Une ville tout aussi moderne
Décidément, en ce 21ème siècle, aucun développement durable n’est possible sans une économie fiable, une industrie moderne et des entreprises compétitives. Cette évidence est l’une des lignes des politiques publiques chinoises depuis plusieurs décennies. Et cela est bien une réalité à Tianjin, avec ses multiples potentiels économiques et industriels.
En effet, Tianjin, municipalité autonome rattachée directement au gouvernement central, incarne cette dynamique. Située à 120 km au sud-est de Pékin, sur la rive ouest de la baie de Bohai, la ville combine atouts historiques et ambitions, et affiche des succès très enviables. Ancien port de traité, berceau de l’industrie moderne chinoise, cette ville s’impose aujourd’hui comme pôle économique majeur et modèle de développement. Son tissu d’entreprises et de structures industrielles de renom en fait un laboratoire à ciel ouvert des transformations en cours dans plusieurs domaines.
Du 26 au 29 mai 2026, dans le cadre d’un voyage d’étude organisé par le Centre international de la presse et de communication de Chine (CIPCC), en compagnie de plusieurs journalistes africains du programme, nous avons au cours d’une immersion au cœur de grandes entités industrielles de Tianjin comme le Port intelligent de la ville, Lenovo, Deepinfar Ocean Technology, Atomrobot, State Grid Tianjin Electric Power Company, observé de près les mutations et les progrès d’un monde bâti entre l’automatisation industrielle avancée, le développement et l’intégration de l’intelligence artificielle et l’énergie verte.

Le paysage industriel de Tianjin se distingue par sa diversité et son intégration. Le terminal «zéro carbone et intelligent» du Port de Tianjin représente l’avant-garde de la logistique portuaire. Atomrobot s’est imposé comme champion national des robots parallèles à grande vitesse. Le parc d’innovation et de services intelligents de Lenovo matérialise la convergence entre informatique, fabrication et services. Deepinfar Ocean Technology développe des solutions sous-marines pour la recherche et l’industrie. La filiale haute tension de State Grid à Tianjin expérimente la maintenance prédictive par drones et l’automatisation des réseaux. A côté de ces structures, il y a des milliers de sociétés qui opèrent dans des secteurs similaires.
Cette diversité n’est pas fortuite. Visiblement, Tianjin a structuré son développement autour de filières complètes, de l’amont à l’aval, en s’appuyant sur des zones pilotes et des politiques d’innovation. La ville s’affirme comme pôle technologique majeur, notamment dans l’intelligence artificielle. Le Forum mondial de l’intelligence artificielle, organisé chaque année dans la ville, en fait sa carte de visite internationale. Il rassemble chercheurs, industriels et décideurs autour des enjeux de gouvernance, d’éthique et d’applications concrètes de l’IA.
Lenovo, des lignes de production automatisées haut débit
Inauguré le 6 novembre 2023 dans la zone économique de l’aéroport du district de Binhai, le parc industriel Lenovo Tianjin Smart Innovation Service incarne la convergence entre fabrication de pointe et technologies de l’information. Conçu comme un modèle mondial de démonstration zéro carbone pour le groupe, il constitue aussi un centre logistique clé pour le nord de la Chine. L’usine intègre des lignes de production automatisées, des systèmes de gestion de données en temps réel et des solutions d’économie d’énergie.
Visiter l’usine, c’est mesurer les capacités de Tianjin en innovation technologique et en fabrication intelligente. Les chaînes d’assemblage d’ordinateurs portables, de serveurs et de stations de travail s’appuient sur des robots collaboratifs, des capteurs IoT et des plateformes de cloud industriel. L’objectif affiché est de réduire les délais, améliorer la qualité et minimiser l’empreinte carbone. A la date du 26 mai 2026, l’usine fabrique un ordinateur modèle Lenovo dernière génération en 9 secondes dont 6 secondes pour fabriquer la carte mère, qui constitue la pièce maitresse d’un ordinateur.

Fondée en 1984 par un groupe de 14 ingénieurs dans une petite chambre, Lenovo est devenue aujourd’hui, l’une des premières entreprises technologiques chinoises à s’être internationalisée. Partie d’un projet de recherche de l’Académie chinoise des sciences, l’entreprise a grandi avec la réforme et l’ouverture. Fabricant de 1er rang mondial d’ordinateurs personnels, le groupe est également présent sur les smartphones via Motorola, les serveurs, le cloud computing et l’intelligence artificielle.
Avec plus de 60 000 employés et un réseau de vente couvrant plus de 160 pays et régions, Lenovo s’appuie sur une stratégie solide et une gestion flexible de sa chaîne d’approvisionnement mondiale. Ses centres de recherche sont répartis entre la Chine, les États-Unis, le Japon et l’Europe. La philosophie «Intelligence pour tous» guide sa stratégie : fournir des équipements intelligents et des solutions de haute performance pour accélérer la transformation numérique dans l’éducation, la santé, la fabrication, les transports, l’énergie, le commerce de détail et la finance.
