Farmo M.
Une croyance, dit Fustel de Coulanges « Il n’est rien de plus puissant sur l’âme ». La croyance est l’adhésion de l’esprit à la véracité prétendue d’une idée. Elle est puissante parce qu’elle prédispose à l’obéissance et à la soumission. Au demeurant, elle affecte nos comportements, restreint le champ de nos actions et circonscrit le domaine de nos réflexions. Les croyances tendent vers l’immuable, et c’est en cela qu’elles pétrifient la réflexion et entravent l’action. Je ne connais pas d’autres moyens de les annihiler que la remise en question et la déconstruction.
La pauvreté
D’abord la pauvreté. L’Afrique est un continent pauvre dit-on aux Africains. Pour nous en convaincre davantage, des indices de développement, des indicateurs et catégories socioéconomiques sont créés, ensuite, à l’aide de ces éléments, on procède à des classements dans lesquels l’Afrique occupe invariablement le rang ultime. Nous y accordons foi en nous lamentant. Nous tendons la main, puis, comme la Cigale de La Fontaine, nous crions famine et demandons quelques grains pour subsister. Pire, nous entretenons nous-mêmes cette croyance, en l’inscrivant dans nos manuels scolaires, en l’enseignant à nos enfants dès le plus jeune âge. Au bout du compte, un sentiment d’infériorité perdure.
Il n’est donc pas rare d’entendre nos élèves et étudiants, lorsqu’ils revendiquent quelques privilèges ou avantages, se présenter comme « Fils de pauvres ». Nous, les fils de pauvres disent-ils. Nos jeunes gens ont intégré cette idée de pauvreté. Elle affecte leurs manières de penser et d’agir. Elle annihile chez le plus grand nombre tout sens de l’initiative et tout esprit d’entreprise.
Ils croient en la pauvreté au point de troquer leurs vies ou contre le mirage de la richesse, ou contre la mort. Ils désertent le continent par les eaux, par la terre, par les airs pour rencontrer la misère au bout du chemin. Ceux qui leur font croire qu’ils sont des gueux, font le chemin inverse pour s’accaparer de leurs biens.
La pauvreté s’entend du manque de ressources destinées à la satisfaction des besoins fondamentaux : se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner. Or, ces ressources sont abondantes sur le continent. On trouve le tiers des ressources minérales mondiales (le quasi-monopole de certaines ressources stratégiques ou critiques indispensables aux transitions énergétiques et numériques), d’importantes ressources énergétiques (10% du gaz, 18% du pétrole), 60% des terres arables, d’importantes ressources forestières, d’immenses réserves d’eau de surface et d’eau souterraine. Au regard de ce qui précède, l’Afrique est le continent le mieux doté en ressources naturelles.
Il convient par conséquent de changer de perspective. Il faut développer une nouvelle manière de voir : nous sommes riches de ce que nous avons, et ce que nous avons-nous place non pas à la périphérie, mais au centre du monde. Ce qui importe, c’est le travail qui les transforme et la volonté souveraine de décider de leur usage et de leur répartition que nous en devenons les véritables maîtres.
Le complexe du commis
Pour ses besoins propres, l’administration coloniale eut recours aux commis, agents subalternes autochtones affectés au service public. La collaboration avec le colon, les émoluments même modiques qu’ils recevaient les situaient à un rang honorable dans la hiérarchisation de la société coloniale, et leur conféraient un certain prestige. Considérés comme « évolués » ou « civilisés », ils toisaient la masse des colonisés, paysanne pour l’essentiel, et n’hésitaient à extorquer de l’argent ou des biens pour services accomplis.
De nos jours, le scolarisé rêve de travailler dans l’administration. Au travail de la terre nourricière, et aux activités manuelles plus rétributrices – mais qu’il a honte d’exercer – il préfère travailler dans un bureau, même s’il y tourne les pouces et gagne moins. L’idée d’apprendre un métier, de se mettre à son propre compte, de produire et d’être utile pour sa société n’effleure même pas son esprit. Il rêve d’être fonctionnaire. Mais, le fonctionnaire actuel a hérité de tous les caractères de son ancêtre, le commis colonial.
Si on ne peut identifier notre jeunesse instruite, mais désœuvrée à de sottes gens, on peut en revanche affirmer qu’elle n’a pas encore compris « qu’il n’y a pas de sots métiers ». Le complexe du commis cesse quand cesse le mépris pour les travaux manuels, physiques ou d’exécution, et lorsque tout travail utile deviendra honorable dans l’entendement de nos jeunes gens.
