Mère et nouveau-né, un moment de vie et d’espoir
Un enfant de remplacement est un enfant conçu et élevé pour combler le vide laissé par le décès ou la disparition d’un enfant. Affection excessive, protection démesurée, amour inconditionnel, tels sont le quotidien d’un enfant de remplacement. Considéré comme un miracle du ciel, il vit constamment dans l’ombre de l’enfant perdu avec des conséquences dévastatrices tant sur la femme et son conjoint que sur l’enfant concerné.
Perdre un être cher est une épreuve bouleversante, mais la perte d’un enfant est une tragédie incomparable. C’est un véritable séisme émotionnel qui affecte toute la famille mais, surtout, les parents. Cette perte peut concerner un nouveau-né, un frère ou une sœur décédée, une interruption volontaire de la grossesse, une fausse couche, un enfant mort-né, une mort subite du nourrisson ou une mort brutale suite à un accident entre autres, parmi les circonstances figurent, dans lesquelles un couple perd un enfant.
Déterminé à combler ce vide, faire le deuil et remplacer cet enfant, les parents s’engagent dans une course perpétuelle de conception d’une autre grossesse. Mais, cette programmation répétitive et incessante engendre le plus souvent un chaos total pouvant conduire à la division totale de la famille ou, dans le pire des cas à la mort subite de la mère. En effet, la mortalité maternelle et néonatale est une préoccupation au Niger. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le taux de mortalité maternelle est estimé à 441 pour 100.000 naissances vivantes en 2020 et celui de mortalité néonatale est passé de 24 à 43 décès pour
1 000 naissances vivantes entre 2012 et 2021. Aussi, les données de la dernière réunion du Comité National de Santé (CNS 2025) affichent un taux total de réalisation des audits des décès maternels de 85,7%. Ces chiffres alarmants s’expliquent par plusieurs facteurs mais ils sont surtout accentués par certains comportements sociaux qui favorisent malheureusement la mortalité maternelle et périnatale. Parmi eux figurent la pression familiale ou sociale et les préjugés sociaux.

Pour le Gynécologue Obstétricien, Chef de service Obstétrique de la Maternité Issaka Gazobi, Dr Adamou Bozari, cette situation engendre d’énormes dégâts. Le spécialiste explique que les parents se mettent une pression énorme pour concevoir un enfant après le mariage: et cette pression est plus ardente après le décès d’un enfant dans le but de combler le vide laissé par la perte précédente. « L’enfant perdu laisse une empreinte psychique forte, et cette dernière peut influencer consciemment ou pas la place et le rôle attribués à l’enfant à naître avant même la conception et jusqu’après sa naissance », dit-il. Considéré comme une bénédiction, un évènement heureux, un enfant est la suite logique d’un mariage et, dans certaines sociétés africaines, la valeur d’une femme est associée au nombre d’enfants qu’elle a. « Ce qui fait que quand cette femme n’a pas d’enfant ou perd constamment ses enfants, elle est très mal vue par les autres et le couple en général est affecté », a-t-il expliqué. Ce désir de remplacer l’enfant pour éviter le regard de la société mène souvent les femmes à leur propre destruction et les conjoints se retrouvent dans un désarroi total. Cette précipitation engendre des conséquences sur plusieurs plans, surtout chez la mère. « Cette dernière peut vivre avec une pression très forte psychologiquement. Socialement, elle peut être une femme très renfermée, colérique et perdue. Et sur le plan physique, la femme n’est pas toujours prête pour une nouvelle grossesse car l’intervalle intra génésique recommandé n’est pas respecté », a-t-il affirmé. Ce qui expose, ajoute-t-il, à des risques importants pour la santé maternelle et périnatale. « Une grossesse trop rapprochée après la perte d’un enfant peut devenir un véritable cadeau empoisonné pour la mère, augmentant le risque de complications, de maladies et de décès », a-t-il déploré. En effet, il indique que la pression sociale exercée sur les femmes pour avoir un enfant est très forte et, dans certains contextes, la maternité devient une obligation absolue au point où la santé physique et mentale de la femme passe au second plan et, souvent, elle est constamment stigmatisée par les autres. « Même quand elle est malade, épuisée ou en danger, l’essentiel reste pour l’entourage qu’un enfant naisse. Cette pression constitue une véritable forme de violence sociale, souvent banalisée mais lourde de conséquences », a déclaré Dr Bozari. Il a également souligné que cette société va jusqu’à la stigmatisation de ces femmes avec des accusations infondées les qualifiant de ‘’sorcières’’ ou de ‘’maléfiques’’. « Cette souffrance psychologique intense pousse certaines femmes à prendre des risques majeurs pour prouver leur capacité à procréer, parfois au détriment de leur vie », a-t-il ajouté. Les conséquences de cette pression sociale qui continue de conduire les couples vers les centres de santé pour permettre à la femme de concevoir coûte que coûte sont plus dangereuses sur le plan médical. Il s’agit, a révélé le gynécologue obstétricien, du développement de certaines pathologies graves comme l’hypertension, le diabète, les problèmes de cicatrisation utérine et des incompatibilités sanguines non diagnostiquées. « Très souvent, ce sont ces maladies qui sont à l’origine des pertes répétées et le manque d’explications claires ou de bilans adaptés pousse les femmes à tomber enceintes après la perte ou la mort d’un nourrisson, souvent sous la pression familiale ou conjugale », a révélé le médecin.
