Saraky Nakoné avec notre reporter
Impensable avant, mais réalité aujourd’hui. Les femmes nigériennes conquièrent de nouveaux domaines traditionnellement réservés aux hommes. Il y’ a encore quelques années, la féminisation du monde professionnel restait très limitée. Elles sont de plus en plus nombreuses qui exercent les métiers dédiés aux hommes. Ce phénomène est en partie dû à l’évolution des mentalités mais aussi aux besoins changeants de la société. La Nigérienne n’a plus de limites, elle prend aujourd’hui ses marques en s’imposant dans tous les secteurs. De la femme tradi-praticienne à la forestière en passant par la minière, elles brisent les stéréotypes et relèvent bien des défis.
Saraky Nakoné, la femme au couteau qui brise les barrières
Traditionnellement, la circoncision est pratiquée dans la société nigérienne par le « Wanzam », un homme respecté qui maîtrise cet art ancestral. Il est rare, voire difficile, de rencontrer une femme circonciseuse.
Saraky Nakoné, originaire du village d’Argoum (département de Doutchi), fait exception. Elle exerce depuis 52 ans ce métier, un savoir-faire qu’elle a hérité de ses grands-parents. « C’est un métier qui se transmet de génération en génération. Il n’appartient pas à qui le veut d’intégrer le milieu. Cela s’apprend dès l’âge de 7 ans. Ainsi, seuls les initiés sont habilités à le pratiquer », a-t-elle expliqué. Le savoir-faire de Saraky Nakoné et ses années d’expérience lui ont valu le titre de ‘’Sarkin Wanzamay’’. Selon les témoignages des personnes qui l’entourent, elle fait partie du cercle restreint des circonciseurs qui ont ‘’la bonne main’’. Dans son village et les villages environnants, et même à Niamey, l’expertise de Saraky Nakoné est constamment sollicitée pour la coiffe ou la circoncision des enfants tout comme des nouveau-nés.
Outre le métier de circoncision, Saraky Nakoné est une tradi-praticienne, un autre métier généralement exercé dans la communauté nigérienne par les hommes. La circonciseuse traditionnelle a une connaissance pointue des plantes thérapeutiques. Pour elle, la brousse n’a aucun secret. Elle traite et soigne plusieurs maladies aussi bien naturelles que surnaturelles. Des hémorroïdes à bien d’autres maux en passant par les maladies causées par les djinns, la circonciseuse et tradi-praticienne a le remède.
Pour se procurer les plantes dont elle seule détient les secrets de leurs vertus, la septuagénaire se rend seule dans la brousse très loin de son village, à pied, avec pour seul compagnon sa « gargoulette d’eau ». « Nous récoltons les plantes avec précaution afin de ne pas endommager les arbres. Nous avons des méthodes spécifiques pour prélever leur écorce. La cueillette se fait souvent très tôt le matin, avant le chant du coq, parfois l’après-midi, ou même la nuit », a-t-elle confié.
En effet, parmi les écorces qu’utilise la tradi-praticienne pour soigner les patients, il y en a de très spéciales qu’on ne peut enlever qu’à une heure bien précise. Elle souligne que, lors de la préparation de certains médicaments, le tradi-praticien est tenu de garder le silence. Il doit aussi s’abstenir de manger ou de boire. « Il y a aussi des plantes dont, pour les avoir, il faut respecter et remplir des conditions. C’est le cas de la plante qui permet d’enfanter. Pour l’avoir, on doit parcourir de longues distances, plus précisément 10 kilomètres. Si au bout du chemin on ne la trouve pas, il faut changer de chemin, pour le retour. Après trois tentatives, si on ne la trouve pas, on attendra une semaine avant de retenter », a-t-elle soutenu.
Le métier de tradi-praticienne, a confié Saraky Nakoné, n’est pas un métier simple, il est pénible et parfois épuisant. « C’est d’ailleurs pourquoi elles sont rares les femmes qui intègrent le milieu. Même parmi les hommes, il y en a qui ne se donneront pas la peine que je me donne pour avoir les écorces », a-t-elle dit. Dans ce travail, la Sarkin Wanzamay se fait surtout aider par ses enfants car ce n’est pas tout le monde qui est habilité à le faire, il faut une initiation.
Dans le cadre de son métier, Saraky Nakoné a effectué plusieurs voyages au Mali, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et en Guinée pour faire connaître son travail et parfaire ses connaissances. Elle a également participé aux foires et autres événements aussi bien à Niamey que dans d’autres pays. « Ma première grande participation à un événement ici à Niamey, c’était en 2005 lors des Jeux de la Francophonie. Depuis lors, je participe à chaque foire à la demande des clients », a-t-elle précisé.
Cependant, malgré sa cote de popularité, la grand-mère rencontre quelques difficultés dans l’exercice de son métier, comme le manque d’outils modernes, dont une machine qui va permettre de broyer facilement les écorces. « Nous demandons aux autorités compétentes de nous accompagner avec du matériel de pointe qui va nous permettre de moudre nos médicaments, parce que cette activité est notre principale source de revenus », a-t-elle ajouté.
Ce métier lui permet de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, et cela malgré le prix dérisoire de ses services qui varie de 15, 20 ou 500 FCFA. « J’ai pleinement confiance en l’efficacité de mes produits, un client satisfait revient toujours, souvent accompagné d’autres. C’est cela ma plus grande fierté », a-t-elle dit, les yeux brillants.