Le sous-développement et ses euphémismes : pays en voie de développement, pays en développement, pays les moins avancés
Le concept de sous-développement renvoie du point de vue temporel aux idées d’arriération et de retard. Du point de vue de l’action, il suggère l’incapacité et l’incompétence. Il place un modèle devant nos yeux et nous enjoint de l’imiter. Il trace un itinéraire, nous place à une étape et fixe une destination que nous n’avons pas choisie. Ce concept a une charge péjorative évidente. Il marginalise, offense, et insulte. L’usage des termes : pays en voie de développement et pays en développement, relève du politiquement correct, ils disent la même chose en prenant garde de ne pas choquer.
Le terme sous-développé apparait pour la première fois le 20 janvier 1949, dans le discours sur l’état de l’Union prononcé par le président américain Harry Truman : « Il nous faut, dit-il, lancer un nouveau programme qui soit audacieux, et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens dans le monde vit dans des conditions voisines de la misère. Ils n’ont pas assez à manger. Ils sont victimes de maladies. Leur pauvreté constitue un handicap et une menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères ».
Cet élan de générosité apparent émane de l’homme qui a ordonné le largage des bombes atomiques sur Nagasaki et Hiroshima. Quant à l’aide qu’il préconise, on en connait trop les dessous et les travers pour y revenir ici.
Le terme proche de Tiers-monde est une interprétation géographique du sous-développement. Il a été créé par le géographe Alfred Sauvy en 1952, dans le contexte de la guerre froide, pour tracer les frontières entre le Bloc occidental (1er monde), le Bloc de l’Est (2ème monde), et le reste du monde (3ème monde) pour l’essentiel, un agglomérat d’anciens pays colonisés, théâtres d’affrontement est-ouest. Notons qu’en ce qui concerne le Tiers-monde, c’est la réalité qui n’obéit pas à la volonté des hommes qui s’est chargée de le déconstruire, car des pays comme la Chine, la Corée du Sud ou l’Inde, autrefois classés dans cette catégorie, ont atteint des niveaux de bien-être égaux ou supérieurs à ceux des pays imbus de leur développement, sans suivre l’itinéraire-modèle.
Le bien-être est la fin poursuivie par tous les pays du monde, y compris ceux qui se disent développés. Le bien-être n’est pas un état statique, sa conception n’est pas la même chez tous les peuples. Ce n’est pas seulement une satisfaction physique, matérielle, c’est une satisfaction morale, psychologique et culturelle. En ce domaine, ce qui parait bon pour les uns ne l’est pas nécessairement pour les autres.
Les termes sous-développés, en voie de développement, tiers-monde, pays les moins avancés sont des productions idéologiques de l’Occident global empreints de mépris, de condescendance de paternalisme, qui sous-tendent un indécrottable complexe de supériorité. Le sous-développé est pour le développé, ce que le barbare est pour le civilisé.
Les droits de l’Homme universels et le droit international
Une supercherie septuagénaire qui court encore !
En 1948, pendant que 58 des 66 pays composant l’Assemblée générale des Nations Unies adoptaient le Déclaration universelle des droits de l’homme, à Paris, à Niamey, Ouagadougou, Bamako, à Dakar, à Brazzaville ou à Bangui, nous étions des colonies, nous venions à peine de sortir du régime de l’indigénat. Les colonies portugaises : Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Cap-Vert, Sao Tomé et Principe vivaient encore sous le régime de l’indigénat. Au Nigéria, en Gold Coast ou en Sierra Leone, il était dissimulé sous le flegme britannique. A Johannesburg, à Cape Town, à Durban, Pretoria et Soweto, l’apartheid débutait son règne.
Sur la Grande Île, l’armée française massacrait plus de 100.000 Malgaches.
Aux Antilles, en Guadeloupe, en Martinique, dans les colonies devenues Départements d’outre-mer, les Béké descendants des colons blancs continuaient de dominer, malgré l’abolition de l’esclavage survenue un siècle plus tôt.
Aux Etats-Unis d’Amérique, à Chicago, à Memphis, à Détroit ou en Alabama, le Ku Klux Klan menait ses actes abominables, et la ségrégation raciale en faisait autant.
