, institutionnelles…). Dans le cas des peuples ayant subi une domination étrangère comme le nôtre et bien d’autres peuples africains, l’histoire écrite à partir d’un regard intérieur peut aussi mieux les renseigner sur les pans délibérément travestis de leur histoire par leurs dominateurs dont le sombre dessein est d’occulter les raisons de la perte de leur souveraineté (avec comme conséquences le pillage éhonté de leurs ressources naturelles et l’exploitation de leurs forces de travail), les luttes héroïques menées par leurs ancêtres pour la sauvegarde de leurs territoires et de leurs libertés, les valeurs morales, culturelles, qui sous-tendent leurs sociétés, bref tout ce qui fait leur dignité, leur fierté. Cette connaissance historique revisitée leur permet aussi de prendre conscience des erreurs commises pour éviter de les répéter. Nul doute, la connaissance approfondie de cette mémoire collective renforce le sentiment unitaire, légitime et ravive la lutte pour la souveraineté : l’union fait la force et facilite la victoire.
Eu égard à tout ce qui vient d’être rapporté, il n’est donc pas exagéré de soutenir que la connaissance de l’histoire constitue un outil fondamental, un ferment, un socle, une rampe de lancement pour concrétiser l’aspiration légitime des Nigériens à leur pleine souveraineté. Mais, compte tenu des enjeux majeurs qui agitent notre monde actuel, il est certain que la connaissance de l’histoire, à seule, ne peut procurer ou garantir la souveraineté ; elle peut tout au plus constituer un facteur facilitant l’atteinte de cet objectif.
Dans un pays de forte tradition orale, comment le comité compte-t-il s’y prendre pour l’exploitation des archives écrites (souvent coloniales) avec les témoignages oraux des gardiens du savoir local ?
Même s’il existe plusieurs catégories de sources, leur fonction est la même : mettre à la disposition de l’historien, ou du chercheur d’une manière générale, des données brutes pouvant lui servir de matériaux pour élaborer sa synthèse. Par conséquent un travail d’opposition, de conciliation ou de hiérarchisation des sources, n’a aucun sens, même s’il est vrai que par le passé, certains « historiens » occidentaux avaient, pour des raisons qui relèvent plus de considérations racistes que scientifiques, dénié aux sources orales la qualité de source et, en se basant sur cette assertion, décrété que l’Afrique, continent de l’oralité, continent sans écriture (une autre contre-vérité), n’a pas d’histoire. Heureusement que, de nos jours, nous sommes loin de ces affabulations. Mais, ainsi que je le relevais plus haut, les sources ne sont pas infaillibles. Leurs données peuvent faire l’objet de manipulations : justifier ou passer sous silence des faits graves et malheureux, falsifier et donner un trait de noblesse, de grandeur à des personnes ou des faits qui en vérité sont loin de l’avoir, etc. Et aucune catégorie de sources n’est à l’abri des falsifications des faits. Normalement l’historien travaille avec toutes les catégories de sources. Il n’a pas, a priori, de préférence pour telle catégorie de sources ou telle autre. Ce sont toujours les thématiques et les périodes retenues qui déterminent l’importance quantitative des catégories de sources qu’il consulte.
L’un des piliers de ce processus est la souveraineté. En quoi l’histoire telle qu’elle a été écrite jusqu’ici ne répondait-elle plus aux besoins du Niger actuel ?
