Une séance d’échanges avec les représentants de la population
À Koléram, un village situé dans le département de Mirriah à 17 km Sud-Est de la ville de Zinder, une jeune fille que nous conviendrons de surnommer Nana, 12 ans, brillante élève en classe de CM2, a retrouvé le chemin de l’école après cinq mois d’interruption consacrés à l’assistance de sa mère gravement malade. Son retour a été rendu possible grâce à l’intervention du comité de l’approche holistique basée sur le programme éducatif et du comité villageois de protection de l’enfant. Le cas de Nana illustre à la fois la fragilité de la scolarisation des filles en milieu rural et l’importance de la mobilisation communautaire contre la déscolarisation.

Il est 9h45 en cette journée du 29 mars 2026 lorsque nous franchissons la porte de la concession des parents de Nana dans le village paisible de Koléram où la vie s’organise encore au rythme des saisons, des travaux domestiques et de la solidarité familiale. Dans la cour sablonneuse, Nana s’affaire en silence. Elle donne à manger à trois chèvres appartenant à sa mère. Vêtue d’un pagne tricolore et coiffée d’un foulard marron, elle laisse apparaître sur son visage une retenue digne, teintée d’une fierté discrète. À l’autre extrémité de la cour, un taureau noir repose dans un coin ombragé. Non loin du hangar, plusieurs canaris remplis d’eau sont soigneusement alignés, prêts à servir pour étancher la soif des visiteurs.
Sous un abri dressé dans la concession, la mère de Nana, visiblement éprouvée, est assise aux côtés d’une amie et de sa coépouse. Quelques instants plus tard, le père de famille sort d’une chambre, vêtu d’un boubou gris et coiffé d’un bonnet multicolore.
La simplicité que reflète cette maison traditionnelle est marquée par une histoire touchante ; celle du retour à l’école d’une fillette de 12 ans, brillante élève de CM2, longtemps retenue loin des salles de classes par une contingence de la vie familiale et les responsabilités domestiques auxquelles elle a du faire face un peu trop tôt.
Quand la maladie d’une mère éloigne une fille de l’école
Pendant cinq mois, Nana a interrompu sa scolarité pour rester au chevet de sa mère malade. Un abandon que la famille présente comme une nécessité imposée par les circonstances, mais qui aurait pu, comme tant d’autres, devenir définitif. Son père, Elhadj, 47 ans, commerçant et cultivateur, père de 19 enfants dont 11 filles, et époux de deux femmes, raconte avec gravité comment sa fille s’est retrouvée à porter un poids trop lourd pour son âge. « Nana a cessé d’aller à l’école à cause de la maladie de sa mère. Elle était la seule grande fille de la maison capable d’assurer les tâches ménagères. J’ai constaté qu’elle ne pouvait pas tout gérer seule. C’est dans ce contexte que je me suis entendu avec sa mère pour prendre une deuxième épouse afin de mieux répartir les travaux domestiques », a-t-il déclaré.
Dans beaucoup de foyers ruraux, l’école des filles demeure ainsi suspendue à l’équilibre fragile du ménage. Lorsque survient la maladie, l’absence ou certaines difficultés, ce sont souvent elles qui quittent les classes les premières. « Le directeur de l’école a constaté son absence et nous a envoyé la superviseure du projet. Elle est venue nous voir et nous a donné tous les conseils nécessaires pour nous convaincre de la ramener à l’école, parce que c’est une fille très brillante. Elle nous a expliqué que l’école ne l’empêcherait pas d’aider à la maison. Et surtout, elle nous a fait comprendre qu’elle souffrait beaucoup de ne plus aller en classe », explique le père de Nana. « Honnêtement, je pensais qu’elle n’allait plus retourner à l’école à cause de la durée de son absence. Mais la superviseure nous a ouvert les yeux. Elle nous a dit que Nana a de l’avenir, qu’elle peut devenir médecin, enseignante ou une grande personnalité, comme ces femmes leaders que l’on voit à la télévision. Elle m’a rappelé qu’un jour, nous n’aurons plus la force de travailler. Cela m’a profondément touché », raconte-t-il.

