Notre intention n’est ni d’accuser ni de désigner des responsables au sujet du sort réservé à la culture au Niger. Il s’agit pour nous de replacer les choses dans leur contexte, car la culture est l’essence de la vie sur terre.
Notre objectif est plutôt d’apporter un éclairage qui permette une meilleure compréhension de ce concept fondamental mal compris et mal utilisé.
Le plus souvent, lorsque l’on parle de culture dans notre pays, l’imaginaire collectif tend à présenter la culture comme de simples activités de distraction qui se limitent à des manifestations comme le « Wassa » ou le « Hoori » ou encore les festivités populaires sans aucun lien avec le développement national, régional ou local ; encore moins avec le développement d’une personnalité forgée à la source de nos valeurs traditionnelles et empreinte de notre identité.
Tout ce qui renvoie à nos valeurs est péjorativement appelé folklore.
Or, il faut rappeler que ce terme a été imposé par les colonisateurs afin de réduire, trivialiser et dévaloriser les cultures africaines, tout en s’appropriant ce qui pouvait leur être utile. Cette vision réductrice appelle aujourd’hui à une véritable décolonisation des mentalités et un sursaut national pour que nos voix comptent dans la civilisation de l’universel.
Un autre malentendu persiste : beaucoup pensent que tout le monde est spécialiste de la culture. Cette confusion vient d’un amalgame entre la participation à la vie culturelle et la pratique artistique elle-même. En réalité, si l’accès à la culture est un droit pour chaque citoyen comme le souligne la loi d’orientation relative à la Culture du Niger, tout le monde n’est pas artiste, peintre, écrivain, musicien ou cinéaste. Les métiers de la culture, comme tous les métiers, ont leurs exigences, filière de formation et de qualification.
Dans le discours courant au Niger, la culture se réduit souvent à la musique et au théâtre populaire d’où l’expression « ministan kadékadé, wassan koykoyo ou rayérayé ». Cette vision restreinte occulte toute la profondeur et la diversité de ce que recouvre véritablement la culture.
Avec la récente organisation de l’administration en charge de la culture, nous nous sommes un peu penché sur les nouveaux textes adoptés.
La lecture des lettres de mission des ministres et des décrets des attributions des ministères concernés (Jeunesse et Sports, Tourisme et Artisanat, Refondation, Culture et des Valeurs Sociales) laisse apparaître la persistance de l’instabilité institutionnelle et des préjugés sociaux et religieux, un manque manifeste de rigueur, de professionnalisme et de technicité dans leur formulation.
Leurs textes, confus et parfois contradictoires, traduisent un manque inquiétant de connaissance profonde du secteur culturel.
Pourtant, l’histoire de la politique culturelle nigérienne témoigne d’efforts considérables. Depuis la création en 1976 du premier ministère dédié, d’importants jalons ont été posés :
– la réorganisation de l’administration culturelle pour faire la promotion des domaines du patrimoine culturel, des arts, des lettres, des livres, des bibliothèques, des industries culturelles et créatives etc ;
– la réhabilitation des valeurs identitaires et l’institution du mois du livre et de la semaine de l’artiste nigérien (Premier salon de l’édition et de l’imprimerie (Premier Salon : 5 – 2 mars 1979), séminaire de Tillabéry sur la définition d’une politique culturelle en 1985, des activités thématiques décentralisées ;
– l’élaboration des politiques sectorielles (arts, livre, lecture publique, patrimoine culturel et musées, cinéma,….) ;
– l’organisation des États généraux de la culture en 2004 et la mise en place d’une politique culturelle nationale comprenant une déclaration de politique, une loi d’orientation, un plan stratégique ;
– et enfin la création d’institutions d’accompagnement comme le Centre National de la Cinématographie du Niger (CNCN), l’Agence de Promotion des Entreprises et Industries Culturelles(APEIC), l’Institut National des Arts et de Culture(INAC), la Bibliothèque nationale(BN) ou encore le Bureau Nigérien du Droit d’Auteur (BNDA) et les infrastructures de promotion et de diffusion de la culture (les maisons de la culture (MC)).
Malheureusement, ces acquis patiemment et durablement construits semblent aujourd’hui ignorés, voire annihilés, comme si l’on repartait à zéro.
Pourtant les discours officiels ne manquent pas d’aborder les slogans tels que : « la culture est un vecteur de développement », « il faut promouvoir nos valeurs », « renaissance culturelle », « facteur de cohésion sociale et d’unité nationale ».
Mais dans la pratique, ces affirmations restent creuses et sans suite.
