Séquence d’un balet lors du festival de Dendi, Gaya 2021
Situé au sud de la région de Dosso, le département de Gaya est une contrée de renom au Niger, en termes de richesse culturelle et de sauvegarde des traditions. Cet héritage culturel est souvent révélé lors des manifestations culturelles, comme à l’époque, le Festival de la Jeunesse, dans les années 1980. Cela, avec des productions artistiques, compositions chorégraphiques et ou théâtrales, mettant en lumière des pratiques, des faits portant sur l’héroïsme, le leadership, les rites cérémoniaux, le mode de vie, ou le vivre ensemble. On se souvient encore à ce sujet du mémorable ballet «damban karfé», avec les costumes, les pas de danse au rythme du kalangou et du gogué (violon) joué avec dextérité par Elhadj Harouna, accompagnés par la voix mélodieuse de la cantatrice, zabia Mamou Mahamadou dite Mami de la troupe Tchangaye. Il y a aussi maintenant le Festival du Dendi, avec de belles prestations culturelles de la troupe Tchangaye de Gaya, dont l’originalité et l’harmonie de pièces n’est plus à démontrer.
La richesse et la diversité culturelles du Dendi est à l’image des communautés qui peuplent cette zone à cheval entre les frontières du Bénin, Nigéria et du Niger. Selon le chef de Canton de Gaya, honorable Roumane Moussa Gani, le Dendi est un socle de brassage harmonieux de traditions entre une dizaine d’ethnies, notamment les Sonray, les Peuls, les Tchanga, les Gourmantchés, les Touaregs, les Zarma, les Yoroubas, les Haoussa et les Noufantchés.

Dans le cadre du Festival de Dendi qui était à sa 4ème édition cette année, les 6 communes du département à savoir Gaya, Tanda, Tounga, Bengou, Bana et Yelou, représentées par leurs maires, les chefs traditionnels et les associations des femmes et des jeunes, ont deux mois avant, discuté de l’organisation de l’événement. Chacune des communes apporte sa contribution en terme de patrimoine culturel à valoriser. « Les Noufantchés, par exemple, ont une tradition qui est abandonnée aujourd’hui. Elle se faisait avant chaque mariage. Elle consiste à submerger une bague sur laquelle seront dites des incantations dans une importante quantité de grains de mil ou de sorgho. On désigne ainsi un représentant du marié et un autre de la jeune mariée, mais de sexes différents, pour cueillir la bague. Si c’est la femme qui la retrouve, le premier enfant du couple sera fille. Si c’est l’homme, il sera un garçon. Bengou et Tanda ont quant à eux un rituel de tam-tam au cours duquel les natifs de ces deux communes manient le fer comme du papier », explique le dépositaire des traditions du Dendi, l’honorable Roumane Moussa Gani.
Les traditions connues de Gaya, c’est aussi ces pécheurs traditionnels « les sorko », qui, lorsqu’ils frappent le sol, arrivent à faire jaillir de l’eau ou même du poisson. Ils ont le pouvoir de pécher des poissons en jetant du filet sur un terrain aride. Pour l’intronisation du ‘’sarkin noma’’, chef cultivateur, les femmes, petits mortiers sur la tête, les hommes, dabas accrochées à l’épaule, dansent lentement au rythme du violon et du kalangou, et surtout de chant d’une voix mélodieuse de zabia (cantatrice). C’est l’un des rites cérémoniaux les plus spectaculaires. « C’est toute cette diversité que nous invitons tous les Nigériens et même les pays voisins à venir découvrir à l’occasion du festival », lance l’honorable Roumane Moussa Gani.
Une identité incarnée et valorisée par la troupe légendaire Tchangaye
La représentation du patrimoine culturel immatériel du Dendi est indissociable du palmarès de la troupe artistique Tchangaye, qui a su bien exprimer, préserver et sauvegarder, les valeurs sociales et les traditions du terroir, à travers ses créations. Cette troupe a sillonné toutes les régions du Niger et représenté le pays à certaines rencontres internationales. C’est ainsi que les acteurs de la troupe culturelle de Gaya ont visité plusieurs pays africains comme l’Algérie, la Mauritanie, le Maroc, la Libye, l’Egypte, le Sénégal, le Burkina Faso, la Cote d’Ivoire. Ils sont également allés en Belgique, en Italie, en France, au Liban, en Espagne et au Canada.
