Impact de la crise russo-ukrainienne sur la production agricole dans la région de la CEDEAO : Le risque de crise alimentaire pèse sur les pays dépendants en engrais

Société

La crise Russo-ukrainienne a indéniablement levé le voile sur une dépendance capitale voire vitale des pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) vis-à-vis de « l’extérieur ». Cette situation les rend encore plus vulnérables aux fluctuations en cours avec notamment la hausse des prix des céréales et des engrais chimiques dont ces deux pays européens en conflit sont les principales sources d’importations pour plusieurs pays d’Afrique. C’est ce qui ressort du rapport d’une étude conduite par la CEDEAO en partenariat avec la FAO et le PAM. L’étude intitulée « Évaluation des risques et de l’impact de la crise Russo-Ukrainienne sur la production agricole dans la région de la CEDEAO » vise en effet à fournir des preuves sur les risques associés au conflit russo-ukrainien dans chacun des 15 pays de l’espace communautaire mais aussi au niveau sous-régional.

Le déficit pèse plus sur l’intrant pour la production locale que sur le produit d’importation puisque selon les données statistiques, en 2020, toutes céréales confondues, au niveau de la CEDEAO, les importations en provenance de Russie et d’Ukraine étaient d’environ 12%. Par ailleurs, la Russie a fourni plus de 50% des importations de potasse à la Côte d’Ivoire, au Mali, au Niger, au Sénégal et à la Sierra Leone. On estime ainsi que, la région sera confrontée à un déficit d’engrais compris entre 1,2 et 1,5 million de tonnes, soit entre 10 et 20 millions de tonnes d’équivalent céréales. En d’autres termes, la région pourrait connaître une perte de production céréalière d’environ 20 millions, soit plus d’un quart de la production enregistrée en 2021 (73 millions de tonnes). C’est du reste ce qui ressort des études et enquêtes présentées lors de la réunion technique des experts du 17 mai 2022, qui a servi à préparer le Comité Technique Ministériel Spécial de la CEDEAO sur l’Agriculture (CTMS-Agriculture) dont la session est intervenue deux jours plus tard. Ladite session, faut-il le rappeler, a été l’occasion d’échanges entre les Ministres en charge du secteur agricole dans les pays de la région et les Organisations Professionnelles Agricoles, ainsi que le secteur privé représenté par le Bureau Exécutif et les membres de l’Association Ouest

Africaine des professionnels des fertilisants (WAFA), les Banques Régionales de Développement (la BIDC et la BOAD) et les Partenaires Techniques et Financiers du secteur de l’agriculture et de l’alimentation.

Les données fournies pour le besoin de l’étude montrent qu’en Afrique de l’Ouest et au Sahel, seuls 46% des besoins en engrais étaient couverts au 30 avril 2022. Si à très court terme, le Niger n’est pas cité parmi les pays qui sont sur le point d’être les plus touchés par la pénurie d’engrais (le Burkina Faso, le Ghana et le Mali) il n’est pas exclu cependant de ceux qui seront confrontés à une pénurie d’engrais lors de la prochaine campagne si rien n’est fait ou si la crise perdure.

Certains types d’engrais sont demandés beaucoup plus que d’autres. Certains produits agricoles sont dépendants de types d’engrais spécifiques. Aussi, alerte l’étude, si un approvisionnement adéquat de ces catégories d’engrais n’est pas assuré, la conséquence immédiate serait un déficit de production plus important pour les produits concernés, puisque les projections faites sur la baisse de la production n’avaient pas pris en compte l’indisponibilité des engrais. On s’attend donc à ce que le risque élevé de réduction des récoltes fasse encore grimper les prix des denrées alimentaires dans notre région. Cette russo-ukrainienne constitue alors une véritable menace pour la prochaine saison agricole en Afrique de l’Ouest.

