L’épilage, une tâche ardue dans le processus du traitement...
À Niamey, sur la corniche de Gamkallé, se dresse une tannerie semi-traditionnelle où le tannage est effectué à la main. Avec plus de trente ans d’existence, elle accueille plus de 160 travailleurs, pour la plupart des journaliers, et produit en moyenne des centaines de cuirs chaque jour. Cette tannerie est composée de quatre halls principaux, de magasins destinés au stockage des cuirs finis ainsi que des bureaux administratifs. C’est également là que s’effectuent les premiers traitements des peaux ainsi que les échanges commerciaux avec les artisans.
Ce matin du 19 mai 2026, à 10 heures passées de quelques minutes, l’équipe de reportage arrive à la tannerie. Nous sommes accueillis par une odeur forte et âcre mêlant des effluves de viande décomposée, évoquant la charogne, et une autre sensation aigre provenant des gousses d’acacia. L’ambiance est intense. Chacun est occupé à sa tâche. Au niveau du bâtiment situé à l’extrême Est, des tanneurs exécutent le processus de trempage des peaux dans des cuves creusées dans le sol. Un peu plus loin, un autre groupe s’occupe de l’épilage. Du côté du fleuve, plusieurs groupes procèdent à un autre trempage. Dans le même temps, ils enchaînent avec le lavage au fleuve, le mélange avec diverses substances avant de suspendre les peaux pour le séchage. On remarque également la présence de jeunes garçons dans la tannerie. Ils s’occupent du polissage des cuirs avec de l’huile de palme, dernière étape avant la mise sur le marché du cuir.

Ainsi, le tannage se compose de plusieurs étapes. Pour obtenir une peau prête à subir un travail artisanal, il faut procéder à la préparation de la peau qui consiste à la tremper avec du natron et de la chaux éteinte ; à l’écharnage ; au pelage et à l’épilage ; au picklage, ou deuxième trempage avec les gousses d’acacia ; puis au tannage proprement dit, où le cuir est mélangé avec de la pâte d’arachide et du sel afin de l’éclaircir et de le rendre souple et résistant ; enfin viennent le séchage et le finissage.
Toute une économie autour de l’activité
L’activité de tannage des peaux génère une économie remarquable autour d’elle. Des tanneurs eux-mêmes aux collecteurs de peaux, en passant par les bouchers, c’est toute une chaîne qui tire profit de cette activité. En effet, pour exercer cette activité, des centaines de jeunes et d’hommes âgés quittent chaque année leurs villages. Certains en font une activité saisonnière, tandis que d’autres la considèrent comme une profession permanente. Souley Abdou fait partie de cette dernière catégorie. Avec trente ans d’expérience, il est devenu manager et emploie quatre manœuvres. À la fin de la saison des pluies, son équipe peut atteindre jusqu’à plusieurs dizaines de personnes. En cinq jours, durée du processus de tannage, Souley Abdou peut traiter entre 200 et 300 peaux. Il achète les peaux de petits ruminants entre 400 et 500 FCFA l’unité. Pendant la saison sèche, le prix augmente en raison de la forte demande.
« Lors de la vente, je détermine le prix final en tenant compte de mes dépenses, sans oublier les pertes enregistrées », souligne M. Souley Abdou. « Personnellement, je peux gagner entre 2 500 et 3 000 FCFA sur chaque cuir. Tout dépend de la qualité et de la forme du cuir », ajoute-t-il. Selon lui, après tous les calculs, il lui reste environ 1 000 FCFA de bénéfice, voire un peu plus, sur chaque peau.

Abdoul Kader Garba, âgé d’une trentaine d’années, évolue dans le domaine de la tannerie depuis son jeune âge et possède plus de vingt ans d’expérience. Chaque matin, à 9 heures, il se rend à la tannerie et peut repartir avec 2 000, 2 500 voire 3 000 FCFA, selon la disponibilité du travail. En attendant de réunir suffisamment d’argent pour constituer sa propre équipe, le jeune homme se contente de ce revenu pour subvenir à ses besoins. Grâce à cette activité, Abdoul Kader Garba affirme avoir réalisé « tout ce dont un jeune de son âge peut avoir besoin ». Il s’est marié grâce à ce métier et parvient également à venir en aide à ses parents. « La tannerie est une activité que je pratiquais déjà dans mon village. À Niamey, il y a davantage d’opportunités, donc on gagne beaucoup plus. C’est la raison pour laquelle je me suis déplacé », confie Lawali Issaka, en plein exercice. Celui-ci peut gagner jusqu’à 5 000 FCFA par jour, car il travaille sous les ordres d’un patron titulaire. Il affirme ne rencontrer aucune difficulté dans son travail, qu’il exerce avec passion et qu’il considère désormais comme une véritable profession.
Pour sa part, Soumaila Mahamadou fait partie de la troisième catégorie de travailleurs de la tannerie de Gamkallé. Majoritairement composés d’enfants du quartier, lui et ses camarades s’occupent des tâches mineures.
Assis, les pieds tendus, nous l’avons retrouvé en train d’enduire soigneusement d’huile une pile de cuirs rangée à ses côtés. Il lui arrive également de s’occuper du classement ou du coloriage de ces derniers. Dans cette activité, explique le jeune garçon, il gagne entre 500 et 750 FCFA par jour. Âgé de 16 ans, il affirme avoir rejoint les tanneurs après avoir quitté l’école en classe de CM2.
La nécessité d’innover pour accroître la production
Fonctionnant encore selon un mode ancestral et manuel, la tannerie, à l’image de plusieurs activités artisanales et industrielles, mérite d’être modernisée.
Plusieurs tanneurs, animés par un esprit d’innovation, aspirent à une transformation du secteur. Selon eux, l’intégration de machines modernes révolutionnerait la tannerie et, au-delà, l’artisanat nigérien. Cela permettrait également de dynamiser toute la chaîne de valeur qui fournit les matières premières à l’artisanat. M. Mahaman Tassiou Issa partage cette vision. Actuellement, il ne produit pas plus de 100 cuirs. Mais avec une industrie moderne, estime-t-il, sa production pourrait considérablement augmenter sans nécessiter autant d’efforts physiques. Cette modernisation aurait également un impact positif sur les coûts de production, ce qui permettrait aux acheteurs de payer les cuirs à un prix plus abordable qu’auparavant.
Selon lui, cette innovation devrait aussi prendre en compte les conditions d’hygiène des travailleurs. « C’est notre plus grande préoccupation en ce moment», soutient-il.
Mahaman Tassiou Issa lance ainsi un appel pressant à l’endroit de toutes les bonnes volontés afin d’accompagner la rénovation de cette tannerie de référence.
Bachir Djibo (ONEP)
