Tahoua, ville moderne, terre d’assise : Le souffle d’une nouvelle ère socio-économique dans l’Ader

Dossier

Cinq années après la fête tournante du 18 décembre ‘’Tahoua Sakola’’, les infrastructures réalisées à grand coût dans le cadre de cette fête restent jalousement en bon état. En particulier, la ville, chef-lieu de la région, garde sa peau neuve depuis le bain de 2017. Pour une jeunesse jadis aventureuse, tout y est, c’est désormais une terre d’accueil où prospèrent le commerce, autant que l’entrepreneuriat, dans un cadre de vie assez favorable.

Avec le programme de modernisation des villes à l’occasion de la fête du 18 décembre,  les chefs-lieux des régions du Niger ont changé de visage. C’est dans ce cadre que, Tahoua a bénéficié d’importants travaux structurant. Avec des routes dignes des grandes métropoles, notamment sur les axes de l’entrée de Niamey et celle d’Agadez au centre-ville, de l’aéroport au gouvernorat ; les avenues aussi bien éclairées à la tombée de la nuit offrant à la vue les fresques d’une ville radieuse, cette transformation de la cité de l’Ader inspire une prise de consciences en faveur du développement des activités économiques locales.

Ainsi, en attendant la véritable ouverture du nouveau marché moderne, au-delà du centre-ville et des vieux quartiers historiques, où sont éparpillés les commerçants, jusqu’aux nouvelles artères de la ville, l’ambiance d’un nouveau souffle rythme le quotidien des populations. La prolifération des boutiques, magasins et ateliers divers saute à l’œil. Les activités commerciales débordent des places traditionnelles de marché. Les carrefours prennent l’allure des places de marché. Des entreprises modernes, ces startups des jeunes éveillés naissent aussi. Dans les rues, les tricycles communément appelés «adaidéta» croisent la roue aux taxi-motos dans le transport intra urbain. Le commerce ambulant est également plausible.

C’est une tendance vers une prise de conscience de la part de la jeunesse de l’Ader qui admet aujourd’hui que, la richesse n’est nulle part autre que chez soi, à portée de main, avec un climat d’affaire assez favorable. «Il suffit de s’investir, de se consacrer à ce que l’on veut, d’élaborer son projet. Nous avons beaucoup de partenaires qui appuient les initiatives aux côtés de l’Etat», affirme le rapporteur général du Conseil régional de la jeunesse, M. Abdoul Aziz Boumey, qui prenait part, le 5 octobre 2022, à un atelier d’élaboration de plan d’actions du projet de Renforcement de l’entrepreneuriat en élevage, REEL Mahita. Il témoigne que, la jeunesse de la région n’a plus le regard rivé sur les côtes. «Nous nous estimons heureux de constater cette nouvelle donne positive qui change le paradigme du sort de la jeunesse», a-t-il poursuivi.

Dans les coulisses du même atelier, M. Loukmane Yahaya, le coordonnateur de l’antenne régionale du Centre d’Incubation des Petites et Moyennes Entreprises au Niger (CIPMEN) nous apprend que récemment, en 2021, ce sont plus de 1.000 jeunes qui ont subi une formation en entrepreneuriat à Tahoua. En effet, le CIPMEN accompagne les initiatives innovantes d’entrepreneuriat dans les énergies renouvelables, les technologies de l’information-communication et éducation (TICE), l’environnement et l’agro-business. Installée en mai 2018, l’antenne régionale d’incubation de Tahoua a, suite à la formation de 2021, accompagné 24 projets, parmi lesquels 14 ont pu avoir des financements.

«L’arrivée de CIPMEN à Tahoua a beaucoup impacté dans le changement de mentalité en faveur de l’entrepreneuriat. 2 jeunes sur 3 connaissent l’incubateur, 1 jeune sur 3 a eu à interagir avec nous. Et les chiffres ne font qu’augmenter», a laissé entendre le coordonnateur Loukmane Yahaya qui ne peut contenir sa fierté d’avoir mérité le prix de la meilleure antenne régionale d’incubation du Niger, au titre de l’année 2021. «Actuellement, avec le portefeuille, nous avons 23 entreprises en incubation et 24 en pré-incubation. Les porteurs de projets et les entrepreneurs suivent des modules sur la fiscalité, la comptabilité, le management, le marketing, l’étude de marché, le droit des affaires, etc.», a-t-il mentionné.

