Un tableau réalisé par ...
Le concept d’Art contemporain admet deux acceptions : c’est l’art de notre temps, c’est-à-dire l’art du présent et du passé récent ; l’Art contemporain, c’est aussi un paradigme, un art donc qui a une esthétique – même si celle-ci est multifacette – des techniques et une démarche fondée surtout sur l’indifférence vis-à-vis des normes canoniques des courants classiques. Dans cette œuvre digne d’une artiste mature, Fati Seyni se montre contemporaine dans tous les sens du terme.
Le fond du tableau est bleu comme l’essentiel des motifs mais à des tons différents : on va du bleu ciel au bleu marine. En fait l’artiste joue avec les différentes nuances du bleu pour dire que rien n’est figé ou uniforme, rien n’est univoque dans la vie. Les choses qui paraissent les plus claires, les plus abouties peuvent varier ou au moins changer de ton, le ciel n’est pas bleu pour tous, toujours et partout du même bleu. Parlons des motifs ! Ils sont assez simples, toute l’œuvre l’est d’ailleurs, plus ou moins. La peintre use, ici, d’une technique artistique proche de ce que la critique appelle « Minimalisme » : se limiter à l’essentiel dans les motifs en employant des formes géométriques simples. C’est la preuve que Fati Seyni est, sans conteste, dans la démarche contemporaine, un art où le discourt, le questionnement, la revendication et la démarche importe plus que la forme ou la beauté.
En haut du tableau à gauche du spectateur, trois croissants de lune superposés, un point tout en haut. C’est la matérialisation de la religion ; ce motif, qui décore habituellement les minarets des mosquées, semble crier à qui veut l’entendre : « nous sommes musulmans et nous faisons de l’art, nous sommes musulmans et épris d’art et donc d’esthétique ; l’islam est une religion de raffinement ». Plus bas au centre, une source de lumière qui peut tout symboliser au Niger :
- La lumière renvoie d’abord au soleil : une richesse pour notre pays, à savoir le mettre en valeur (énergie solaire, agriculture…) ;
- La lumière, c’est, peut-être, ensuite une revendication : l’électricité pour tous au Niger, partout et sans coupure, comme c’est le cas depuis peu, de plus en plus ;
- La lumière, c’est également le savoir, la connaissance. Selon bien d’opinions éclairées, aucun développement n’est possible dans un pays sans la connaissance, sans la maîtrise du savoir.
Les choix de l’artiste sont donc aussi simples qu’évocateurs du Niger ; surtout quand on sait qu’elle emprunte les anneaux, les croix et autres petits points qui parsèment la toile, aux arts ancestraux nigériens, communément appelés artisanat : la poterie, la pyrogravure, la vannerie… donc à notre patrimoine culturel. Ce rapport aux cultures du Niger traduit la démarche de la peintre. En effet, très fière de sa « Nigérienneté » – comme dirait la célèbre cantatrice Hamsou Garba – Fati Seyni revendique une peinture exclusivement nigérienne, avec des symboles du Niger, un langage nigérien mais surtout des matériaux cent pour cent nigériens. Elle compose ses œuvres avec du sac de jute, divers objets de récup et du pigment naturel minéral et végétal. Son vœux, confie-t-elle souvent, est d’arriver à composer toutes ses couleurs entièrement avec de la peinture naturelle du Niger.

Le Niger, c’est un secret de polichinelle, est depuis deux ans, avec les pays frères de l’Alliance des Etats du Sahel A.E.S, à savoir le Burkina Faso et le Mali, dans une lutte salutaire pour son indépendance totale et l’affirmation de son identité, pour notre dignité tout simplement. Revendiquer un art nigérien, dans ce contexte, avec des caractéristiques qui évoquent le Niger sur toute la ligne, c’est prendre part à la marche historique du pays vers sa liberté et son affirmation dans le concert des nations. La souveraineté que le peuple vise est avant tout culturelle. Les artistes, cardans entre les générations passées et la jeunesse, pour ce qui est de la transmission des valeurs culturelles les plus sûres, constituent alors l’avant-garde de ce combat. Conscient de cela, Fati Seyni en plasticienne avertie et digne fille de son pays, répond présent à ce rendez-vous que l’animateur Fan Flex appelle celui « des combattants pour la liberté », avec les armes culturelles qui siéent : « Laabu sani no ; zancen kasa ne ».
Formée à l’Atelier de dessin et de peintre du Centre Culturel Oumarou Ganda, C.C.O.G de Niamey, une école d’art qui, dans les années 1990, a formé parmi les plus grands noms de la peinture au Niger (Ali Garba, Jacques Beidou ou encore le grand Touré), Fati Seyni qui a ensuite suivi plusieurs séminaires de formation au Niger et à l’étranger, trône aux côtés de pionnières comme Marie Kaziendé et Haoua Altiné, en tête la prestigieuse liste des premières et encore rares femmes plasticiennes du Niger. Elle a exposé plusieurs fois au pays et à l’international. L’artiste de Talladjé a actuellement son atelier au C.C.O.G de Niamey. Fati Seyni : un parcours singulier, une femme artiste dans un pays ou c’est loin d’être la règle, un style et une démarche qui témoignent d’une maturité à n’en point douter.
HAMIDOU IDRISSA Moussa
Professeur de Français au CES III de Tahoua