Conseiller culturel à la cour du chef de canton de Gaya, Allassane Saley connu sous le nom de scène de Tchanga Manou, âgé de 80 ans, est l’un des derniers vétérans de cette belle époque. Il incarne la mémoire vivante de la culture du Dendi. Il intégra de plain-pied le monde culturel en 1966, en tant que percussionniste (batteur de kalangou) avant de s’ouvrir à la comédie, à la danse et au chant. « Depuis la 1ère édition de la Semaine de la Jeunesse en 1966, je n’ai manqué aucun festival jusqu’à mon départ de la troupe au lendemain de l’édition de 1981 qui s’est tenue à Diffa », dit-il.

« Pour créer un spectacle, pour la danse par exemple, nous partons dans un village donné. Ce jour-là, personne ne part au champ, ni au marché. Tout le monde converge au rassemblement chez le chef du village. Nous demandons, à tour de rôle, à chacun, boucher, artisan, agriculteur, éleveur, pêcheur et autre, de venir au milieu de la foule exécuter des pas de danse de chez lui. Nous choisissons les meilleurs pas de danse et nous les reproduisons au niveau de la troupe », explique Allassane Saley. C’est pareil pour les théâtres et les ballets sur des thèmes comme la pêche, l’agriculture, ou l’intronisation d’un chef. « Nous nous inspirons de nos réalités. Et nos traditions sont immenses pour que nous ne manquions de sujet. Chacun de nos villages a son histoire et ses valeurs », dixit l’octogénaire.
Le ballet ‘’Tchangaye’’ dont le titre représente le nom de la troupe aujourd’hui, a reçu un prix dans les années 1960 à 1970. La troupe a aussi à son actif plusieurs titres primés comme ‘’Mai Filafili’’, ’’Ganyikoy’’, ‘’Damban karfey’’ ou ‘’Namada Sai Kossam Baly’’.
Maman Dossokoy, qui succéda au feu Abdoulaye Bagoudou connu sous le pseudonyme de Télayzé aux commandes de la troupe de Gaya, est décédé en février 2026. Membre actif depuis près de 40 ans, ayant intégré la troupe très jeune et côtoyé des grands artistes sur scène et dans les coulisses des préparations des spectacles, Ousmane Hassane dit Mani est l’actuel responsable de Tchangaye. Il ne dirige désormais que 12 chorégraphes et comédiens (6 filles et 6 garçons), 2 batteurs et un violoniste. « Les plus petits n’avaient pas les mêmes chances que les grands. Nous étions trop nombreux, plus de 50 personnes à rivaliser, à exprimer chacun son talent de comédien et de danseur. Tout celui qui tient à participer aux compétitions avec la troupe devait s’illustrer. C’est ainsi que l’on créait des belles pièces de ballet », se rappelle-t-il. La gloire, les prix, les trophées et autres distinctions se comptent autant que le nombre des compétitions auxquelles a participé la vedette et légendaire troupe de la région de Dosso. Que ce soit d’abord la Semaine de la Jeunesse (sous le Président Diori Hamani) ou ensuite le Festival de la Jeunesse (sous le Président Seyni Kountché), la troupe de Gaya n’est presque jamais rentrée sans prix, fût-il d’encouragement.
Le ‘’Gossi’’ ou le baromètre de la chasteté de la future jeune mariée
Les traditions immortalisées par les créations de la troupe sont nombreuses et expriment des modes de vie et des valeurs culturelles ancestrales du terroir. L’objet ou le sujet de l’un des derniers spectacles présentés par la troupe de Gaya, notamment à Niamey, en 2025, lors d’une manifestation culturelle autour de la parenté à plaisanterie et traditions est le ‘’Gossi’’, un rituel traditionnel dans le Dendi qui consistait à vérifier la chasteté des futures jeunes mariées.