L’essentiel du contenu du rapport de cette évaluation a servi de « Note d’aide à la décision/Mémorandum » soumise au Sommet des Chefs d’État de la CEDEAO du 3 juillet 2022. En effet comme l’indiquent ses auteurs, l’évaluation vise à fournir des preuves sur les risques associés au conflit russo-ukrainien dans chacun des 15 pays de la CEDEAO mais aussi au niveau sous-régional. Sur cette base, précise-t-on, les objectifs spécifiques de l’étude consistent à évaluer les risques associés au conflit russo-ukrainien sur la production agricole, le commerce et les prix des produits agricoles et les risques humanitaires qui pourraient survenir dans les 15 pays d’Afrique de l’Ouest ; Identifier et proposer des mesures pour atténuer la crise alimentaire émergente dans la région afin de mieux renforcer la résilience des systèmes agroalimentaires de la sous-région.

Risque d’une baisse moyenne de 20% de la

 production agricole 2022 dans la région

La production agricole a fluctué au cours des dernières années. Selon l’étude co-réalisée par la CEDEAO et ses partenaires, la production céréalière totale (maïs, riz, mil, sorgho, fonio et blé) attendue au Sahel et dans les pays d’Afrique de l’Ouest pour

la campagne agricole 2021/2022 est de 73,3 millions de tonnes. Cette production est en baisse de 1,8% par rapport à l’année dernière pour l’ensemble des pays. Dans le Sahel, la production céréalière a diminué de 11% par rapport à la moyenne sur cinq ans.

Peu de pays ont partagé des données de projections de leur production agricole. Mais avec les données disponibles, on voit que la production moyenne sur la période 2017-2020 comparée aux projections pour 2022 et 2023 montre un net déficit de production pour certains produits.

La pénurie d’engrais pourrait entraîner une baisse de production de 10 à 20 millions de tonnes, soit près de 20 % de la production céréalière de 2021-2022. Ces déficits sont liés à plusieurs facteurs préexistants mais seront aggravés par la pénurie d’engrais induite par le conflit en Ukraine. 

Les prémices

On le sait, il y a un lien étroit entre l’Offre et la  demande. Mais l’offre régionale de céréales est particulièrement faible cette année par rapport à l’année dernière. En mars 2022, l’Afrique de l’Ouest a atteint une production céréalière totale (maïs, riz, millet, sorgho, fonio et blé) de 73 millions de tonnes pour la campagne 2021-2022, soit une baisse de 2,2% par rapport à la campagne précédente. Dans le bassin oriental de la région du Sahel, la

production agricole a été relativement faible (-4%). Cependant, le taux a été catastrophique au Niger

(-39%) par rapport à la moyenne sur 5 ans, mais relativement bon au Bénin (+6%) et au Nigeria (+2%). Ce bassin comprend quatre zones d’insécurité alimentaire qui perturbent le fonctionnement des marchés : la zone liptako-gourma (Ouest du Niger, nord du Bénin), la zone centrale du Nigeria, le sud du Niger et la région du lac Tchad. Aussi, la forte inflation au Nigeria et les mesures limitant la sortie des aliments du Nigeria, du Bénin, du Burkina et du Mali ont un impact très négatif sur le Niger, qui vient de connaître l’une des pires campagnes agricoles depuis 2005. En conséquence, les prix des denrées alimentaires sont extrêmement élevés. Et que nous réserve le futur ?

Dans la rubrique des recommandations, en urgence, les experts proposent notamment entre autres de  promouvoir l’augmentation des capacités de production existantes des entreprises du secteur privé qui produisent des engrais dans la région et de développer un mécanisme robuste d’achat groupé à l’échelle des corridors portuaires et routiers dans la région de la CEDEAO, en mobilisant les grands producteurs de la région pour répondre aux demandes des mélangeurs et des importateurs d’engrais. Ils estiment qu’il est aussi impératif de promouvoir les bonnes

pratiques agricoles pour améliorer l’utilisation des « nutriments », en particulier l’adoption de semences améliorées par les agriculteurs. Nos Etats doivent aussi subventionner et contrôler le prix des engrais et des intrants semenciers et en accroître l’accès aux « petits producteurs », aux paysans.

Une fois encore, la situation ainsi présentée vient montrer cruellement qu’il y a eu plus de paroles que d’actions en ce qui concerne l’autosuffisance dans bien de domaines, tant au sein des organisations sous régionales que dans les différents pays qui risquent de subir les contrecoups d’évènements dont les acteurs sont ailleurs.  

Synthèse réalisée par  Ismaël Chékaré(onep)  & l Souley Moutari(onep) (Source : CEDEAO)