Au Niger, la quête de souveraineté, loin d’être un simple souhait politique, s’étend également au domaine alimentaire, où l’autosuffisance constitue aujourd’hui une priorité nationale. Dans un contexte marqué par la refondation, les défis économiques et sécuritaires, la production locale, notamment celle du riz, occupe une place stratégique aussi bien pour les autorités que pour les populations. Le riz local connaît ainsi une progression notable, soutenue par les investissements dans les aménagements hydro-agricoles mis en place sur l’ensemble du territoire national sur fonds propres de l’Etat à travers le Programme Grande Irrigation.
Au bord du fleuve Niger, à Niamey, plusieurs agriculteurs continuent de cultiver le riz principalement pour assurer la consommation de leurs familles. Une activité ancienne, mais aujourd’hui fragilisée par de nombreuses contraintes liées à l’accès à l’eau, aux intrants agricoles et aux moyens de production.
Âgé de 73 ans, Seybou Idrissa, riziculteur à la rive droite (Harobanda), cultive le riz depuis plus de quarante ans. Il se souvient d’une période où la production permettait non seulement de nourrir la famille, mais aussi de dégager un surplus destiné à la vente. « Dans le temps, la production était favorable et se faisait en grande quantité. Nous vendions une partie et consommions le reste », confie-t-il avec nostalgie. Cependant, ces dernières années, poursuit-il, la situation s’est fortement dégradée. « Aujourd’hui, c’est devenu très difficile. Certains ont même abandonné leurs terrains. Nous qui sommes encore actifs, nous gardons espoir, mais ce n’est pas facile », dit-il.
Le cri de cœur des producteurs hors aménagement
Parmi les principales difficultés évoquées figure la gestion de l’eau en saison sèche où l’irrigation devient un véritable défi. « Nous n’avons que deux motopompes pour une dizaine de parcelles. Pendant la saison pluvieuse, c’est l’inverse : les inondations détruisent parfois toutes les cultures en un rien de temps », déplore l’agriculteur. À cela s’ajoutent le coût élevé des engrais et la pénibilité des travaux, notamment la gestion manuelle des digues. « Je suis âgé et mes enfants qui sont des bras valides sont en exode. Les travaux deviennent très durs pour moi », ajoute-t-il.

Seybou Idrissa indique que la baisse de rendement des parcelles ne permet plus de couvrir les besoins annuels de sa famille. « Aujourd’hui, je me contente surtout de nourrir ma famille avec ce que nous produisons. Je vends parfois le son du riz pour faire face à certaines dépenses. Il arrive même que nous soyons obligés d’acheter du riz, faute de production suffisante », déplore-t-il.
Même constat chez Issoufou Goubekoy, âgé de 75 ans, un riziculteur à Zarmaganday, (rive droite) qui exerce depuis plus de vingt-cinq ans. « Avant, je pouvais nourrir la famille et vendre le reste pour subvenir à d’autres besoins. Aujourd’hui, ce que nous gagnons sert à peine à nourrir la famille », indique-t-il. Selon lui, les charges liées aux engrais, à la main-d’œuvre pour la moisson et au transport réduisent considérablement la marge bénéficiaire des paysans.
Outre la question de l’eau, cet agriculteur évoque également les difficultés d’accès au carburant, une énergie nécessaire au fonctionnement des motopompes. Il relie cette situation au contexte sécuritaire actuel marqué par un renforcement du contrôle de la distribution du carburant. « Nous comprenons les raisons de sécurité. Mais sur le terrain, cela complique l’irrigation. À chaque fois, nous sommes obligés de nous rendre à la station avec la motopompe pour être servis, ce qui est pénible », déplore-t-il. Il se dit toutefois disposé à se conformer aux procédures mises en place. « Nous sommes prêts à fournir nos informations et même nos images pour être autorisés », à se procurer le carburant pour l’irrigation, ajoute-t-il, tout en plaidant pour des mécanismes adaptés aux réalités des agriculteurs.

À travers ces témoignages se dessine le quotidien de nombreux agriculteurs des berges du fleuve à Niamey, dont l’activité reste essentielle pour la sécurité alimentaire des ménages, mais demeure confrontée à des contraintes structurelles nécessitant des réponses adaptées. Malgré tout, la solidarité reste de mise entre ces agriculteurs qui lancent un appel aux autorités et aux organisations non gouvernementales pour les accompagner dans le renforcement de l’irrigation et la construction de canaux de réserve d’eau. Issoufou Goubekoy s’est toutefois réjoui de la réhabilitation des aménagements hydro-agricoles par l’Etat sur d’autres sites de riziculture et a émis l’espoir qu’eux aussi bénéficient de cet accompagnement qui vise à augmenter la production du riz au Niger.
Des recherches agronomiques avancées pour soutenir la productivité rizicole
Depuis l’avènement du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie, le Niger fait de l’autosuffisance alimentaire un pilier important de la lutte pour la souveraineté. Dans cette perspective, l’Institut National de Recherche Agronomique du Niger (INRAN) joue un rôle crucial en garantissant la recherche continue, notamment en ce qui concerne le développement des variétés productives, la mise au point de techniques de production performantes, l’intensification des productions animales, l’amélioration de la productivité des systèmes agro-sylvo-pastoraux par l’amplification des pratiques de gestion durable des terres, de la végétation, de l’eau, l’évaluation et le transfert des technologies adaptées aux conditions des producteurs.

