Dr Soumaila Boubacar, médecin neurologue à l’Hôpital national Amirou Boubacar Diallo
«La lumière est l’ennemi du sommeil » ! Cette phrase, couramment utilisée dans la société, cache des réalités négligées par une génération constamment attachée aux écrans. Les questions de santé telles que les troubles du sommeil liés à la lumière artificielle, électrique ou non, sont aujourd’hui devenues fréquentes dans les services de neurologie. En effet, la lumière nocturne détruit le bon fonctionnement du cerveau, créant des moments de sommeil perturbés ainsi que des journées remplies de fatigue, de réduction des capacités d’apprentissage ou encore de lacunes dans la régulation émotionnelle.
Dr Soumaila Boubacar, médecin neurologue à l’Hôpital national Amirou Boubacar Diallo de Niamey, explique que les résultats de la toute première thèse de doctorat en médecine à l’Université Abdou Moumouni dont il a été co-directeur, a révélé que 53 % des étudiants des établissements d’enseignement supérieur de Niamey souffraient de troubles du sommeil. « Parmi eux, 76 % avaient moins de 25 ans et étaient majoritairement de sexe féminin », confie Dr Soumaila, qui se désole de constater, en quelques années de pratique neurologique, une augmentation spectaculaire des troubles du sommeil non seulement chez les adultes, mais également chez les enfants et les adolescents, souvent en raison de maladies du cerveau très sensible à la lumière, qui représentent un facteur déclenchant et/ou aggravant.
« Aujourd’hui, une part croissante de mes consultations concerne des personnes qui se couchent fatiguées, mais ne parviennent pas à s’endormir, ou qui se réveillent épuisées sans comprendre pourquoi. Chez les adolescents, c’est presque une épidémie : plus de 70 % dorment moins de huit heures par nuit, principalement à cause des écrans », fait savoir Dr Soumaila.
Le neurologue affirme également que les habitudes nocturnes liées aux écrans reviennent fréquemment dans les consultations. « Quand je demande à mes patients ce qu’ils font durant la dernière heure avant de dormir, neuf sur dix me répondent : téléphone, tablette ou télévision », ajoute-t-il, rappelant que « le cerveau humain n’a pas évolué pour recevoir des stimuli lumineux à 23 heures ».
Selon le neurologue, les photorécepteurs, c’est-à-dire les récepteurs de la lumière situés au fond de la rétine, jouent le rôle de gardiens chargés de surveiller l’alternance entre le jour et la nuit. Lorsqu’ils captent de la lumière, même artificielle, ils envoient immédiatement un signal d’alerte à un petit relais central appelé le noyau suprachiasmatique. Pour le cerveau, ce signal signifie qu’il ne fait pas encore nuit et que le moment du sommeil n’est pas arrivé. Le cerveau reste alors en mode « éveillé ». En outre, la production de mélatonine, l’hormone qui favorise le sommeil, diminue, tandis que la température corporelle et le rythme cardiaque se maintiennent à des niveaux proches de ceux de la journée. « Vous vous retrouvez allongé, les yeux fermés, mais votre cerveau fait du surplace. Il ne parvient pas à entrer dans la phase du sommeil profond, celle où il se recharge véritablement, encore moins dans le sommeil dit paradoxal pendant lequel se produisent les rêves. Et même si vous finissez par vous endormir, la qualité du sommeil devient médiocre et fragmentée », explique le neurologue.
Des lumières différentes, un même danger
La lumière bleue des écrans, les ampoules LED modernes utilisées dans les maisons, les veilleuses ou encore certaines lampes domestiques sont des sources lumineuses qui perturbent le sommeil et le fonctionnement du cerveau pendant la nuit. Elles n’agissent pas avec la même intensité, mais contribuent à maintenir le cerveau dans un état de vigilance au moment où il devrait normalement se mettre au repos.
