Farmo M.
XIX. L’investissement du passé dans le présent
Notre Refondation, si elle veut être complète, doit avoir une vision et une démarche holistiques. Ce faisant, elle situerait l’expérience politique nigérienne au cœur de l’histoire politique générale de l’Afrique pour en tirer le meilleur parti. Or celle-ci se subdivise comme suit :
Le règne de la monarchie d’ordre divin (de -300 au déclin de l’Egypte ancienne ;
L’époque de la monarchie constitutionnelle ‘du 1er siècle au 19ème siècle) ;
L’ère de la République (depuis le 2Oème siècle).La Refondation est désaliénation et prise de conscience. Elle exige que nous ôtions les œillères que l’Occident nous a fait porter afin d’avoir une vision meilleure de ce que l’Afrique a produit de bon ou de moins bon, dans les domaines social, politique et culturel, pour nous en inspirer ou nous en détacher. Elle appelle un ancrage dans l’authentiquement africain, l’enracinement dans nos valeurs et dans nos croyances, dans ce qui forme notre personnalité, pour ensuite, à partir de ce socle, faire une ouverture à l’apport étranger, dans le but de l’intégrer, de l’assimiler, de l’approprier et de l’adapter à nos conditions d’existence ou de l’extirper de nos habitudes.
Ce que ce parcours historique nous enseigne, c’est que la démocratie libérale occidentale n’est pas le seul modèle démocratique, que les peuples non occidentaux se sont organisés, et peuvent s’organiser autrement.
Des partis politiques
Il y a eu de la politique en Afrique pendant 500 ans, sans partis politiques. La politique précède le parti, et le parti n’est pas indispensable à l’exercice de la politique. Historiquement, le parti politique est né au 17ème siècle en Angleterre. Il a fait carrière en Occident avant d’arriver en Afrique au 19ème siècle. Là, il a proliféré au point de devenir nuisible. Si nous décidons de garder les partis politiques, il faut mettre un terme à leur prolifération qui conduit à la chienlit, et à la géométrie politique initiée en France : celle de la droite, de la gauche, du centre et des extrêmes. C’est là, un cas de mimétisme qui renvoie à la disposition des députés à l’Assemblée, sous la Révolution, au cours des débats d’août et septembre 1789 : les royalistes (conservateurs) se sont placés à la droite du président, tandis que les progressistes se sont assis à la gauche du président. Les temps que nous vivons n’autorisent ni la dispersion ni la politique politicienne. Si les partis politiques obtiennent l’assentiment des peuples, ils devront se situer dans le droit chemin de l’indépendance et de la souveraineté, et montrer clairement comment ils entendent concourir à l’atteinte des objectifs.
De la limitation ou durée du mandat
La refondation consiste à donner des bases autochtones à nos institutions et à nos lois, à nos règles et à nos règlements ? Dans cet ordre d’idées, la question de la limitation du mandat présidentiel âprement disputée doit faire l’objet d’une attention particulière. Nous devons être en mesure de justifier nous-mêmes, par nos traditions, par notre culture, la durée du mandat présidentiel. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
Pourquoi apparait-elle sous forme de quinquennat (5ans) dans certaines Constitutions ou de septennat dans d’autres Constitutions ? Rien, sinon notre propension à imiter la France où la durée du mandat présidentiel était de sept (7) ans jusqu’en l’an 2000, quand une réforme constitutionnelle la ramena à cinq (5) ans.
Dans nombre de sociétés africaines, la croyance était qu’au bout d’un certain nombre d’années de règne huit (8) ans en général, la force vitale du souverain s’épuisait, que son étoile ternissait, que sa tête n’était plus réceptacle d’énergies positives, et qu’il était par conséquent dans l’incapacité de gouverner.