Pour la production du riz local, les chercheurs accordent une importance au choix des terrains de culture, la préparation des sols, l’entretien des cultures, la transformation et la valorisation des produits. C’est ainsi qu’on peut déjà observer dans leurs recherches, la mise au point des variétés de riz de 120 jours, 130, ou encore de 140 jours et des rendements allant jusqu’à 6, 8 et 10t/ha. Ces recherches continuent d’apporter leurs fruits surtout dans la nouvelle politique de grande irrigation lancée par les autorités, en contribuant dans les études pédologiques, agronomiques et d’adoption, dans le renforcement des capacités des organisations des producteurs et des agents des services d’encadrement dans les différents maillons de la chaine des valeurs.
Dr Illiassou Mossi Maiga est un chercheur chevronné sur le riz, dont les travaux sont cités en référence dans la sous-région. Cet ancien directeur général de l’INRAN indique que les recherches sur le riz sont mises en œuvre par des chercheurs, ingénieurs de recherche et des techniciens qui sont appuyés par le personnel administratif. A cela s’ajoutent les agents de l’ONAHA et les agents des services décentralisés de la Direction générale de l’agriculture, des collaborations avec d’autres chercheurs qui sont dans les institutions sous-régionales comme le Centre du riz pour l’Afrique (AfricaRice), le CORAF regroupant les systèmes nationaux de recherche agricole, l’Observatoire du Sahara et du Sahel, etc. Toutes ces synergies sont employées pour booster la production du riz au Niger.
Pour ce qui est des moyens financiers, Dr Illiassou Mossi Maiga explique que la recherche rizicole bénéficie non seulement de la subvention d’équilibre octroyée par l’État, mais aussi de l’apport financier d’autres institutions dont le Programme Régional de Développement des Chaînes de valeur du riz avec la composante du Niger financé par la Banque islamique de développement (BID), le fonds d’adaptation et les projets de développement au Niger. En plus de ces financements, on note également les apports financiers du Projet d’Appui à la Recherche Agronomique au Niger pour la Transformation de l’Agriculture (PARAN/TA) qui a été évalué en 2024. « C’est un projet complet né de la volonté des autorités et qui doit financer non seulement les recherches, mais aussi investir dans les infrastructures et équipements de recherche, les formations professionnelles ainsi que le transfert des technologies disponibles au niveau des institutions en charge de la recherche nationale ». Toutes ces actions illustrent les perspectives mises en place pour faciliter la production et améliorer la qualité du riz afin de garantir une future promotion du secteur rizicole nigérien au profit des citoyens.
Organisation de foires pour booster la consommation du riz local
Pour écouler le riz local dont la production progresse très rapidement grâce aux investissements de l’Etat qui vise l’auto-suffisance, les autorités appuient l’organisation de foires et des expositions-vente du riz local. Ce qui a permis non seulement d’assurer la disponibilité du riz local et à des prix concurrentiels pour les ménages pendant le mois béni de Ramadan et la fête de la tabaski cette année. Ces deux promotions, le « spécial Ramadan » et le « spécial Tabaski », avec plus de 1 000 tonnes pour la première et 15 500 sacs de riz pour la seconde ont contribué à la mise en valeur de la production rizicole nationale et facilité l’achat aux Nigériens. Ces foires initiées par l’Office des aménagements hydro-agricoles (ONAHA) s’inscrivent dans la dynamique de renforcement de l’autosuffisance alimentaire et visent à faciliter l’accès des populations à un aliment de base largement consommé à travers le pays.
Les autorités entendent ainsi non seulement encourager la consommation du riz local, mais aussi soutenir les producteurs en leur permettant d’écouler leurs excédents de production. Selon le directeur général de l’ONAHA, Lieutenant-colonel Bilaly Elhadj Gambobo, ce programme, initié par le Président de la République et mis en œuvre avec l’appui du Fonds de solidarité pour la sauvegarde de la patrie (FSSP), poursuit un double objectif qui est d’aider les producteurs à écouler les produits excédentaires et mettre à la disposition de la population le riz local à un prix très accessible. Il a également rappelé que la mission assignée à l’ONAHA par le ministère de l’Agriculture et de l’Élevage consiste à intensifier la production rizicole irriguée afin de répondre aux besoins alimentaires du pays.