Le propre d’un ouvrage d’histoire n’est pas de servir une cause donnée. Son rôle est essentiellement didactique, c’est-à-dire renseigner, instruire, les hommes sur leur passé, mettre à leur disposition « un tableau raisonné des actions de portée sociale » passées, « une synthèse scientifiquement élaborée du passé ». C’est pourquoi, dans l’exécution de sa tâche, l’historien doit absolument faire de la quête de l’objectivité sa boussole, conformément à l’adage qui soutient : « L’historien ne doit être d’aucun temps, ni d’aucun milieu ». Son rôle n’est donc pas, a priori, de plaider pour une cause ou une autre, mais de mettre à la disposition du public, à travers ses écrits, des éléments de nature à faciliter la réussite de la lutte pour la concrétisation d’un noble objectif poursuivi : par exemple la concrétisation de l’aspiration à une pleine souveraineté si on considère le contexte nigérien actuel. C’est conformément à cette méthodologie guidée par la quête de l’objectivité, que nous comptons écrire l’histoire générale du Niger. C’est aussi en conformité avec cette même méthodologie que les travaux antérieurs des historiens nigériens ont été réalisés. Ce serait donc tendancieux de dire que cette histoire déjà écrite ne répond plus « aux besoins du Niger actuel ». D’ailleurs l’enthousiasme manifesté par les Nigériens après l’annonce de la mise en place d’un comité ad hoc chargé d’écrire l’histoire générale de leur pays, traduit suffisamment leur soif de connaître leur histoire. La réalité sur ce plan, c’est que l’histoire du Niger est jusque-là peu écrite : certaines régions du pays ne sont toujours pas couvertes par les recherches historiques et des thématiques importantes n’ont pas été traitées ou, dans le meilleur des cas, à peine effleurées. Il y a aussi le fait que cette histoire déjà écrite du Niger est insuffisamment connue parce qu’elle n’a pas été vulgarisée. Il serait donc plus réaliste d’analyser la question de l’histoire générale du Niger sous cet angle que sous toute autre considération.
Y a-t-il des périodes spécifiques de l’histoire nigérienne (pré-coloniale ou post-indépendance) qui méritent, selon le comité, une réévaluation ou une mise en lumière particulière ?
Le caractère provisoire de toute synthèse historique pour des raisons que j’ai déjà rapportées, cet exercice de « réévaluation » que vous évoquez peut concerner toutes les périodes historiques dès l’instant où des données nouvelles recueillies à suffisance démontrent un développement insuffisant ou un travestissement volontaire de certains pans de l’histoire, ce dernier aspect particulièrement pendant la période coloniale.
Comment ce travail de rédaction compte-t-il contribuer à renforcer l’unité nationale dans un contexte de défis sécuritaires et sociaux ?
Le plus encourageant dans la réalisation de ce projet d’écriture de l’histoire générale du Niger, c’est que dès son annonce, il a été bien accueilli par le public nigérien et même dans certains milieux internationaux qui ont loué sa pertinence. Elaborée à partir d’un regard intérieur, l’histoire générale du Niger qui, comme cela a été évoqué plus haut, est une histoire globale et sur la longue durée, donnera l’opportunité au peuple nigérien de bien connaître son passé, sa « vraie histoire », d’être pleinement informé sur son identité collective, sur les éléments constitutifs de son patrimoine commun, d’être suffisamment averti pour se réapproprier ses valeurs culturelles, sociétales, pour renforcer le désir du vivre-ensemble, l’unité nationale, et se frayer sa propre voie pour un développement durable dans le cadre d’une coopération internationale incontournable. Les défis sécuritaires et sociaux sont inhérents à toute vie communautaire, mais il leur est difficile de prospérer au sein d’un peuple conscient de son unité de destin et déterminé à œuvrer pour s’assurer un avenir radieux.
Vous dirigez une équipe pluridisciplinaire. Comment se passe la collaboration entre historiens, sociologues et autres experts ?
Certes, il appartient aux historiens d’écrire l’histoire. Mais l’autre réalité, c’est que l’histoire n’est pas l’apanage des seuls historiens, surtout lorsqu’il s’agit d’une histoire globale comme c’est le cas ici. Au comité ad hoc chargé de l’écriture de l’histoire générale du Niger, nous sommes pleinement conscients de cela. C’est pourquoi, dès le départ, pour la réalisation de ce projet, nous avons prôné l’approche pluridisciplinaire, c’est-à-dire associer à la réflexion les collègues des disciplines sœurs (géographes, sociologues, anthropologues, philosophes, linguistes, économistes, politologues…) et, au-delà, tous les détenteurs de savoirs et d’objets à caractère historique (généalogistes, hommes de métiers, chefs coutumiers…) . Dans notre entendement, il s’agit d’un projet à caractère national, même si, dans un premier temps, tous les travaux préliminaires nécessaires à son bon démarrage incombent aux historiens.[…] Tous ces acteurs sont à pied d’œuvre depuis la mise en place du projet.
Le public attend avec impatience de découvrir les premiers volumes ou résultats de vos recherches. Quel est le chronogramme fixé pour la remise des premiers manuscrits ?
