Le ministre de la Communication lors d’une visite dans la salle de documentation de l’ONEP ...
« Lire cinquante livres dans un domaine, une lecture minutieuse et comprise, équivaut à avoir un doctorat dans ce domaine », dit un adage. Cependant au Niger, comme dans de nombreux pays à travers le monde, l’abandon de la lecture par les étudiants et les jeunes scolaires gagne du terrain et inquiète les sociétés. Avec l’avènement des nouvelles technologies et l’accessibilité des divertissements numériques, le livre semble progressivement perdre son attrait auprès des jeunes, voire même chez certains citoyens âgés. L’opinion publique ne semble pas prendre conscience du danger qui guette la nation, avec notamment des étudiants qui arrivent à l’université sans jamais avoir lu dans son intégralité un livre.
Par manque d’habitude, lire est devenu une corvée pour certains et un défi pour d’autres. Cette tendance fait qu’il est devenu aujourd’hui plus difficile, voire impossible dans certaines zones et secteurs, de trouver des amateurs qui pratiquent assidument la lecture. Et de plus en plus de parents ne tiennent plus compte du livre comme outil académique qui renforce l’apprentissage de leurs enfants. Au contraire, ils achètent une gamme de jouets, des consoles vidéo ou même un écran tablette.

Face à cette tendance inquiétante, des clubs de lecture voient le jour et s’organisent à travers les grandes villes. Ils rassemblent des passionnés et des curieux autour d’un amour commun du livre. Ces clubs se donnent pour objectifs de contribuer à valoriser la lecture dans l’apprentissage académique et extra-scolaire, et redonner le goût de lire aux plus âgés. Ils offrent ainsi un espace de rencontre et d’échanges autour du livre et servent ainsi de tremplin pour les personnes, particulièrement les jeunes, en les lançant dans un univers ‘’multidimensionnel’’.
Parmi les plus actifs et les plus engagés dans cette mission de réhabilitation de la lecture, on trouve le club de lecture de l’Espace Américain. D’après M. Maouli Ikamassene Moumma, chargé de communication, l’ACBC a mis en place des initiatives visant à promouvoir la lecture dans les écoles. Parmi ces initiatives, il a cité le programme «Lire sans Limite» qui vise à ranimer l’amour et la passion de la lecture dans les grandes écoles, entreprises et ONG de Niamey.
Parmi les structures servies par le club, le communicateur a mentionné le Lycée d’Excellence de Niamey et certaines ONG locales, qui ont tous bénéficié d’une dotation en livres abordant des questions d’actualité et des sujets scientifiques. D’après lui, le club prévoit d’étendre sa mission aux universités et aux grandes écoles professionnelles, ciblant notamment l’Université Abdou Moumouni de Niamey et l’ESSCOM, ainsi que les autres écoles professionnelles.
« Avec un bon nombre de lecteurs actifs et ambitieux qu’il attend, le club de lecture de l’Espace Américain met gratuitement à disposition des livres physiques pour ses membres. Ces livres font l’objet d’échanges chaque samedi dans le cadre d’une rubrique intitulée ‘’e-discussion’’, ainsi que lors de grandes rencontres bimensuelles organisées en présentiel et en virtuel », a indiqué M. Maouli. Toujours comme activités phares que tient son club, il souligne des séances de dédicace avec des auteurs locaux, des concours de lecture et même des projections de films adaptés de romans.
Le club Tontine du Savoir se distingue également par son approche et son programme dynamique. Basé au quartier aéroport, le club la ‘’Tontine du Savoir’’ est un jele club une club de lecture créé en 2023. Son vice-président, M. Abdou Sidi, indique que l’idée de sa création est née d’un constat alarmant : l’intérêt accordé à la lecture est très faible. Ainsi face au besoin de rassembler les jeunes autour de la lecture, la Tontine du Savoir a vu le jour.