L’entrepreneuriat est à tout point de vue une approche idéale de résilience face au phénomène de la migration. Raison de plus de compter parmi les partenaires clés de la dynamique de création d’entreprises, l’Organisation internationale pour les Migrations (OIM). A en croire les acteurs, l’éveil ne peut qu’évoluer. «Avec l’OIM nous avons réalisé beaucoup de choses afin de faire prévaloir l’entrepreneuriat sur le phénomène de la migration. Les projets sont accompagnés par le CIPMEN et financés par l’OIM. L’entrepreneuriat c’est vraiment la solution idéale pour lutter contre la migration», estime le coordonnateur régional du CIPMEN, avant de citer entre autres entreprises innovantes qui se démarquent : Nextech, Ader-Com, Sadik Technologies, Royal Pressing, Rahama Pâtisserie. «Si les jeunes arrivent à créer des entreprises et embaucher d’autres jeunes, personne ne voudra aller en exode», a-t-il soutenu. 

Quand la jeunesse occupe la jeunesse

Au-delà des entreprises dites innovantes, ces start-up qui n’occupent en réalité que leurs promoteurs dans la plupart des cas, à Tahoua nous avons aussi et surtout des entreprises ordinaires, plus ou moins formelles ; des ateliers où l’on exerce ce que l’on appelle communément «métier de main» (soudure, menuiserie, tapisserie etc.).

Abdoul Nasser Issa est l’un de ces jeunes qui ont jugé assez opportun le cadre de vie à Tahoua. C’est justement en 2017 qu’il a pu installer son atelier de construction métallique après un long et fructueux apprentissage auprès d’un maître soudeur de renommée. L’homme défend n’avoir jamais voulu aller en exode. Aussitôt qu’il abandonna le banc de l’école à partir de la classe de 4ème, en 2009, Abdoul Nasser s’est mis à apprendre le «métier de main». Aujourd’hui, âgé de 37 ans, il est propriétaire d’un grand atelier au cœur du quartier Sabon Gari. Avec lui, travaillent 30 autres jeunes. Une cour clôturée, un bureau, un magasin et un grand hangar externe, il a dû se priver de ses désirs, économiser jusqu’à y parvenir, avec le matériel nécessaire.

«C’est en décembre, à la veille des festivités de Tahoua Sakola que j’ai ouvert cet atelier. J’ai appris la soudure auprès de Zabeirou, promoteur de Ader Soudure. C’est une légende, une référence ici», nous apprend le jeune Abdoul Nasser. Mais c’est lors de son passage dans un autre atelier, pas en tant apprenant, qu’il a pu économiser de quoi se lancer aussi. Il a commencé sous un petit hangar à côté de la maison de son oncle où il habitait. Ambitieux et dévoué, son savoir-faire lui a attiré beaucoup de demandes. «J’occupe actuellement environ 30 jeunes, majoritairement ceux déboutés par l’école, comme ce fut le cas pour moi», confie l’homme de fer, sur un ton d’humour.

Ses ouvriers et apprentis sont rémunérés à la descente, chaque jour, selon le niveau et la responsabilité dans les travaux de l’atelier ainsi que le chiffre journalier. «Il y’a ceux qui ne sont pas des apprenants. D’autres, les plus jeunes, sont des apprentis. La rémunération varie souvent de 7.000FCFA pour les ainés et à 500FCFA pour les petits. Et ces derniers bénéficient de fois, des retombées des bricoles», explique le chef d’atelier. Chez Abdoul Nasser l’on confectionne des meubles métalliques ou semi-métalliques (salons, lits, armoires etc.) de toute gamme et de tout modèle. «Nous avons des modèles que nous proposons à nos clients et quand ils viennent avec les leurs en photos, nous faisons aussi tels que voulus. Il y’a beaucoup de demandes ces temps-ci. Nous travaillons sur commandes. Nous faisons des lits de 150.000FCFA jusqu’à 350.000FCFA. Les prix des salons varient de 300.000FCFA à 600.000FCFA», a-t-il indiqué.