Tel que représenté dans le ballet de la troupe artistique de Gaya, quand on soumet une fille au ‘’Gossi’’, on la fait asseoir sur un mortier, les yeux fermés à l’aide d’un bandeau, au milieu de la foule. Une personne qu’on appelle ‘’mai gossi’’, un homme, va vers la fille avec une calebasse contenant du lait pur. ‘’Mai gossi’’ fait couler un peu du lait du haut du crane de la candidate au mariage. Lorsque le lait descend droit, d’entre les yeux, sur son nez, jusqu’au menton sur son visage, sa mère est félicitée. Toute la famille est heureuse et fière de la fille, explique Ousmane Hassane dit Mani, responsable de la troupe Tchangaye.
Par la même occasion, les autres filles du village, notamment les amies et cousines de la future jeune mariée passent également au baromètre de la chasteté. « Lorsque le lait dérive en coulant sur le visage, cela signifie que la fille connaît les hommes », indique Mani. C’est une vieille tradition dont a eu connaissance, du haut de ses 57ans, le patron de la troupe, qu’à travers les pièces artistiques créées par ses aînés et évoquées dans certains récits.
‘’ Lalé ’’ ou les fiançailles par les pas de danse
Il est connu de traditions nigériennes ancestrales que l’art, qu’il soit de type musical, chorégraphique, théâtral ou autre, est un véritable canal de communication, avec souvent des messages que seules les communautés dépositrices pouvaient déchiffrer. ‘’Lalé’’, est une danse traditionnelle dans le Dendi, au cours de laquelle des jeunes garçons rendaient publiques, par les pas de danse, leurs fiançailles aux jeunes filles. Une danse toute aussi spectaculaire dans le fait qu’admirable de par sa signification et son originalité, en est une parfaite illustration.
A la belle époque des danses autour du feu, ou au clair de la lune, dans les campagnes de la région, c’était le spectacle culturel le plus attendu des jeunes filles et garçons du Dendi pour qui l’événement représentait un important espace de rencontre sociale. Selon les dépositaires de la culture et des traditions du Dendi, les tam-tams sont les seuls instruments de musique utilisés à cet effet. Ces derniers sont tapés par des batteurs rompus à la tâche.

Sur la scène, des jeunes femmes, hommes, filles et garçons exécutent magistralement des pas de danse. Il ressort une parfaite communication entre les batteurs et les danseuses et danseurs à travers un rythme bien synchronisé. C’était un cadre social où les jeunes filles et garçons pouvaient annoncer publiquement leurs fiançailles ou montrer leur intérêt amoureux devant la communauté, dans la perspective du mariage. Selon certains natifs de Gaya, la danse «lalé» constituait à l’époque une occasion formelle pour les jeunes filles et garçons de s’affirmer et assumer leur choix avec élégance.
Au fur et à mesure que le rythme des tam-tams s’intensifie, les esprits s’échauffent au milieu de la foule. Les danseurs et danseuses sont encouragés par des applaudissements et des cris sporadiques. Certains, des plus émus, les arrosent d’argent. D’autres vont jusqu’à les gratifier d’objets précieux ou symboliques, comme des bijoux, des foulards, des chapeaux.
La danse traditionnelle ‘’Lalé ’’ fait partie des expressions artistiques les plus connues du Dendi. Elle est souvent exécutée lors des fêtes culturelles, mariages et rassemblements communautaires. Des acteurs culturels locaux de Gaya expliquent cependant que plusieurs de ces traditions sont aujourd’hui menacées de disparition. Mais des initiatives comme le Festival du Dendi, au niveau local, ou encore la Semaine Culturelle «Al’Ada» (lancée en 2024) cherchent revaloriser ce pan de traditions et cultures de l’histoire du Dendi et du Niger.
Ismaël Chékaré (ONEP) Envoyé spécial