Dans les temps les plus anciens, le souverain parvenu à ce stade, était mis à mort physiquement (Il s’empoisonnait ou était empoisonné). Cette pratique a été signalée chez les Songhay, chez les Hausas, chez les Yorubas et de nombreux autres peuples africains. « Tout récemment, rapporte Cheikh Anta Diop, en 1967, un jeune prince nigérian, universitaire, qui avait accepté la charge royale dans sa tribu en a été victime. Il faillit être tué après la durée de règne prévue par le rite ». Dans l’article (Jeune Afrique no 475, du 10 février 1967, p. 26) cité par Cheikh Anta Diop, on apprend que le jeune prince nigérian était Malam Adi Bwayede de la tribu des Joukoum, et que la durée du règne était de sept (7) ans. Le prince dut la vie sauve à la police nigériane qui le garda 24 h sur 24 jusqu’à la fin de sa vie. La pratique extrême de la mise à mort physique du roi a évolué au cours des siècles, elle est devenue symbolique. Au cours d’une cérémonie de revigoration ou de rajeunissement qui intervenait dans un intervalle variable selon les peuples, le roi réinvesti de nouvelles énergies, devenait apte à gouverner à nouveau. Cette cérémonie de rajeunissement (Sed, en égyptien ancien), condition pour effectuer un nouveau mandat, remonte à l’Egypte antique.
Comment investir ces pratiques du passé dans notre présent ? Comment les adapter à nos conditions actuelles d’existence ? Comment, en d’autres termes, donner un fondement autochtone ou renouvèlement ou à la limitation ?
Le renouvèlement du mandat et sa limitation ne sont pas choses nouvelles dans la pratique politique des anciens. La mise à mort physique, puis symbolique du roi, la cérémonie de rajeunissement ou de revigoration nous donnent la latitude d’expliquer nos choix et d’être cohérents. Etant donné que la durée du règne du roi était généralement de huit (8) ans au bout desquels, on procédait à sa mise à mort physique, et que quand elle devint symbolique, on procédait à la cérémonie du rajeunissement, après quatre (4) ans de règne dans nombre de contrées africaines, on pourrait faire en sorte, en respectant l’esprit de notre culture et étant conséquents avec nous-mêmes, que le mandat soit de quatre (4) ans renouvelables une fois. Le président pourrait donc, comme son ancêtre, exercer le pouvoir pendant huit (8) ans, mais à la différence de son aïeul, on lui épargnera la mise à mort.
Bicaméralisme et parité
Dans le royaume du Dahomey, sous le règne de Béhanzin, existait un bicaméralisme qui permettait aux femmes de participer à la direction des affaires publiques, et de prendre des décisions concernant la communauté, autant que les hommes.
Le parlement des femmes avait les mêmes prérogatives que le parlement des hommes, et siégeait à part. Le parlement des hommes se réunissait le jour, délibérait et renvoyait sa décision devant le parlement des femmes qui se réunissait la nuit pour l’examiner en dernière instance. C’est cette procédure qui a été mise en œuvre lors de l’affrontement, en 1892-1894, entre l’armée du Dahomey composée notamment d’amazones (les Agodjé, régiment de femmes créés au début du 18ème siècle par la reine Nan Hangbé), et l’armée coloniale française commandée par le colonel Dodds. Quand l’armée française arriva aux portes d’Abomey, le parlement des hommes opta pour la négociation. Le parlement des femmes vota la mobilisation et la guerre.
S’il est difficile de nos jours, voire irréaliste de mettre en place un parlement d’hommes et un parlement de femmes ayant le même nombre de membres et les mêmes prérogatives, il est en revanche possible de former un gouvernement avec un nombre égal d’hommes et de femmes. La dualité des sexes, leur séparation n’étaient point perçues comme une ségrégation, bien au contraire. Le bicaméralisme dahoméen n’était ni une coexistence de deux solitudes ni une égalité strictement mathématique, mais la promotion d’une complémentarité organique et spirituelle.
La force de la parole et le pouvoir de nommer
La parole se meut, se propage, elle transforme et se transforme, elle construit et détruit, elle heurte et guérit, elle apaise et répare, elle envoûte et désensorcèle, elle approprie et dépossède, elle est force et pouvoir.