Cependant, celui-là qui occupe une trentaine de jeunes qui ont quitté le banc de l’école, ceux-là même qui sont les plus vulnérables au phénomène de la migration et autres destinées à craindre, dit n’avoir jamais eu d’appui ni d’accompagnement. Certes l’entrepreneuriat suppose le formel strict, mais si l’on arrivait à inscrire également les adeptes de «métier de main» dans les programmes et projets de promotion d’entrepreneuriat, ils pourraient non seulement régulariser leur situation mais aussi développer davantage leurs activités et contenir plus d’autres jeunes.

Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, Tahoua est capée sur cette dynamique de développement socio-économique, sur la base des potentialités agro-sylvo-pastorales digne d’une région intermédiaire entre des zones subsaharienne et sahélienne proprement dite, et avec une jeunesse qui aspire, plus que jamais, à une autonomisation et un avenir radieux.

Un bref rappel historique sur l’Ader

Pour mémoire, la région de Tahoua c’est 113.371 Km² de superficie, soit 8,95 % du territoire national. Elle compte 8 départements, 44 communes (dont 9 urbaines), 12 cantons 23 groupements nomades. La région est entourée par celles d’Agadez au Nord, Maradi à l’Est, Tillabéry, Dosso, la République du Mali à l’Ouest, et la République fédérale du Nigeria au Sud. Avec une population des Aderawa, Touareg, Peulh, Arabes et Zarma, la diversité culturelle, dit-on, est richesse dont la communauté a su garder et entretenir à travers le cousinage ou la parenté à plaisanterie. A l’origine, nous apprend l’ouvrage inédit paru en février 2002, ‘’Tahoua, d’hier à aujourd’hui -Etude monographique’’ d’Elhadj Alilou Noma, entre autres définitions de l’Adar et de Tahoua, que, «selon la première version, Adar signifie ‘’Feu ardent’’ en persan». L’auteur rapporte que Mohamed El Moubarak Issouf, alors Sultan d’Agadez, aurait convoqué son fils Agabba au coucher du soleil, et lui montrant le disque rouge de l’astre, il lui aurait dit: ‘’Va vers Adar’’, c’est-à-dire vers ce ‘’feu ardent’’.

Dans une seconde version du courant de l’histoire, Adar viendrait de Til-Adar, ancêtre noir des Adaraoua qui serait venu d’Adaoua, un bourg de la Syrie. Il aurait laissé son nom aux ruines d’un emplacement appelé ‘’Til-Adar’’, situé au sud-ouest de Tiguidan-Adar ou Saline d’Adar. Sous la poussée d’envahisseurs arabes, berbères et touaregs, les descendants de Til-Adar migrèrent vers le sud pour peupler la région qui porte le nom d’Adar.

En ce qui concerne Tahoua, le terme serait le nom d’un fétiche féminin que les Azna matsafa de Bilbis (un vieil quartier de la ville) consultent encore. D’autres avancent par ailleurs que deux chasseurs ayant tiré sur une biche se disputaient le gibier en disant ‘’Taou-ta’’, (c’est à moi) ; ce lieu de dispute serait devenu Tahoua. Enfin, la version la plus probable, soutenue par certains auteurs, avance que Tahoua a été créé par un saint personnage. Selon Séré de Rivières, Tahoua serait la fille d’un sultan d’Istanbul (Turquie), qui aurait accompli des miracles avant son départ vers Birni Lallé aux environs du 16ème siècle. Elle mourut à Agé-Koriya, où sa tombe est encore l’objet de vénération par les animistes de la région.

Ismaël Chékaré, ONEP-Tahoua