Rachida Hassane Djibo
L’illusion de la géographie. L’incident de Sèmè-Kpodji en 2024 a agi comme un électrochoc, révélant que pour un État producteur, la géographie peut devenir une prison si elle n’est pas sécurisée par une doctrine juridique rigoureuse. Si le Niger a réagi avec fermeté, cette crise nous impose de dépasser la gestion émotionnelle pour poser le diagnostic de notre Souveraineté Énergétique (Energy Sovereignty). La question n’est plus seulement de savoir où passe le pétrole, mais sous quelles garanties il circule.
- Le « Transfert de Vulnérabilité » : Le mirage Tchad-Cameroun. Le projet de corridor alternatif via le Tchad et le Cameroun est souvent présenté comme la solution ultime. Cependant, l’analyse stratégique suggère un risque de simple «transfert de vulnérabilité». Changer de tracé sans avoir au préalable imposé le respect des règles du Droit de passage (Right of Passage), c’est simplement déplacer le curseur du chantage diplomatique. Sans un cadre juridique contraignant fondé sur le droit international, le Niger restera structurellement exposé aux aléas politiques des États de transit (Political risks of transit States). La diversification n’est une arme que si elle est doublée d’une force de coercition juridique.
- L’Éveil de la Relève : Transformer l’héritage en expertise de combat. Nos aînés ont bâti les fondations de cette nation avec dignité. En nous envoyant acquérir des compétences de pointe à l’international, ils nous ont confié une mission de protection. Ma génération s’éveille avec une conviction : nous ne devons plus subir les normes, nous devons les produire. En mettant à disposition une expertise sur le Droit d’accès à la mer (Right of access to and from the sea), nous passons d’une posture d’État «enclavé» demandeur de passage à celle d’un État souverain exigeant l’application des traités. C’est le passage nécessaire de la diplomatie de la plainte à la diplomatie du droit.
- Un Arsenal Juridique Multiniveaux : Le bouclier Nigérien. Malgré les reconfigurations régionales (AES), le Niger demeure un acteur de plein droit de la sphère internationale. Notre riposte doit s’appuyer sur deux piliers :
- Le Pilier National : La Loi n° 2017-63 du 14 Août 2017 portant code pétrolier, consacre l’inaliénabilité de nos ressources (Art. 3), complétée par le Décret n° 2018-659 Fixant les modalités de la loi susmentionnée, qui encadre techniquement le transport.
- Le Pilier International : La Convention de Montego Bay (Art. 125, p. 70). Ce texte ne fait pas du transit une option, mais une Liberté de transit (Freedom of Transit) inconditionnelle. Le dernier Rapport ITIE-Niger 2022 (pp. 14-19) quantifie le préjudice économique majeur subi : toute entrave devient alors un Manquement aux obligations internationales (Breach of international obligations) ouvrant droit à réparation devant les instances spécialisées.
La souveraineté par la norme. – En définitive, la souveraineté ne se mendie pas, elle s’exerce par la maîtrise des contentieux. C’est dans cette logique que j’ai soumis une Note Technique d’Orientation aux autorités : préparer notre relève au sein des instances comme le TIDM (ITLOS) à Hambourg n’est pas un luxe académique, c’est l’assurance-vie juridique de nos futurs pipelines.
Rachida Hassane Djibo Doctorante en Droit International – Chercheuse centrée sur les zones de transit, les pays sans littoral et les mécanismes de règlement des différends maritimes (ITLOS)
