M. Sani Janjuna, Socio-anthropologue
Dans une société, les conflits sont souvent liés à des contradictions observables au niveau des générations, en fonction du genre, des questions liées à l’inclusion en termes de discrimination que certaines catégories de personnes peuvent subir. Les conflits peuvent aussi être provoqués par les écarts économiques, l’accessibilité à l’emploi pour les jeunes, mais aussi les contacts avec certaines sociétés où les jeunes plus éveillés n’acceptent plus de se positionner sur la ligne traditionnelle.
C’est pourquoi Fati, une octogénaire vivant à Gaya, soutient que les rencontres intergénérationnelles représentent un défi majeur pour la société, mais aussi une formidable opportunité pour échanger et dialoguer sur les valeurs cardinales de la société. « Elles sont à la foi une source de richesse, de partage afin de gérer les interactions avec intelligence, sensibilité et bienveillance, en cultivant l’écoute, la communication, le respect et la collaboration. En ce sens, nous pouvons transformer les différences en atouts et construire une société plus inclusive et solidaire, où chaque génération a sa place et contribue au bien-être de tous », ajoute Fati, visiblement épuisée par le poids de l’âge.
Les rapports ainé-cadet et adulte-jeune octroient plus de suprématie, de poids, de valeur et de pouvoir aux adultes par rapport aux jeunes. Dans les rapports sociaux, le positionnement du jeune fait de lui un être vulnérable. « Ce qui, dans une certaine mesure, lorsqu’il acquiert un diplôme, un salaire, peut lui donner une certaine forme de pouvoir. Etant entendu que le maillage de notre société fait que tout se tourne autour de l’intérêt, on a l’impression qu’on est tous sur une action de l’intérêt, où tout rapport doit être apprécié en termes d’utilité. En quoi cette personne, si je me mets en relation avec, peut-elle m’être utile ? Ce qui fait qu’aujourd’hui, les jeunes ayant accès à l’emploi peuvent se targuer de montrer qu’ils ont un pouvoir économique. Par conséquent, le pouvoir économique peut supplanter le pouvoir social dont jouissent les ainés du fait de leur position », explique le socio-anthropologue M. Sani Janjuna.
Les relations sociales, parentales ou familiales ne sont plus calibrées sous l’angle de premier venu au monde, mais sont désormais calibrées par rapport au pouvoir économique d’une personne. « Ce qui fait qu’aujourd’hui, il y’a des conflits de génération. Les ainés vont se positionner pour réclamer ce respect que la société leur donne légitimement, alors que les jeunes estiment qu’il y’a un changement, étant entendu que les moyens financiers peuvent tout donner. Donc, celui qui dispose de moyens financiers va estimer qu’il se sent dans une certaine forme de suprématie, de supériorité par rapport à l’autre. C’est ce qui est aujourd’hui à la base des conflits qui sont observables. A cause des moyens financiers dont dispose le jeune, sa voix porte plus que celle de l’ainé pauvre. Ce qui lui octroie une place que même son aîné ne pouvait pas avoir. D’où les conflits à l’intérieur des familles, entre les adultes et les plus jeunes », explique-t-il.
Les jeunes, poursuit-t-il, vont estimer que c’est celui qui dispose d’un quelconque pouvoir, des moyens économiques, qui mérite plus de respect, de position sociale, de statut. Par le passé, ce sont les parents qui marient l’enfant. « Le premier mariage, c’est le père qui dispose des moyens, c’est en cela qu’il impose un choix à l’enfant. Parce que c’est le père qui paie les frais liés au mariage. De nos jours, le changement de paradigme fait en sorte que ce sont les jeunes qui informent les parents. Ce qui entraîne souvent des conséquences graves dans la vie du couple », rappelle le sociologue.
« Lorsque le père sait que c’est lui qui a choisi la fille, il suit le mariage pas à pas. Parce qu’il sait ce qu’il a dépensé. Il connait son enfant, ses caractères, sa personnalité, il sait quelle personne, quelle fille peut le supporter, peut accepter de vivre avec lui. C’est ce qui fait qu’à l’époque, on enregistrait peu de divorces. Mais aujourd’hui, le jeune ne tient pas compte de ce paramètre. Quand il voit que ça ne va pas, il la répudie pour prendre une autre, parce que dans tous les cas, il a ses moyens », ajoute-t-il.
Le conformisme, un danger pour la jeunesse
Malheureusement, déplore M. Sani Janjouna, le phénomène de ‘’conformisme’’ consiste à vouloir imiter ce que font les autres. « Au lieu de chercher à construire avec ses propres capacités, à être original, à innover, on tente simplement d’imiter ce que font les autres. En fin de compte, les gens se neutralisent dans leurs activités. L’exemple des compagnies de transports est illustratif de cette situation. Il y’en a tellement au point où, quand on voyage, on voit le nombre de passagers qu’il y’a à bord, et enfin de compte, beaucoup vont fermer. Tout simplement parce que les gens refusent de chercher à innover, ils veulent marcher sur les traces des autres. On ne fait que reproduire ce que l’autre fait, et enfin de compte, on se détruit ou se neutralise inutilement », se désole-t-il.
Il n’est pas, selon lui, mauvais de s’inspirer de ce que font les autres, mais ça ne veut pas dire imiter textuellement, pas à pas. « Il s’agit simplement de s’inspirer, et de vouloir voler de ses propres ailes, avec une particularité, une spécificité qui diffère des autres. Notre jeunesse préfère se conformer à ce que l’autre fait. C’est un déficit de créativité. C’est l’esprit de l’entrepreneuriat qui est à encourager, pour se fixer des objectifs en innovant. L’originalité permet justement de se singulariser, de se parfaire et de gagner davantage », insiste l’anthropologue.
Le conformisme, précise-t-il, peut aisément se constater au niveau des jeunes filles à Niamey. « Elles veulent ressembler aux autres femmes qu’elles observent dans des feuilletons. Or, elles oublient que la culture est totalement quelque chose qui nous distingue entre communautés. Vouloir les imiter peut amener des contradictions graves dans le vivre ensemble par rapport à notre société. Ce qui amène certaines filles à se désolidariser de l’éducation de leurs parents, et en fin de compte, elles se retrouvent dans ce conformisme, sans repères, ni vision. Elles ne sont pas arrivées à ressembler à celles qu’elles imitent, et elles ont perdu leurs repères traditionnels (originels). Ce qui, dans une certaine mesure, va les désorienter, les amener dans des situations particulières où elles vont être en état de perdition absolue. D’une manière ou d’une autre, le conformisme est quelque chose qui peut amener dans un désarroi culturel, où la société risquerait d’être en perte par rapport à un certain mode de vie. Son identité pourrait être compromise », apprend-t-on.
En définitive, le socio-anthropologue estime qu’il est important de conserver l’identité tout en s’inspirant de ce que les autres sociétés font. « Mais, s’inspirer ne veut absolument pas dire se conformer, en abandonnant ce qu’on a. Dans toute société, il y’a quelque chose de positif. Chercher à prendre ce qui est positif et qu’on peut composer avec le nôtre pour construire quelque chose de nouveau, et qui peut ressembler à notre identité », a-t-il conclu.
Farida. A. Ibrahim (ONEP)