La foire de vente subventionnée pour le « spécial Ramadan » concerne une partie de l’excédent de la production rizicole issue de la campagne hivernale 2025. « L’usinage de cet excédent a permis de mettre à disposition plus de 1 000 tonnes de riz blanc, soit environ 42 000 sacs de 25 kg. Plusieurs catégories de riz local sont proposées aux consommateurs à des prix subventionnés, allant de la fine brisure au riz de qualité supérieure ainsi que le son de riz destiné à l’alimentation animale », précise le directeur général de l’ONAHA.
Pour les autorités, ces initiatives permettent à la fois de protéger les producteurs contre la mévente et de soulager les ménages face à la spéculation. En effet, ce programme mis à la disposition de la population constitue un acte de résistance contre la spéculation sur les prix et un pas de plus vers l’auto-suffisance alimentaire dans une dynamique en faveur de la souveraineté économique.
Les consommateurs satisfaits de la qualité du riz local et prêts à promouvoir le « consommons nigérien»
À l’instar de nombreux produits agricoles cultivés au Niger, le riz local bénéficie aujourd’hui d’une appréciation croissante auprès des consommateurs. Ces derniers saluent particulièrement sa qualité, son goût jugé plus naturel et sa diversité, en comparaison avec le riz importé. Pour plusieurs ménages, le riz produit localement répond désormais pleinement aux besoins alimentaires de la population, tout en renforçant la fierté de consommer un produit issu du terroir national.

Mme Fatouma Hassane, résidente de Niamey, se dit pleinement satisfaite de la qualité du riz nigérien. « Nous remercions le bon Dieu et félicitons nos vaillants producteurs ainsi que les autorités qui se soutiennent mutuellement pour produire le riz local en grande quantité. Nous souhaitons que les Nigériens achètent le riz du Niger afin que chacun puisse témoigner de sa qualité. Tant que le riz nigérien existe, je ne consommerai plus de riz importé », affirme-t-elle.
Même idée chez M. Elhaj Ismaël Ibay, membre du Mouvement d’unité africaine (MOUNA), qui met également en avant l’accessibilité des prix, notamment pour les brisures de riz. « Les prix sont abordables, surtout les brisures, qui constituent une facilité pour beaucoup de foyers. Quand on l’amène à la maison, toute la famille en profite et les enfants sont contents de manger un riz de qualité. Le riz local est cultivé sous nos yeux et, lorsqu’on le consomme, on n’a aucun problème. Personnellement, je consomme beaucoup le riz local et il est important de donner l’exemple », explique-t-il.
Au-delà du riz, ce consommateur appelle à une prise de conscience plus large et surtout collective en faveur des produits locaux. « Nous avons beaucoup d’aliments que nous cultivons ici sans avoir besoin d’importer. Consommer les produits locaux, c’est soutenir nos producteurs et notre économie », a-t-il ajouté.
Les producteurs mobilisés en coopératives autour de la FUCOPRI pour un avenir du secteur rizicole
Malgré les avancées enregistrées ces dernières années dans la production rizicole au Niger, les producteurs agréés restent confrontés à plusieurs défis majeurs, dont le principal demeure la difficulté d’écoulement du riz local. Selon ces producteurs, cette situation s’explique notamment par le fait que tous les consommateurs nigériens n’ont pas encore pleinement adopté le riz produit localement, malgré sa disponibilité et sa qualité.
Une préoccupation partagée par les acteurs de terrain. M. Ibrahim, représentant d’une coopérative affiliée à la Fédération des unions des coopératives des producteurs de riz du Niger (FUCOPRI) à Djomona Rougga, attire l’attention sur les conséquences de la mévente. « La FUCOPRI est un acteur majeur dans cette opération de vente du riz local. La Fédération reste très attentive à la production rizicole au Niger et demeure un acteur clé de la filière. Mais il est important que les Nigériens se mobilisent davantage pour acheter le riz local afin d’encourager les producteurs. Quand on n’arrive pas à écouler la production, il devient difficile de produire davantage. La mévente constitue aujourd’hui un véritable obstacle », a-t-il exhorté.
Regroupant plusieurs coopératives de producteurs de riz à travers le pays, la FUCOPRI joue un rôle central dans l’organisation de la filière rizicole nationale. Elle œuvre notamment dans l’encadrement des producteurs, à la coordination des activités des coopératives, à la mutualisation des efforts de production et à la défense des intérêts des riziculteurs auprès des autorités et des partenaires. Dans un contexte marqué par les difficultés d’écoulement du riz local, la Fédération apparaît ainsi comme un maillon essentiel pour structurer la production et accompagner les producteurs vers une meilleure valorisation de leurs récoltes.
Yacouba Moumouni (Stagiaire)