L’universalité de ces droits s’arrêtait aux frontières de l’Occident, et à l’intérieur de celles-ci, il ne concernait que l’homme blanc.
Le droit international désigne, nous dit-on, l’ensemble des règles de droit qui régissent les relations entre les sujets du droit international : Etats et organisations internationales essentiellement. Mais ces règles de droit sont conçues, suggérées ou édictées par les Etats puissants. Ces mêmes Etats sont membres fondateurs des organisations Internationales et y occupent une place prépondérante. Le droit international est, quoiqu’on dise, la loi du plus fort, ou celle du vainqueur. Elle ne s’applique qu’aux Etats faibles. Pour les Etats faibles le droit international est un artifice, tandis que pour les Etats puissants, le droit international est l’ensemble des règles de droit qui peuvent être violées impunément.
La piteuse image que nous avons de nous-mêmes
Nous ne sommes jamais la référence. Nous avons pris la fâcheuse habitude de construire notre identité par rapport à l’Autre. Cet homme est noir de la tête aux pieds, il accomplit consciencieusement son travail, ne trempe pas dans les intrigues, respecte le bien public, a horreur d’utiliser les deniers publics à des fins personnels. Il donne l’image de la droiture. On dira de lui : « Nassara né » « Annasara no ». C’est un Blanc. A ces mots, celui qu’on sépare de ses racines, que l’on coupe de ses ancêtres, se gonfle de fierté, se pavane et toises ses semblables. Il se comporte comme le commis, l’évolué, l’émancipé, ses pendants coloniaux.
Propos lourds de mépris pour soi et pour sa race. Ils sous-entendent que le Nigérien – l’Africain en général -est peu scrupuleux, qu’il n’est enclin ni à l’intégrité ni à l’honnêteté, encore moins à la loyauté.
En mai 1984, à la conférence de Niamey, après avoir écouté les questions qu’étudiants, universitaires et intellectuels lui posaient, il eut cette réplique : « En dehors de quelques questions, toutes les questions que vous m’avez posées reviennent à une seule : quand est-ce que les Blancs vous reconnaitront-ils, parce que la vérité sonne blanche ».
Il ne faut point s’étonner. De la maternelle à l’université notre système éducatif est organisé de manière à nous faire croire que le savoir est blanc, que la connaissance est blanche, que la science et la technique sont blanches, que la philosophie et la physique sont blanches, que la mathématique et l’astronomie sont blanches. En faut-il plus pour développer un complexe d’infériorité ?
La croyance en l’infériorité du Noir est inscrite au plus profond de notre subconscient, d’ailleurs constate Cheikh Anta Diop « l’ex colonisé ressemble un peu à cet esclave du 19ème qui, libéré va jusqu’au pas de la porte, et puis revient à la maison parce qu’il ne sait plus où aller, depuis le temps qu’il a perdu la liberté, depuis le temps qu’il a acquis des réflexes de subordination, depuis le temps qu’il a appris à penser à travers son maître ».
L’option est ici sans équivoque : il faut extirper du subconscient de l’Africain toutes les croyances qui induisent des comportements serviles et toutes celles qui engendrent l’infériorité. Il faut remodeler l’Africain de l’avenir et donner à l’Africain actuel une conscience historique. Il faut réconcilier l’Africain avec lui-même et avec sa race. Faire du soi la référence qui sous-tend toutes les références, telle est l’urgence. En d’autres termes, l’africanité doit être l’élément premier et fondamental de notre identité, le substrat sur lequel les apports étrangers adaptés viennent se développer.
A cette fin, notre système éducatif doit être remanié de fond en comble, nos programmes préscolaires, scolaires et universitaires doivent être revus en conséquence. Il faut que l’Africain sache le rôle qu’il a joué dans la formation de l’humanité, qu’il sache ce qu’il a apporté à l’humanité dans les domaines de la science, de la technique, de la philosophie et de la culture. Il doit comprendre sa condition actuelle dans le monde et la place qui devrait être la sienne, et user des attributs de l’homme conscience de soi, raison, connaissances, savoir et savoir-faire, pour l’améliorer et la protéger.
Nous devons nous rendre à l’évidence, les Etats ne comprennent et ne respectent que le langage de la force. C’est en développant nos forces que nous serons capables de défendre notre droit à l’existence, nos droits à la différence, notre droit de disposer de nos ressources comme nous l’entendons. Toute autre attitude n’est qu’illusion.
Farmo M.