Ce qui a sauvé la trajectoire scolaire de Nana, c’est aussi certainement la conscience partagée de son potentiel. À l’école, son absence n’a pas été traitée comme un simple cas parmi d’autres. « Je sais qu’elle est très brillante, parce que je vais moi-même récupérer ses bulletins à chaque composition », affirme son père. « Son absence était liée à une situation difficile, mais aujourd’hui je suis très fier de son retour à l’école. Sa mère va mieux désormais. Je lui ai acheté ses fournitures scolaires et, si un problème de ce genre devait se reproduire, nous chercherions une solution. Elle ne va plus manquer les cours. Je suis prêt à financer sa scolarité jusqu’à l’université, Inch’Allah », s’engage Elhadj.
Et ajoute-t-il, dans une déclaration qui marque une rupture importante avec certaines pratiques encore ancrées dans les communautés, « je ne la donnerai pas en mariage avant la fin de ses études, sauf si elle-même en décide autrement. Je suis très satisfait du travail que mène le comité de suivi des élèves. Aujourd’hui, je peux servir d’exemple à d’autres familles confrontées à des situations semblables ».
Le regret d’une mère, la leçon d’une vie
Assise sous le hangar, le regard affaibli mais la parole lucide, Mamou, 38 ans, mère de 12 enfants et ménagère, reconnaît sans détour la responsabilité involontaire que sa maladie a fait peser sur l’avenir de sa fille. « L’abandon des cours de ma fille est directement lié à ma maladie. Elle est la seule fille de la maison qui ne s’est pas encore mariée. C’est pourquoi elle est restée avec moi pour m’assister pendant plus de cinq mois », explique-t-elle.

Sa voix porte le poids du regret, mais aussi celui d’une prise de conscience. « Après le passage de la superviseure, j’ai compris beaucoup de choses. Aujourd’hui, l’histoire de ma fille me sert de leçon pour conseiller les autres mères à ne pas faire la même erreur que moi. J’ai pénalisé ma fille, sans le vouloir. Grâce aux sensibilisations, j’ai appris énormément. J’avais même l’intention de la donner en mariage une fois arrivée au collège, mais j’ai abandonné cette idée. Il faut qu’elle poursuive ses études et qu’elle devienne une grande personnalité », dit-elle.
Dans ses propos, se dessine le rôle crucial de la sensibilisation communautaire : faire évoluer les mentalités sans rompre les équilibres sociaux, mais en plaçant progressivement l’éducation des filles au cœur des priorités.
Une communauté mobilisée contre la déscolarisation
À Koléram, le cas de Nana n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une réalité plus vaste, faite d’abandons scolaires récurrents, de mariages précoces, de pauvreté et de pressions sociales. Laouali Sayabou, chef du village de Koléram Dama et président du comité villageois de protection de l’enfant, en témoigne. « Notre mission consiste à suivre tout ce qui touche à la vie de l’école, en particulier la scolarisation de la jeune fille, les élèves et leurs parents. Dans notre village, nous sommes souvent confrontés à des cas d’abandon scolaire. Certaines années, ils peuvent atteindre une dizaine », affirme-t-il, décrivant leur lutte de tous les instants.

Selon lui, les causes sont multiples mais souvent prévisibles. « Il y a l’influence du milieu, les pressions autour du mariage, parfois l’attitude de certains jeunes garçons qui détournent l’esprit des filles. D’autres cas sont liés à la précarité économique. Quand cela se produit, nous allons vers les parents pour les sensibiliser et leur expliquer que l’enfant a des droits. On ne doit pas retirer une fille de l’école à cause de la vente ambulante, ni pour un mariage précoce », argumente-t-il.
Le chef du village reconnaît que la persuasion ne suffit pas toujours. « Il arrive que certains parents refusent d’écouter. Dans ces cas, nous les orientons vers le chef de canton, voire plus loin. Nous leur expliquons que ce sont justement leurs filles qui peuvent demain devenir infirmières ou enseignantes. Et souvent, ce sont les mêmes parents qui refusent qu’un médecin homme consulte leurs femmes », explique-t-il.