Le corps bâti comme un homme, Saraky Nakoné force l’admiration. De par son allure et sa façon de s’habiller (ensemble boubou et bonnet pour homme), elle a su imposer le respect. Malgré son âge avancé (70 ans), Saraky Nakoné tient encore sur ses deux jambes. Elle continue fièrement d’exercer son métier tout en initiant ses enfants.
Femmes des Eaux et Forêts : même mission que les hommes, une approche qui change tout
Majoritairement masculin (84% contre 16% pour les femmes), le corps des Eaux et Forêts se féminise lentement. Longtemps perçu comme un métier d’hommes, il ne l’est plus. Chaque jour, les femmes intègrent le corps et s’y maintiennent. Elles l’exercent au même rythme et avec les mêmes objectifs que les hommes.
Le développement durable n’a pas de genre, la protection des écosystèmes non plus. On parle peu des femmes agents des Eaux et Forêts, pourtant elles ont une mission centrale dans la sauvegarde de l’environnement.
Interrogée sur le rôle des femmes du corps, le lieutenant-colonel des Eaux et Forêts Mariama Sani Saidou, chargée des programmes à la direction de la gestion durable des terres et des forêts, affirme que leur apport est certes discret mais très important au quotidien.
En effet, bien que moins visible parmi les acteurs médiatisés, les femmes forestières participent aux opérations de reboisement. Elles contribuent également à la préservation et à la restauration des écosystèmes dégradés à travers les missions de surveillance et suivi environnemental et social. « La forestière participe aussi à la mise en œuvre des politiques environnementales. Dans la sensibilisation des communautés, notamment en milieu rural, elle joue un rôle très important. Elle forme sur les bonnes pratiques de gestion des ressources naturelles comme la reforestation, l’agroforesterie. Cela tout en contribuant à l’autonomisation des femmes à travers des actions de renforcement des capacités des femmes transformatrices des produits forestiers non ligneux, halieutiques et fauniques » a-t-elle expliqué. .
Mieux, les forestières assurent une éducation environnementale à travers la transmission aux enfants des bonnes pratiques environnementales, la connaissance sur les plantes et les ressources naturelles. Au-delà de leur rôle opérationnel, elles contribuent de plus en plus aux orientations stratégiques du secteur. Elles prennent part à l’élaboration des politiques, stratégies et à la planification des programmes de gestion durable des ressources naturelles et à la prise de décisions relatives à la conservation des écosystèmes. « La présence des femmes dans les instances décisionnelles favorise également une meilleure prise en compte des enjeux liés au genre dans les politiques environnementales », a soutenu le Lieutenant-Colonel Mariama Sani Saidou ajoutant que, même dans les missions de surveillance et de suivi des activités de gestion durable des terres, des forêts et des pêches, elles ont toujours pris part.
Pour améliorer l’image de la femme dans le corps, les femmes forestières entreprennent plusieurs actions dont les expositions-ventes des produits forestiers non ligneux, halieutiques et fauniques, des plantations d’arbres dans des CSI et Écoles. « Nous encourageons également le leadership féminin en facilitant l’accès des femmes aux postes de responsabilité. Nous plaidons pour une meilleure représentativité des femmes dans les instances de décision, telles que les comités techniques, les directions et les organes consultatifs. Actuellement, nous avons des cadres qui occupent des postes de responsabilité » a-t-elle expliqué.
Au niveau central, les femmes eaux et forêts occupent des places de directrice générale adjointe (1), directrices nationale (6), cheffes de division (6) et au niveau départemental, directrice départementale (1). Parmi les cadres de commandement aussi, la femme forestière est présente. « Nous avons (3) administratrices déléguées, et au niveau du Conseil Consultatif de la Refondation, nous avons une (1) conseillère », dit-elle avec fierté.
Comme toutes les femmes fonctionnaires, les femmes forestières font face à plusieurs défis, notamment les contraintes socioculturelles qui peuvent limiter leur accès à certains postes ou missions de terrain. A noter aussi que les conditions de travail sont parfois difficiles, souvent avec des déplacements fréquents sur le terrain. Il y a aussi le problème lié à l’égalité des chances.
Les freins existent mais la volonté des femmes forestières est plus forte. Elles veulent siéger là où se décident les politiques forestières et commander là où se mènent les patrouilles. « La femme Eaux et Forêts ambitionne de se positionner davantage comme des actrices incontournables dans la gouvernance environnementale avec une plus grande représentation dans des postes de responsabilité tant au niveau conception qu’au niveau opérationnel (régional, départemental et communal) », a dit la représentante des forestières.
Elles entendent aussi renforcer leur rôle en matière de plaidoyer, de formation et d’innovation dans la lutte contre la désertification, la résilience face aux changements climatiques. Par ailleurs, elles veulent encourager la recherche en développant davantage de partenariats avec les institutions de recherche et des universités. Outre ces actions, elles poursuivent le reverdissement des espaces par des plantations et la sensibilisation des populations à la protection de l’environnement. « Nous envisageons également de promouvoir des solutions durables adaptées au contexte local, telles que la gestion communautaire des ressources et les pratiques agro écologiques », affirme-t-elle. En somme, les femmes forestières veulent contribuer à une gouvernance plus inclusive, efficace et durable des ressources naturelles.
Dans le cadre de la mobilisation générale aussi, les femmes forestières répondent présentes. Elles siègent à toutes les réunions et pilotent des campagnes de sensibilisation à grande échelle et portent les initiatives nationales sur le terrain.
Rahila Tagou (ONEP)