Comme activités, le vice-président du club cite la rencontre mensuelle qui consiste à choisir un livre que chaque membre devra lire dans l’espace d’un mois, avant la réunion de présentation. A travers les échanges sur l’œuvre, en présence souvent de l’auteur, les participants essayent de comprendre le livre et appréhender les avantages liés à la lecture. Le club organise aussi des conférences qui consistent à prendre un sujet précis et faire parler un spécialiste du domaine. Les activités du club ne se limitent pas uniquement en son siège, précise M. Abdou Sidi, mais s’observent dans toute la capitale. Il a relevé qu’ils priorisent les œuvres nigériennes pour une promotion de la culture nigérienne et pour motiver les lecteurs à les acheter.
Les méthodes d’approche envisageables pour les lecteurs
Pour la plupart des personnes, débuter la lecture ne pose pas de problèmes, mais c’est la régularité qui fait défaut. Beaucoup, après avoir rejoint un club ou initié un projet personnel, n’arrivent pas à persévérer. Certains n’y trouvent pas de plaisir, tandis que d’autres sont distraits par les outils numériques. Pour aider à maintenir le plaisir de lire, M. Toro Hassane, écrivain et président de Sankoré Books, propose plusieurs solutions.

Selon lui, la lecture est une discipline qui aide la personne à se connaitre elle-même et à identifier ses lacunes personnelles en ce qui concerne l’expression orale ou écrite et la confiance en soi. Pour réussir, il recommande à chacun de se fixer un objectif clair pour la maîtrise d’une discipline particulière ou le renforcement de capacité, en explorant des œuvres abordant des thématiques précises. M. Toro a également rappelé l’importance d’un agenda bien établi et adapté à la disponibilité du lecteur. Pour un débutant, il suggère de ne pas trop se charger, mais de commencer par lire quelques pages par jour, et de consacrer un temps précis à la lecture. « En agissant ainsi, cela deviendra une expérience ludique jusqu’à se transformer en routine », précise-t-il.
M. Toro Hassane insiste aussi sur la planification du temps, une excuse souvent invoquée par beaucoup. Avec une bonne organisation, le lecteur débutant peut réussir. Ainsi, planifier son temps est, selon lui, déjà une victoire. Pour réussir encore, il a appelé le lecteur à avoir la conviction qu’il pratique l’une des meilleures méthodes d’apprentissage. Ainsi, en insistant sur l’importance de la lecture, il a conclu avec la citation : « Tout peuple qui ne lit pas est corvéable à merci ».
Un problème qui se fait sentir dans la chaîne du livre
De par son aspect de promotion de la culture, le livre a aussi un enjeu économique qui participe au développement de la société. De l’auteur qui vend son idée, à l’éditeur qui met à profit son savoir-faire éditorial, en passant par l’imprimeur qui offre le matériel et le libraire qui assure la vente, c’est toute une économie qui est bouleversée à cause de la mévente des livres aujourd’hui. Ce sont également des talents qui se découragent et dévient de leur passion première.
Manou Sekou Abdoul Nasser est écrivain, romancier, poète et nouvelliste. Il est également président de l’Association des Jeunes Écrivains du Niger. Selon lui, la non consommation des œuvres influence considérablement la production des écrivains qui ont besoin que leurs œuvres soient accueillies et lues par le public. Cette jeune plume dit préférer savoir que son livre a été lu par 10 personnes et a touché leurs cœurs et leur façon de voir le monde, que d’avoir dix (10) millions sur l’œuvre. Mais « quand un auteur fera des années à écrire et que ça ne bouge pas, à un certain moment il sera contraint de laisser tomber », a-t-il fait savoir.

La cause principale du désintérêt pour la lecture, telle qu’il l’a expliquée, reste la méconnaissance de sa portée. Pour lui, les réseaux sociaux ne sont pas responsables de la perte d’attention accordée à la lecture, mais viennent accentuer le problème fondamental qui existait auparavant. Il tire cette conclusion des résultats d’une étude menée par son association dont les résultats révèlent que 69,8% de ceux qui visitent le Centre Culturel Nigérien Moustapha Alhassane (CCN) le font par contrainte.