Face à cette situation et à certains comportements sociaux qui accentuent le taux de mortalité maternelle et périnatale au Niger, les autorités ont entrepris une campagne de sensibilisation et de renforcement de capacité des agents de santé afin d’y remédier. Les professionnels de la santé expliquent que les enfants de remplacement sont entre autres une des situations qui mettent la vie des femmes en danger. « C’est dire que chacun, à son niveau, doit contribuer à la diminution de cette mortalité en prenant des mesures en amont et en analysant certains comportements sociaux qui favorisent cette situation afin d’apporter des informations susceptibles de provoquer un changement », a soutenu le médecin.
Par ailleurs, Dr Adamou Bozari a souligné que les insuffisances du système sanitaire participent également à cette situation. Il s’agit, entre autres, du manque de suivi psychologique après une fausse couche ou un décès périnatal, les soins qui se limitent à l’aspect physique sans accompagnement émotionnel, sans explications des causes possibles, ni recommandations claires sur le délai nécessaire avant une nouvelle grossesse. Aussi, ajoute-t-il, il y a l’insuffisance de préparation à la grossesse et à l’accouchement, l’absence d’encadrement, la négligence des consultations prénatales et l’insuffisance de l’implication de certains conjoints. « Pourtant, la gestion de la grossesse, du deuil périnatal et de l’intervalle entre les naissances conditionne l’avenir de la mère et de l’enfant. Une approche fondée sur l’information, l’écoute, le respect du corps de la femme et l’accompagnement psychologique permettrait de réduire les décès maternels et néonataux ainsi que les souffrances silencieuses liées aux enfants de remplacement », a indiqué le gynécologue.
La vie des couples sans enfants et celle d’un enfant de remplacement
Selon M. Alou Ayé Issa, sociologue et communicateur de formation, psychologiquement, les parents qui perdent un enfant traversent une profonde dépression. Ils vivent avec une culpabilité intérieure liée à la comparaison avec d’autres familles et la peur du jugement social. « Certains interprètent cette perte comme une sanction divine et le jugement accusateur de la société qui tend parfois à responsabiliser les parents ou la femme en cas de perte répétitive du décès renforce l’isolement et la souffrance des parents », a souligné le sociologue.

Cependant, il a indiqué que ce sujet reste encore très tabou au sein de la société nigérienne, alors qu’il représente une réalité profonde pour de nombreuses familles. Il explique que les enfants issus d’une situation stressante et qui sont dans un contexte de remplacement vivent en portant sur leurs épaules toute l’attention, les attentes et, parfois, le poids affectif lié à la perte d’un enfant survenu avant leur naissance. « En grandissant, ils finissent par comprendre, parfois inconsciemment, qu’ils existent dans un contexte marqué par le regret et la douleur … Ce sentiment d’exister malgré soi façonne leur construction psychologique », dit-il. Aussi, il souligne que, pour les parents, cet enfant représente tout. Ce qui accentue davantage, la culpabilité de ne pas avoir été assez présents, de ne pas avoir suffisamment protégé l’enfant ou d’avoir commis une faute réelle ou imaginaire conduisant les couples, et surtout la mère, vers une nouvelle conception dans une logique de substitution inconsciente. « Certains parents développent une affection excessive envers cet enfant, une surprotection constante, un amour démesuré motivé par la peur de la perte empêche souvent l’éducation d’un enfant équilibré car l’enfant sera élevé sans règles, valeurs ou des limites », a-t-il révélé. Ce qui, fragilise la capacité de l’enfant à affronter la vie. « L’être humain se construit à travers les difficultés et en évitant toute frustration ou obstacle à cet enfant, on l’empêche de développer ses propres mécanismes de résilience », a déploré M. Alou Ayé. Et, cet enfant tant recherché devient, selon les explications du spécialiste, le reflet de l’enfant disparu et les deux parents vont projeter sur lui les mêmes attentes, rêves et rôles du défunt afin de combler le vide laissé, compenser un échec ou une perte. « Lorsque le sexe diffère, les attentes deviennent plus complexes car elles correspondent plus à la réalité de l’enfant présent, et si le sexe correspond, les parents auront toujours des attentes programmés », a-t-il précisé.
