Webinaire sur la restitution des biens culturels aux pays d’Afrique : Des journalistes africains discutent sur les défis liés au processus

Culture
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L’Union Africaine dont la présidence est assurée en 2021 par la République Démocratique du Congo(RDC), a adopté pour cette année le thème « arts, culture et patrimoine : levier pour l’édification de l’Afrique que nous voulons ». En vue d’accompagner cette dynamique, des journalistes africains se retrouvent régulièrement en webinaire à l’initiative du site www.arts.cdpour débattre des questions en lien avec les arts et la culture. Pour le deuxième acte de cette rencontre virtuelle qui a eu lieu le 9 avril dernier, six journalistes de la RDC, du Congo Brazza, du Niger, de la Côte d’Ivoire, du Sénégal ont abordé le thème : Restitution du patrimoine culturel africain : les pays africains sont-t-ils prêts ?

A l’entame du webiniare modéré par le journaliste Onassis Mutombo du site www.arts.cd, Souley Moutari du Quotidien Le Sahel du Niger a rappelé d’abord l’acte que l’on peut considérer comme le déclic de ce processus de restitution du patrimoine et des biens culturels à leurs pays d’origines. Il s’agit de la volonté exprimée par le président français Emmanuel Macron quand il déclarait lors de son intervention à l’université de Ouagadougou en novembre 2017 : «Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique». À travers cette déclaration, le président français a remis en question le fondement de la politique patrimoniale française qui consacrait l’inaliénabilité des œuvres conservées dans les établissements français, dont les biens culturels africains répertoriés dans les collections nationales en France.

On dénombre environ 88.000 objets d’art d’Afrique subsaharienne dans les collections publiques françaises, dont 70.000 au seul musée du quai Branly à Paris. Statuettes, bijoux, masques, peintures et même 518 volumes à la Bibliothèque nationale. Ces biens culturels se sont retrouvés en France comme butins des conquêtes coloniales ; legs de « particuliers », héritages de familles de colons, suite à des missions ethnographiques ou des achats pas toujours légaux sur le marché de l’art. Dans le cadre de ce processus de restitution il y a eu le «Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle » produit en novembre 2018, par Pr Felwine Sarr du Sénégal, et la française Bénédicte Savoy, historienne d’art et membre du Collège de France. Le vote d’une loi par l’Assemblée nationale française le 6 octobre 2020, sur la restitution avec transfert de propriété de biens culturels au Sénégal et au Benin constitue un palier important dans la concrétisation de cette volonté exprimée de part et d’autre. Mais tous les pays africains concernés sont-ils prêts pour bien accueillir et conserver ces trésors? C’est une des questions abordées par les participants au webinaire.

Les infrastructures d’accueil, un défi à relever

Pour Laudes Martial Mbon du site nouvellesducongo.info, «en décidant de restituer aux Africains leur patrimoine, la France veut certainement nouer une nouvelle relation, sinon un nouveau partenariat culturel avec ses ex-colonies». Mais la question se pose souvent : «est-ce que l’Afrique est prête pour accueillir ce qui lui sera restitué», a souligné Laudes Martial Mbon, ajoutant que le problème de moyens ne doit pas être un obstacle au retour des biens culturels africains dont la présence en Occident suscite incompréhension, voire l’indignation. «Les villes africaines ont développé ces derniers temps une politique de construction des infrastructures. N’empêche qu’elles mettent sur pied des musées ou mausolées pour héberger les œuvres qui reviendront», a-t-il lancé.

C’est un peu dans le même sens qu’a abondé Emmanuel Kuzamba du site Actualité.cd de la RDC. «A partir du moment où ceux qui ont pris ces œuvres de manière despotique se disent favorables à la restitution, on ne peut pas fermer la porte. Le problème se pose certes sur les lieux de conservation mais nos ancêtres qui les avaient fabriquées les conservaient déjà ici, donc c’est possible», a affirmé Emmanuel Kuzamba. Mieux estime-t-il cette restitution est très importante du point de vue de la symbolique. Se référant à son pays il souligne que cette restitution  participe à la décolonisation et permettra aux Congolais de palper leur propre histoire qui n’a pas commencé avec l’arrivée des Belges. «A travers ces œuvres d’art, on pourra mieux connaître notre histoire avant la colonisation», soutient-il.

Soulignant l’importance de la restitution des biens culturels, Adama Djitome Diatta de Radio Chine International au Sénégal, estime que «ce n’est pas un pouvoir que les Africains récupèrent avec le retour de ces œuvres pillées, c’est juste et logique qu’elles reviennent en Afrique car elles nous appartiennent». Aussi, suggère-t-elle une mise en commun des efforts par les pays africains afin de pouvoir accueillir et conserver dans des conditions adéquates leurs biens culturels. Cela à travers des conventions avec des pays qui sont plus nantis en termes d’infrastructures muséales.

Au niveau de la CEDEAO, a relevé Souley Moutari du quotidien Le Sahel du Niger, les Directeurs Généraux en charge du Patrimoine Culturel des Etats membres ont ténu le 18 mars dernier une réunion pour adopter une méthodologie et formuler des recommandations concernant la restitution de biens culturels volés ou illicitement exportés. Cependant, souligne-t-il, des questions d’ordre pratique se posent encore. Nos musées répondent-ils aux normes de conservation de ces objets d’arts ou de culte ? Ne faudrait-il pas envisager aussi la formation des conservateurs des musées sur l’histoire de ces objets datant des siècles, leur rôle dans la société afin qu’ils puisent à leur tour éduquer le public africain ? À ce sujet le journaliste nigérien a rapporté la position du philosophe camerounais Achile MBembe lorsqu’il parle de la nécessité de repenser le musée dans sa conception actuelle. Car pour lui, « le musée tel qu’il existe est une institution occidentale moderne. Les objets avaient pour vocation de disséminer les énergies vitales, d’accompagner les communautés. Si on veut réanimer ces objets, il faut les libérer du musée conçu par l’Occident au XIXème siècle, il faut les sortir de la captivité ».

Quant au journaliste Ivoirien Ali Fofana du quotidien l’Expression, une partie de son intervention a porté également sur la capacité des Etats africains à relever le défi du retour dans de bonnes conditions de leur patrimoine. Sans éluder l’équation des collections privées, Ali Fofana a insisté sur la nécessité «d’interroger la capacité de nos Etats à créer des infrastructures, donc des musées, pour accueillir ces œuvres». La Côte d’Ivoire, a-t-il précisé, réclame plus de 8.000 pièces et œuvres artistiques détenus par une cinquantaine de musées en Europe et aux USA. Le Musée des civilisations d’Abidjan et le Musée des cultures contemporaines Adama Toungara d’Abobo sont à l’avant-garde de cette politique ivoirienne pour le retour des biens culturels. La Côte d’Ivoire, a-t-il fait savoir, a le projet de construction du plus grand musée d’art contemporain de l’Afrique de l’Ouest, qui sera érigé dans la commune de Treichville à Abidjan ; une infrastructure qui devrait être livrée en 2024 selon le gouvernement. Il y a également un projet de création de Centres Culturels Intégrés dans 13 régions du pays, avec pour chacun un petit musée pour exposer les œuvres de la région.

Par ailleurs le journaliste Ali Fofana pense qu’il est important aussi pour les États concernés par ces retours d’objets culturels de renforcer les liens de coopération afin de conjuguer leurs efforts. Dans ce sens, pour lui, il faut notamment encourager les initiatives comme ce webinaire de journalistes africains ; et d’autres rencontres de personnes préoccupées par la question des arts, de la culture, du patrimoine…

Souley Moutari(onep)