Le secteur culturel est fragilisé, marginalisé, et l’administration qui en a la charge, souffre d’une instabilité institutionnelle chronique alors qu’ailleurs c’est toute une année qui a été dédiée. Les États généraux de 2004 avaient pourtant dressés un diagnostic lucide :
– Instabilité persistante de l’appareil institutionnel ;
– Insuffisance des moyens financiers et logistiques ;
– Déficit des ressources humaines (aucun recrutement significatif depuis 1990, hormis 40 agents en 2012) ;
– Poids des préjugés sociaux et religieux freinant le secteur.
Aujourd’hui, le morcellement institutionnel accentue cette crise.
Les lettres de mission récemment adoptées révèlent des incohérences graves :
– Le rattachement des arts au ministère de l’Artisanat et du Tourisme crée une confusion terrible. Comme si l’art dépendait de l’artisanat.
– L’intégration de l’économie culturelle dans la direction générale de la jeunesse au ministère de la Jeunesse et des Sports dénature ce champ stratégique en le réduisant à une simple activité de divertissement.
– Enfin, au ministère en charge de la culture, les missions se limitent à la promotion de la culture « dans son authenticité traditionnelle et religieuse » et au développement d’«industries culturelles valorisant l’héritage socioculturel et religieux ».
Cette vision étriquée réduit la culture au seul patrimoine culturel, occultant les arts, le livre, la lecture publique, les bibliothèques et la création contemporaine.
Ces choix traduisent une absence de vision globale et cohérente. Ils risquent de provoquer des conflits de compétences entre ministères et de bloquer toute dynamique de développement culturel.
Cependant, il est essentiel de rappeler ce que recouvrent les concepts fondamentaux :
– La culture : « ensemble des traits distinctifs matériels et immatériels,intellectuels et spirituels, qui façonnent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et la littérature, les traditions et les croyances » (UNESCO, MONDIACULT, MEXICO 1982).
Elle est la mémoire, l’identité et le moteur créatif de l’humanité.
– Les arts : expressions sensibles et créatives, reflets des sociétés, véhicules de valeurs et de visions. Ils sont indissociables de la culture et participent à la construction de l’identité collective.
– L’économie culturelle : articulation entre culture et développement. Elle démontre que la création artistique et culturelle génère non seulement de la valeur symbolique, mais aussi de la richesse économique, des emplois et une attractivité territoriale.
‐ L’artisanat d’art : alliance du savoir-faire traditionnel et de l’expression artistique, il constitue un patrimoine vivant, porteur d’identité, mais aussi un secteur de développement économique et touristique.
En fragmentant ces composantes et en les assignant à des ministères distincts sans logique d’ensemble, l’État affaiblit sa propre politique culturelle.
La refondation à laquelle aspire notre pays ne saurait se limiter aux aspects politiques ou économiques.
Elle doit d’abord être culturelle, car la culture est la racine et le socle de toute transformation durable.
Elle doit reposer sur nos valeurs endogènes – honnêteté, rigueur morale, solidarité, respect de la parole donnée, créativité – tout en s’ouvrant aux apports extérieurs enrichissants.
Elle doit permettre au Nigérien d’être à la fois enraciné dans son passé, maître de son présent et capable de construire son avenir.
De ce point de vue, il est urgent de :
– Réunifier le secteur culturel dans une administration cohérente et forte ;
– Valoriser les acquis déjà posés au lieu de les ignorer ;
– Replacer la culture au cœur des politiques publiques comme levier de souveraineté, d’identité et de développement car la culture et le développement sont intimement liés.
Les nations qui ont bâti leur prospérité l’ont fait en investissant dans l’éducation et la culture.
Le Niger ne saurait prétendre à une souveraineté pleine et entière sans une souveraineté culturelle assumée.
La culture, dans toutes ses dimensions–patrimoine tangible et intangible, arts, lettres, artisanat d’art, traditions, créativité contemporaine – doit être pensée comme un tout unifié, porteur de mémoire, d’identité et de développement.
C’est à cette condition que la refondation sera véritable, durable et féconde.
De ce point de vue, il me parait nécessaire de rappeler qu’en 2008 déjà la politique culturelle nationale dans sa déclaration, affirmait comme but :
« Faire de la culture un moyen d’affirmation de notre identité, de notre refondation et un puissant levier de développent durable, ainsi qu’un facteur incontournable d’intégration et de lutte contre la pauvreté ».
C’est à ce prix et seulement à ce prix que la refondation prônée au Niger aura tout son sens.
RABO MATO
Chevalier dans l’Ordre du mérite du Niger ;
Officier dans l’ordre National du Niger ;
Acteur Culturel ;
Cadre de la Culture à la Retraite ;
Ancien Expert de l’UNESCO pour la Convention 2005 ;
Ancien Conseiller/ Culture du Premier Ministre ;
Téléphone : +227 96.87.72.38