Si le Chef de village précise que le cas de Nana a été résolu avant de remonter jusqu’à lui, il tient à saluer l’engagement des partenaires et des acteurs de terrain. «Nous apprécions énormément les formations et les appuis reçus dans la lutte contre la déscolarisation des jeunes filles. J’appelle tous les parents à laisser leurs enfants aller à l’école », appelle-t-il.
L’école en première ligne
À l’école Koléram Centre 1, l’absence de Nana a été rapidement remarquée. Son directeur, M. Sanoussi Maazou, souligne que l’établissement ne peut rester passif face à ce type de situation, surtout lorsqu’il s’agit d’élèves particulièrement prometteurs. « Nana fait partie des cinq premiers de sa classe. Son absence a été constatée dès le début de la rentrée. Nous avons adressé plusieurs convocations à ses parents, mais sans suite. Nous avons alors mobilisé le comité de suivi » appuie-t-il. C’est finalement l’intervention de la mission de supervision, appuyée par les acteurs éducatifs locaux, qui a permis de renouer le dialogue avec la famille. « Nous avons mis les parents en contact avec la superviseure du projet, en présence de la mère éducatrice qui s’investit beaucoup dans ce type de cas. C’est ainsi que le retour de Nana a pu être obtenu », poursuit-il.

Pour l’école, il ne s’agit pas seulement de la faire revenir, mais aussi de l’aider à se remettre à niveau. « Depuis son retour, elle suit notre système de journée continue. Nous organisons également des cours de rattrapage le soir et les samedis pour l’aider à combler son retard. Elle n’a repris les cours que depuis cinq jours, mais elle a déjà retrouvé ses 45 camarades de classe, dont 23 filles. Le comité villageois de protection de l’enfant accomplit un travail remarquable. J’appelle les parents à laisser leurs enfants suivre les cours, car ils sont l’avenir de demain », appelle le responsable de l’école.
“Je vais rattraper mon retard”
Face aux adultes qui parlent d’elle, Nana reste sobre. Mais derrière sa réserve, on perçoit une volonté intacte, presque impressionnante pour son âge. « Je ne voulais pas abandonner l’école, mais j’étais obligée de rester pour assister ma mère. Elle ne pouvait pas travailler. J’aime beaucoup mes études. J’ai énormément regretté les cinq mois perdus. Je suis très heureuse d’être retournée à l’école et je ne vais plus abandonner », rassure-t-elle. Quand on lui demande ce qu’elle rêve de devenir, sa réponse est immédiate : « j’aimerai devenir médecin pour aider ma communauté et soutenir mes parents », répond-t-elle avec conviction. Nana répond sans hesiter à la question de savoir si elle pense pouvoir rattraper le retard accumulé, « bien sûr que oui. J’y arriverai sans souci ».
Le symbole d’un combat plus vaste
Le retour de Nana sur les bancs de l’école dépasse le simple récit d’un retour en classe. Il met en lumière la vulnérabilité persistante de la scolarisation des filles en milieu rural où l’abandon scolaire reste souvent le premier pas vers d’autres formes de rupture, notamment le mariage des enfants. L’histoire de cette élève de 12 ans montre aussi qu’une action communautaire de proximité, fondée sur le dialogue avec les familles et le suivi, peut produire des résultats concrets. En retrouvant sa place à l’école, Nana reprend non seulement le fil de son apprentissage, mais s’éloigne aussi d’un risque qui continue de peser sur de nombreuses adolescentes. À travers son parcours, c’est toute l’importance du maintien des filles à l’école qui réapparaît. C’est un levier essentiel pour retarder les unions des enfants, protéger les droits des enfants et élargir le champ des possibles.
Seini Seydou Zakaria (ONEP)