Le jeune écrivain a précisé que le manque de consommation associé et la non considération des promoteurs constituent un véritable frein pour l’épanouissement des écrivains et freinent leur inspiration. Actuellement, relève-t-il, il n’y a pas 600 écrivains vivants au Niger. « A Niamey, je ne pourrais pas vous dénombrer 50 en activité encore », a-t-il ajouté.
A cela s’ajoute l’édition qui se fait majoritairement à compte d’auteur. Pour publier une œuvre, dit-t-il, l’écrivain doit dépenser à hauteur de neuf cent mille (900 000) FCFA. « Dans ce contexte, lorsque ce n’est pas un auteur qui évolue, qui a de la passion, qui trouve une certaine délectation qui relève d’une impétueuse nécessité d’écrire, on se décourage et on abandonne. Et donc, un peuple qui ne lit pas ses propres auteurs ou qui ne crée pas les conditions pour le faire du moins est condamné à subir et à lire les pensées, les histoires des autres peuples », a fait savoir M. Manou Sekou Abdoul Nasser.
Afin de stimuler l’envie de lire et de raviver le plaisir de la lecture chez les personnes, il a souligné la nécessité de créer des bibliothèques publiques et rapprocher celles-ci de la population.
Les maisons d’édition quant à elles ne sont pas directement affectées par le phénomène. Selon les explications recueillies auprès du responsable des Nouvelles Editions du Sahel, M. Boubacar Hama, cela s’explique par le fait que la majorité des publications sont faites à compte d’auteur. De ce fait, certaines maisons ont préféré se focaliser sur les annales de cours qui sont plus ou moins consommées que les œuvres littéraires et scientifiques.
Les librairies, les distributeurs et vendeurs directs des livres, subissent également les conséquences de l’abandon progressif de la lecture. Dr Souleymane Mahamane est le propriétaire de la librairie Edu-services Mafita qui offre des livres sur l’entrepreneuriat et la littérature. Il tient sa librairie depuis plus de huit (8) ans et confirme le recul observé dans la consommation des livres.

La librairie est garnie d’une centaine d’œuvres, majoritairement nigériennes. Cependant, l’endroit ne donne pas l’impression d’un lieu très fréquenté par le public, faute de lecteurs. Sur place, personne ne s’est présentée durant le temps consacré à nos échanges. « Nous arrivons à vendre des œuvres, mais quand même, il y a cet impact du désintérêt de la lecture qui agit sur nos activités. Le marché n’est pas comme avant, c’est un peu difficile mais, jusque- là, d’un côté, nous faisons avec les quelques amateurs qui continuent de visiter nos locaux », a déclaré Dr Souleymane Mahamane. Il a ajouté que les œuvres les plus vendues en ces temps restent les œuvres d’entrepreneuriat et de développement personnel. « Du fait que les jeunes d’aujourd’hui s’intéressent à l’entrepreneuriat, il nous arrive d’accueillir quelques-uns qui viennent pour chercher des livres sur ce sujet », a-t-il souligné.
Malgré le retrait des lecteurs, le responsable de Edu-services Mafita continue de se focaliser sur plusieurs genres et catégories littéraires. « C’est difficile de gérer mais nous essayons de fournir d’efforts. Nous proposons plus d’œuvres nigériennes qu’étrangères pour exprimer le contraire à ceux qui pensent que le Niger a une faible production livresque », a-t-il relevé.
Avec la création d’initiatives telles que les clubs de lecture, les rencontres d’échanges et les foires, les acteurs espèrent renverser la tendance et recréer une véritable culture de la lecture au sein de la communauté nigérienne.
Bachir Djibo (ONEP)