C’est tout à fait normal que le public qui ignore la réalité des faits s’impatiente. En effet, assurer la parfaite mise en œuvre d’un projet aussi important qui comporte divers paramètres, ne dépend pas uniquement de la seule volonté des membres du comité ad hoc. En réalité il y a un partage des tâches. Il y a des actions qui incombent précisément à ces derniers. Celles-ci ont toujours été régulièrement accomplies. Il y a par contre d’autres catégories d’actions, l’exécution des travaux de terrain par exemple, (travaux pourtant incontournables si on veut garantir une certaine originalité au travail attendu), qui requièrent le regroupement de certaines conditions, notamment la mobilisation de ressources matérielles et financières qui relève d’un autre pôle de décision. Pour des raisons indépendantes de la volonté du comité, notamment par un manque certain de communication, les activités du comité dans ce domaine ont connu une lenteur, voire une stagnation,dans leur avancée.
Mais depuis la rencontre, en date du 18 octobre 2025, des membres du bureau du comité ad hoc avec Son Excellence le Général d’armée Abdourahamane Tiani, Président la République, Chef de l’Etat, effectuée en présence des membres du CNSP, du Premier ministre, ministre de l’Economie et des Finances (ndl : à l’époque), du ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation et celui de la Formation Technique et Professionnelle, un espoir est né : séance tenante, le Président de la République avait instruit le Premier ministre, ministre de l’Economie et des Finances (ndlr : à l’époque), pour mettre à la disposition du comité, au cours de la semaine qui suit, au moins un budget de démarrage de ses activités et un siège permanent. Si le fonds de démarrage des activités a été effectivement mis en place, l’extrême lenteur de la procédure financière de décaissement des fonds au Trésor public fait qu’à cette date, la première principale activité scientifique programmée, la tenue d’un atelier méthodologique, n’a toujours pas eu lieu. Quant à la question du siège permanent, pourtant crucial pour un bon déroulement des activités du comité ad hoc, elle reste toujours irrésolue.
Cette réalité fait qu’aucune des principales activités scientifiques (atelier méthodologique, campagne de recherches de 3 à 4 mois sur le terrain comportant enquêtes orales, fouilles archéologiques, exploitation des sources écrites ; exploitation des données recueillies ; atelier et colloque d’échanges et d’enrichissement des données ; structuration du travail c’est-à-dire la détermination du nombre des volumes à paraître, ainsi que leurs contenus ; répartition des chapitres entre chercheurs et rédaction du travail), programmées pour l’année 2025 n’a pu être exécutée.
Une fois rédigée, comment cette histoire sera-t-elle vulgarisée ? Prévoyez-vous son intégration immédiate dans les programmes scolaires nigériens ?
Le financement de son édition et de sa vulgarisation, ainsi que celui de tous les travaux nécessaires pour en arriver à ce stade, seront assurés sur fonds propres de l’Etat nigérien. Sur ce plan, lors de la rencontre que j’évoquais plus haut, le Président de la République, Chef de l’Etat, l’a solennellement proclamé. L’un des objectifs majeurs de ce projet, c’est justement que l’exploitation de ses résultats imprimés sous forme d’ouvrages serve de base à la confection de manuels scolaires pour que notre histoire trouve enfin la place qui lui sied dans nos écoles. Quant à la question de sa vulgarisation, cela doit se faire en faisant recours à toutes les voies appropriées (médias publics et privés, toutes les catégories de supports de communications), et en ce qui concerne le large public, assurer sa diffusion dans toutes les langues du pays. En considération de la place importante de l’histoire dans la vie d’une nation, il serait souhaitable que des cours d’histoire du Niger soient dispensés même dans les établissements scientifiques et professionnels.
Quel message le comité souhaite-t-il laisser aux futures générations de Nigériens à travers cet ouvrage de refondation ?
Au nom du comité ad hoc chargé de l’écriture de l’histoire générale du Niger, le seul message que j’adresse à mes compatriotes est que, si nous voulons, en tant que peuple, aller de l’avant, assurer la souveraineté et la prospérité à notre pays, nous avons tout intérêt à bien connaître notre histoire, les valeurs qu’elle véhiculent, à tirer les leçons que notre passé nous enseigne, les méditer pour mieux préparer notre futur. A partir de ce moment, on comprend alors pourquoi les colonisateurs ont œuvré ardemment pour travestir l’histoire des colonisés : procéder de la sorte est la voie idoine pour assurer la longue et totale domination de ces derniers.
Propos recueillis
Par Oumar Issoufou (ONEP)