Si l’enfant est né dans un contexte de remplacement, les conséquences sont tout aussi dévastatrices. « Cet enfant peut développer des troubles émotionnels et comportementaux et, il grandira avec l’idée implicite que son existence est liée à l’absence ou à la mort d’un autre. Cette situation peut créer un vide intérieur, une culpabilité diffuse, un stress permanent et une quête excessive de perfection », a expliqué le spécialiste. Aussi, poursuit-il, les parents se retrouvent inconsciemment à entretenir une confusion identitaire en faisant coïncider des dates symboliques aux deux enfants, en donnant à l’enfant le prénom du défunt ou en le plaçant constamment dans son ombre. L’enfant vit alors une crise identitaire profonde marquée par une révolte intérieure, une hyperprotection parentale, un traitement privilégié difficile à comprendre et, à long terme, des comportements de rejet ou d’opposition visible entre l’enfance et l’adolescence. Ce qui affecte le développement psychologique et social de l’enfant, cause des tensions familiales et fragilise le lien parent-enfant. « Chaque être humain est unique et aucun enfant ne peut incarner une projection construite sur un autre. Cette confusion engendre frustration, culpabilité et malaise tant pour l’enfant que pour les parents », a-t-il mentionné.
Le regard de la société
Face à une société très conservatrice et observatrice, certains liens ne durent pas longtemps. En effet, le sociologue explique que des familles n’hésitent pas à prendre des décisions extrêmes comme le recours à la polygamie ou au divorce dans l’espoir d’avoir un enfant ailleurs. D’autres, par contre, accusent la femme d’être l’unique responsable de cette situation, lui infligeant une injustice sans fondement. Par la suite, il a expliqué que les parents ne sont pas responsables de la vie ou de la mort de leur enfant et un accompagnement bienveillant permettrait à ces couples d’explorer d’autres alternatives comme l’adoption ou l’accueil d’un enfant au sein de la famille élargie afin de retrouver un équilibre affectif durable. « La société devrait faire preuve davantage de compréhension et de solidarité car c’est le Tout Puissant qui permet l’arrivée d’un enfant dans un foyer », a-t-il interpelé.
Face à cette situation et à certains comportements sociaux qui accentuent le taux de mortalité maternelle et périnatale au Niger, les autorités ont entrepris une campagne de sensibilisation et de renforcement de capacité des agents de santé afin d’y remédier.
Les témoignages
Plusieurs familles sont concernées par cette situation, mais très peu en sont conscientes et elles en parlent. Ces couples ou ces femmes qui se dirigent tous les jours vers les spécialistes à la recherche d’une grossesse pour combler le vide laissé par une perte, le font le plus souvent dans le plus grand secret afin d’éviter les jugements de la société. La plupart d’entre eux ont refusé de partager leurs vécus mais certains ont volontairement accepté de le faire sous anonymat.

Âgée de 31 ans, une femme qui a requis l’anonymat témoigne. A la recherche d’une grossesse depuis bientôt quatre ans, elle partage avec nous son calvaire quotidien. « Je suis traitée de tous les noms au sein de ma belle-famille. Pourtant, j’ai essayé du mieux que je peux de tomber enceinte. Depuis ma fausse couche, je vis une situation stressante et c’est la seule chose qui me préoccupe aujourd’hui. Je ferai tout pour avoir un enfant », a-t-elle confié.
Mme H.A, âgée seulement de 25 ans et étudiante en master, a transformé son quotidien en recherche incessante de spécialiste aguerri pouvant l’aider. « Dès que j’entends les éloges d’un médecin, je n’hésite pas à aller le voir, peu importe son prix. J’ai des fibromes et je refuse de subir une intervention car tous les médecins me disent que la solution est de retirer entièrement mon utérus par peur de récidiver. Ça fait deux ans que je suis mariée et je suis mal vue par mes proches qui ne manquent aucune occasion de me rappeler mon incapacité à concevoir », a confié la jeune dame, les larmes aux yeux.
Dans la même veine, le sociologue Alou Ayé nous raconte l’histoire d’un de ces proches. « Sa femme a eu une grossesse extra utérine et, depuis, aucune autre grossesse. Ils ont essayé par tous les moyens possibles, mais il a fallu 18 ans plus tard pour que la femme tombe enceinte et, suite à la naissance de cet enfant, elle a perdu la vie tant les tentatives multiples ont épuisé son corps », a-t-il raconté.
Recevant des femmes tous les jours, le gynécologue obstétricien, Dr Bozari, a confié que certaines femmes peuvent revenir en consultation 8 fois pour la même problématique. « Certaines ont le diabète, l’hypertension et d’autres ont vécu des fausses couches répétitives, des grossesses extra utérines, des bébés morts in utéro qui ont necessité une césarienne. Mais, malgré leur état fragile de santé, elles sont prêtes à tout et quand on refuse leur demande, elles n’hésitent pas à aller voir d’autres spécialistes afin d’avoir satisfaction, même au détriment de leur vie », a-t-il expliqué.
Massaouda A. Ibrahim (ONEP)