Selon Dr Soumaila, les ampoules LED modernes sont plus agressives pour l’horloge biologique que les anciennes ampoules à incandescence. Ces dernières produisent principalement une lumière chaude, jaune orangé, proche de celle d’une bougie ou d’un feu de bois, avec très peu de lumière bleue. « Une LED blanche classique peut contenir cinq à dix fois plus de lumière bleue qu’une ampoule à incandescence de même luminosité », explique le spécialiste.
Le téléphone portable représente également une source importante de stimulation lumineuse. Tenu à quelques centimètres du visage, il projette directement dans les yeux une forte concentration de lumière bleue capable de retarder l’endormissement. Quant aux lampes de chevet et autres éclairages domestiques, leur effet est plus progressif mais s’accumule au fil de la soirée, empêchant ainsi le cerveau de basculer totalement en mode nuit.
Les effets néfastes de l’exposition nocturne à la lumière ne se limitent pas seulement à une simple difficulté d’endormissement. À court terme, elle entraîne fatigue, baisse de concentration, troubles de la mémoire et irritabilité. Selon Dr Soumaila, après une nuit perturbée par la lumière, le cerveau devient plus sensible au stress et plus lent à réguler les émotions. « Votre mémoire de travail, cette capacité à retenir un numéro de téléphone avant de l’enregistrer ou à suivre une conversation complexe, est réduite. Les tests montrent une baisse d’environ 10 à 15 % après une nuit perturbée », prévient le neurologue.
À long terme, les conséquences peuvent être encore plus sérieuses. Le neurologue évoque notamment un risque accru d’anxiété, de dépression, de troubles métaboliques comme le diabète de type 2 ainsi que des problèmes cardiovasculaires liés à la perturbation répétée du rythme biologique. Pour le spécialiste, cette exposition chronique à la lumière artificielle prive progressivement le cerveau et l’organisme d’un sommeil réellement réparateur, indispensable au bon fonctionnement physique et mental. « L’OMS a classé le travail de nuit comme cancérogène probable, précisément à cause de cette suppression chronique de mélatonine », rappelle-t-il. Selon Dr Soumaila, la tension artérielle, qui devrait baisser naturellement la nuit, ce que l’on appelle le « dipping nocturne », reste élevée. Cette absence de baisse nocturne est un puissant prédicteur de problèmes cardiaques.
Moins d’exposition pour mieux prendre soin de notre cerveau
Il est nécessaire de rappeler que le cerveau ne s’habitue jamais à la lumière nocturne et que, même s’il tente de s’adapter, cela se fera au détriment de la qualité du sommeil. Le sentiment de ne jamais être reposé, cette fatigue chronique, cette perte de joie que beaucoup attribuent au stress de la vie moderne, selon Dr Soumaila, provient généralement d’une mauvaise hygiène lumineuse.
Dr Soumaila Boubacar conseille d’utiliser la règle des deux heures, c’est-à-dire baisser l’intensité de toutes les lumières de moitié deux heures avant de se coucher. Passez des lumières blanches à des lumières chaudes, jaunes ou orangées. « Si vous lisez, utilisez une lampe de lecture orientée vers le bas, pas un plafonnier », insiste-t-il.
Le spécialiste appelle à bannir les écrans de la chambre et d’investir dans des rideaux occultants au cas où la pollution lumineuse extérieure deviendrait un problème. Il recommande aussi de limiter les fortes lumières lors des réveils nocturnes, en privilégiant une veilleuse rouge ou une lumière tamisée afin de ne pas perturber davantage la production de mélatonine.
S’exposer régulièrement à la lumière naturelle dès le matin, poursuit-il, est une bonne habitude qui permet de mieux régler l’horloge biologique et d’améliorer la qualité du sommeil la nuit suivante. Dr Soumaila insiste enfin sur la nécessité d’adopter une bonne hygiène lumineuse, rappelant que le cerveau a besoin de temps pour retrouver un rythme naturel de sommeil.
Yacouba Moumouni (Stagiaire)