Nommer, c’est dominer, c’est s’approprier quelque chose ou quelqu’un. Je nomme ma progéniture, je donne un nom à mes animaux, le maitre donne un nom à l’esclave, le colonisateur nomme le colonisé, son pays et tout ce qui s’y trouve. L’acte de nommer est puissance, l’acte de débaptiser est une force équivalente. Le colonisateur nomme pour établir sa domination et sa propriété. Le colonisé débaptise pour affirmer sa libération et sa souveraineté. Peu de personne pouvaient situer sur une mappemonde, la petite Haute-Volta créée en 1919. Depuis 1984, date à laquelle ce pays décida de se nommer lui-même, et de prendre le nom de Burkina Faso, rare sont de par le monde, ceux qui ne connaissent pas le Pays des hommes intègres. En 1957, lors de la proclamation de son indépendance, la colonie anglaise de la Gold Coast (Côte de l’or), prit le nom de Ghana, premier grand empire africain créé au début de l’ère communie. Du point de vue géographique, l’empire du Ghana ne couvrait pas le territoire de la Gold Coast. C’est la conception holistique de l’histoire et l’idéologie panafricaniste qui légitimaient le choix de Kwame N’Krumah.
Les mêmes principes nous autorisent à puiser dans notre histoire commune, des noms pour désigner nos pays, nos institutions, les fonctions politiques et administratives. Exemples : Tounka, Maghan (Ghana) ; Mansa (Mali) ; Sarki Etats hausa) ; Damel (Cayor) ; Naba (Mossi) ; Mwene (Monomotapa, Congo), Soni, Chi (Songhay) ; Dali (le très grand, songhay), Lamido (Peulh) ; Maï (Kanem-Bounou), Aménokal (Tamachek), etc. Dans les empires du Ghana, du Mali et du Songhay, on trouve les titres de Fari, Farma, Farin, Fado, Farba, Fama, qui ont la même racine. Ils désignent les ministres ou les gouverneurs. Nous pouvons aussi, à l’instar du procédé dont est issu le nouveau nom de la Haute-Volta, recourir à la combinaison de nos langues, pour nommer et innover. Une voie encore non exploitée, mais prometteuse, est celle de l’usage de l’égyptien ancien. La parenté entre les langues négro-africaines et l’ancien égyptien est maintenant établie, hors de tout doute. Les relations entre l’égyptien ancien et nos langues sont du même type que les relations qui existent entre les langues européennes d’une part, le latin et le grec, d’autre part.
Conclusion
La refondation participe en vérité des trois dimensions du temps : le passé, le présent et l’avenir. Elle ne consiste pas en un retour au passé pour le contempler ou pour s’y complaire. Elle tire des leçons et des enseignements du passé pour les investir dans le présent, afin de récolter les dividendes dans l’avenir.
Au demeurant, au point d’achèvement de la refondation, le passé et l’avenir se confondent, car ce que nous voulons et recherchons, c’est la « sécurité complète et totale dans tout le pays », la possibilité pour le voyageur, comme pour le sédentaire de se déplacer sans craindre « ni les brigands, ni les voleurs, ni les ravisseurs », comme au Mali, au temps d’Ibn Batouta. Ce que nous voulons, c’est la prospérité du Ghana décrite tant par Ibn Hawkal et Al Bakri, que par Mahmoud Kati et Abderrhamane Saadi.
Cela est à notre portée, si nous accomplissons une intégration politique comme dans l’empire du Mali où, des peuples aussi variés que les Touareg, les Wolof, les Malinké, les Bambara, les Songhay, les Peulh, les Toucouleur, les Dialonké, etc., « reconnaissent un seul souverain (…) dans un espace où les hommes, les biens et les idées circulaient librement » ou encore comme dans l’empire songhay où, selon Ki-Zerbo, « imams peul, généraux tékrouriens, ou songhai, professeurs berbères ou maliens, cadis sarakolé, hauts fonctionnaires djerma ou haoussa, tous coopéraient dans une collectivité nationale basée sur la fidélité au prince et la reconnaissance des vertus et des talents ».
Farmo M.