Atomrobot, champion des robots parallèles et pionnier de l’intelligence incarnée
Fondée en 2013 dans le nouveau district de Binhai, Atomrobot s’est spécialisée dans les robots industriels à grande vitesse et haute précision. Son nom s’inspire d’Astro, le petit robot du manga d’Osamu Tezuka. L’ambition affichée dès l’origine est de transformer la fiction en réalité industrielle. L’entreprise a livré plus de 100 000 robots dans plus de 30 pays et régions. Ses clients incluent des géants mondiaux de la fabrication. Spécialiste des robots parallèles, Atomrobot occupe la première place des marques chinoises depuis 2020 selon le cabinet de conseil international Frost & Sullivan. En 2023, elle dépasse toutes les marques étrangères sur le marché chinois, avec une part de marché mondiale de 4,8%. Derrière cette performance se trouve un système technologique entièrement développé en interne notamment le corps du robot au système de contrôle en passant par la vision artificielle, où toutes les briques technologiques sont maîtrisées.
La différence technique des robots parallèles tient à leur architecture. Contrairement aux robots «en série» articulés comme un bras humain, les robots parallèles relient une plateforme mobile par plusieurs jambes simultanément. Cette configuration offre des avantages remarquables tels qu’une grande vitesse, haute précision, grande rigidité. En 2018, Atomrobot lance un robot de tri de yaourts capable de trier 400 gobelets par minute, soit plus de six gobelets par seconde. Ce produit est depuis déployé dans plus de 8 000 scénarios industriels, de l’agroalimentaire et pharmaceutique aux produits chimiques et à l’électronique.
En décembre 2025, une version améliorée dotée d’un système à deux bras biomimétiques à 7 degrés de liberté offre des mouvements plus souples. «Tianbing n°1» n’est pas un prototype de laboratoire car il a déjà été testé sur le terrain dans plusieurs entreprises manufacturières, notamment pour l’assemblage de pièces automobiles et le contrôle qualité de produits 3C. Lors de l’Exposition mondiale de l’industrie intelligente 2026, ce système a été présenté comme cas d’application éprouvée.
Selon les responsables d’Atomrobot, la croissance de leur entreprise s’inscrit dans le terreau fertile de Tianjin en matière de technologies intelligentes. La ville construit «la première ville nationale de l’industrie des technologies de confiance Xinchuang.
Deepinfar, l’intelligence sous-marine au service de l’industrie et de la science
Créée en 2013, Deepinfar Ocean Technology est une entreprise chinoise de haute technologie spécialisée dans la la fabrication et la commercialisation d’équipements sous-marins intelligents. Elle constitue un fournisseur professionnel de produits et services d’appareils sous-marins en Chine. L’entreprise compte environ 200 personnes dédiées des questions de robots. Elle a réalisé des percées dans l’intégration globale, la propulsion, le contrôle de systèmes, ainsi que la navigation et le positionnement sous-marins. En 2021, elle est sélectionnée «Petit Géant» national SRDI, label attribué aux entreprises spécialisées, raffinées, distinctives et innovantes.
Deepinfar propose à ses clients professionnels des équipements de grade industriel notamment des robots sous-marins téléopérés ROV, véhicules sous-marins autonomes AUV, planeurs sous-marins autonomes AUG, ainsi que des solutions sectorielles associées. Les produits couvrent la recherche et l’exploration scientifiques, l’ingénierie offshore, l’hydraulique et l’hydroélectricité, les opérations de secours d’urgence, la sécurité et la sûreté, la surveillance environnementale et l’aquaculture.
Pour la sécurité publique, Deepinfar a mis au point des drones sous-marins qui participent activement aux opérations de recherche et de sauvetage. La maîtrise des technologies de navigation sous-marine, sans GPS, constitue un avantage concurrentiel majeur.
Le Port de Tianjin, un hub mondial et laboratoire du «zéro carbone»
Le Port de Tianjin figure parmi les dix premiers ports mondiaux. En 2023, il traite plus de 22 millions d’EVP et dépasse 700 millions de tonnes de marchandises. En 2025, le fret atteint 501 millions de tonnes et plus de 24 millions d’EVP, avec un classement au 8e rang mondial. Situé à l’extrémité ouest de la baie de Bohai, il relie le nord de la Chine au reste du monde et dessert aussi le nord-est et le nord-ouest via un vaste réseau logistique terrestre.
Le port est un carrefour de transport moderne desservant l’intérieur et l’international, le nord et le sud, l’est et l’ouest. Côté terrestre, il couvre 14 provinces et régions du nord de la Chine, soit 60% du territoire national. Il dispose de plus de 100 nœuds logistiques et de 38 lignes de fret ferroviaire-maritime. C’est le seul port chinois à posséder trois corridors de transit ferroviaire à savoir Manzhouli, Erenhot et Alashankou-Khorgos. Le volume de fret sur les ponts terrestres est le plus élevé du pays. Côté maritime, 150 lignes de conteneurs couvrent les cinq continents, reliant plus de 180 pays et plus de 500 ports.
Selon le directeur général du port de Tianjin, M. Xiao Ye, son port est le plus grand port d’eau profonde artificielle au monde, avec un chenal principal de 300 000 tonnes et une profondeur de -22 mètres. Il compte six zones portuaires dont le nord, l’est et sud, Nangang, Beijiang, Dongjiang. Les zones nord, est et sud représentent plus de 90% du trafic. Plus de 220 quais, dont plus de 100 pour les navires de plus de 10 000 tonnes, permettent de traiter conteneurs, minerai, pétrole brut, etc.
Le terminal intelligent à conteneurs de la section C, zone nord de la baie, représente l’aboutissement de cette culture portuaire millénaire à l’ère numérique. Doté d’un «cerveau superpuissant» à propriété intellectuelle 100% chinoise, il fonctionne sans opérateur humain sur les quais. Portiques de quai automatisés, transporteurs de conteneurs sans chauffeur, gestion automatisée des stocks, l’ensemble du processus est intégré et optimisé par l’IA.

Le terminal est entièrement électrique, alimenté principalement par énergie propre à l’aide des éoliens et solaires. Pour réduire les émissions «zéro carbone» pendant les opérations et réduction drastique de la pollution sonore, cinq éoliennes et une production photovoltaïque génèrent une production annuelle d’électricité dépassant la consommation du terminal.
Construit selon le concept «intelligent et zéro carbone», ce port intègre de nombreuses technologies de pointe propriétaires et atteint le plus haut niveau mondial d’automatisation complète des processus.
En 2025, le terminal a réalisé un trafic de conteneurs de 3,21 millions d’EVP (des conteneurs d’Equivalent Vingt Pieds). Il a établi un nouveau record national pour le nombre de conteneurs traités sur un seul voyage dans un terminal automatisé. L’efficacité moyenne par portique est comparable à celle des terminaux automatisés les plus avancés du pays.
Les lignes africaines desservies par ce port sont le Ghana, le Togo, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Sud à travers les ports de Coega et Durban. Les exportations chinoises comprennent acier, produits chimiques, matériaux de construction, automobiles, pièces détachées. Au retour, les navires chargent minerais spéciaux et produits agricoles africains. Le port met en œuvre la stratégie nationale en approfondissant la complémentarité des ressources et en promouvant une coopération mutuellement bénéfique.
Réseau électrique intelligent avec des drones de surveillance et une maintenance prédictive
Pour garantir la continuité des services, la maitrise de la fourniture de l’électricité est une nécessité absolue. Dans un souci d’assurer ce service de souveraineté conformément à la demande, la société de fourniture de l’électricité « State Grid Tianjin High Voltage Company » mise sur des drones au quotidien. De la maintenance, les opérations d’inspection, le contrôle et la gestion des lignes de transport sont effectués par des drones. Cette organisation reflète la transformation du gestionnaire de réseau vers un modèle prédictif et automatisé. « Depuis plus de 20 ans que je travaille ici, il n’y a jamais eu une coupure d’électricité ou une zone de Tianjin privée de l’électricité, même pendant une minute. Des coupures sont possibles dans la vie suite à des accidents par exemple, mais notre société anticipe sur les problème » déclare un responsable de State Grid Tianjin High Voltage Company M. He Xiao.
Selon lui, les drones sont devenus l’outil principal d’inspection des lignes haute tension. Le Centre de maintenance des drones assure un service de niveau 4S : maintenance, réparation, mise à jour logicielle, formation. Dans le périmètre de State Grid Tianjin Electric Power Company, il propose un service de proximité proactif afin d’améliorer l’efficacité du renouvellement des équipements. Ses missions incluent la maintenance centralisée, la promotion de nouveaux équipements et technologies. Les équipes de première ligne mènent des travaux d’innovation à partir des problèmes concrets rencontrés sur le terrain.

A noter que l’histoire industrielle de Tianjin remonte à plus de 100 ans. A partir du milieu du 19ème siècle, Tianjin devient l’un des ports majeurs du nord de la Chine ouverts au monde extérieur. La voie ferrée Tangjin, achevée en 1888, est l’une des premières voies à écartement standard du pays. Elle joint le port au riche arrière-pays de Tangshan et élargit considérablement la zone d’influence logistique.
Ainsi, Tianjin possède plusieurs filières industrielles qui se complètent notamment dans les domaines aérospatiale, pétrochimie, équipements mécaniques, technologie intelligente, biomédecine, énergies nouvelles, matériaux innovants. Le développement dynamique de ces industries fait de Tianjin une référence en matière d’opportunités. Les entreprises visitées dans le cadre de cette mission à savoir Lenovo, Atomrobot, Deepinfar, State Grid, Port de Tianjin, etc., partagent une même trajectoire notamment la maîtrise technologique, l’automatisation, la transition énergétique, la mise en place d’un vaste réseau international.
Pour les pays africains, l’expérience de Tianjin peut servir de piste de réflexion s’appuyant sur les spécificités locales et une vision de long terme et en investissant véritablement dans des projets de développement, tels que les secteurs technologiques émergents, la formation des talents.
Abdoul-Aziz Ibrahim, A Beijing, de retour de Tianjin
