La corvée d’eau est une tâche permanente à Tera
Le problème d’eau à Téra est devenu l’un des plus importants défis du quotidien pour les habitants de cette ville. À chaque coin de rue, dans chaque foyer, dans chaque quartier, la rareté de l’eau se fait cruellement sentir. Ce n’est plus une simple pénurie, c’est une véritable crise qui affecte toutes les parties de la vie locale. Les canalisations de la Nigérienne des Eaux (NDE) continuent à rester désespérément vides, certains robinets restent sans aucune goutte d’eau pendant deux voire trois mois. Ce reportage, réalisé en mi-juin 2025, relate le dur quotidien des habitants de cette ville face à une pénurie sévère et chronique de la denrée la plus essentielle à la vie : l’eau.
Dans la ville de Téra, le problème d’eau est sur toutes les lèvres, la frustration se lit sur le visage, les témoignages affluent, décrivant une vie devenue rude, pénible, et parfois indigne. Des hommes et des femmes parcourent de longues distances avec des bidons, des enfants passent des nuits devant les bornes fontaines, des familles dépensent des sommes considérables pour acheter cette ressource vitale devenue rare. Face à cette pénurie prolongée, les habitants n’ont d’autres choix que de se tourner vers les forages, souvent éloignés et surchargés, ou encore vers le barrage de Téra, autrefois source importante, aujourd’hui presque à sec et envahi par l’insalubrité. Un site devenu méconnaissable parce que les eaux se retirent drastiquement à certaines périodes et n’inspirent ni confiance ni sécurité sanitaire.
Pour comprendre les tenants et aboutissements du problème d’eau, les services concernés, notamment la Nigérienne des Eaux (NDE) et le service de l’Environnement, de l’Hydraulique et de l’Assainissement sont les meilleurs interlocuteurs. Malheureusement, ces deux structures, censées informer et rassurer, se sont dérobées à nos questions.
D’parès les projections démographiques de l’Institut National de la Statistique (INS-Niger 2021-2024), la Commune Urbaine de Téra a une population de 110 607 habitants. Pour une ville qui a déjà des difficultés à répondre aux besoins en eau potable de sa population, la situation s’est compliquée avec l’arrivée des personnes déplacées pour cause d’insécurité. En effet, d’après les statistiques départementales de l’Action humanitaire, Tera abrite en mai 2025 quelque 6 285 ménages déplacés internes, soit 39 947 personnes et 3 190 ménages demandeurs d’asile, soit 16 680 personnes. Ces personnes déplacées sont venues gonfler la population de la ville et ont donc fait exploser la demande en eau sans que les infrastructures de production et de distribution soient renforcées. Une situation face à laquelle les autorités locales sont impuissantes.
Les autorités locales tirent la sonnette d’alarme
Le Secrétaire Général de la Commune Urbaine de Téra, M. Issa Ibrahim Amadou, a exprimé de vives inquiétudes face à la crise de l’eau qui frappe la ville. Il estime que la situation est non seulement critique, mais elle affecte profondément le quotidien des habitants. Il rapporte que, dans certains quartiers, le bidon de 25 litres se vend jusqu’à 150 FCFA, alors qu’à la pompe son prix normal est de 20 FCFA. « Nous avons interpellé certains vendeurs, mais ils nous expliquent qu’ils passent toute la nuit, parfois jusqu’à 8 heures du matin à faire la queue. Ils rentrent épuisés, ce qui justifie, selon eux, cette hausse du prix », a-t-il ajouté.
M. Issa rappelle que le problème de l’eau à Téra n’est pas nouveau, mais il était autrefois moins visible. Aujourd’hui, l’arrivée massive des personnes déplacées a amplifié la crise, mettant davantage de pression sur les infrastructures existantes.

En tant qu’autorité communale, il a alerté sur la gravité de la situation. La mairie a également adressé une correspondance à la direction de la Nigérienne Des Eaux (NDE) pour demander une vérification et une réhabilitation des installations. « Cela fait déjà trois mois que j’ai écrit cette lettre, sans aucune réponse à ce jour. Certains habitants me disent que leur robinet reste sec pendant deux à trois semaines. A la mairie, cela fait presque deux mois que nous n’avons pas d’eau. On voit les agents venir, ouvrir, refermer le robinet, mais sans résultat. Quand on interpelle les services techniques, ils nous assurent qu’ils font de leur mieux », explique-t-il, visiblement frustré.
Géographe de formation, M. Issa Ibrahim Amadou a effectué une visite sur le terrain avec le préfet, l’Administrateur Délégué et d’autres responsables du département. Il a constaté l’état alarmant du barrage de Téra et l’a exposé devant les autorités. « Le barrage est gravement menacé. L’ensablement, les effets du changement climatique et la surexploitation de cette infrastructure mettent en danger sa survie. Il faut agir vite », a-t-il averti. Pour lui, le nombre croissant de déplacés sans accès à l’eau accentue le recours au barrage. Face à cette pression, la mairie a tenté de sensibiliser la population, notamment les entreprises de construction, via la radio communautaire, pour un usage plus rationnel de l’eau.
« Faites un tour au barrage de Téra, vous verrez. Je n’ai jamais vu le niveau de l’eau aussi bas. Autrefois, on parlait de 40 à 50 mètres de profondeur mais aujourd’hui, l’eau s’est presque totalement retirée. Le changement climatique et les prélèvements abusifs en sont les principales causes. Certains vont même jusqu’à boire cette eau. Heureusement, certains partenaires nous appuient en fournissant des dispositifs de purification pour la rendre potable », a-t-il confié. M. Issa Ibrahim Amadou lance un appel pressant aux autorités et aux partenaires techniques et financiers. « Il est urgent de désensabler, réhabiliter et agrandir le barrage de Téra afin que cette population puisse bénéficier durablement de cette source vitale », a-t-il dit.
Témoigne sur la gravité de la situation
Pour M. Alain, un habitant de la ville, le problème d’accès à l’eau potable devient de plus en plus préoccupant, le décrivant comme une situation critique qui touche presque toute la population. « Chez moi, le robinet peut rester deux semaines, parfois même un mois entier, sans verser une seule goutte d’eau », déplore-t-il. En plus de devoir payer régulièrement ses factures, il est souvent contraint d’acheter de l’eau en bidons pour subvenir à ses besoins. « Parfois, on voit des fonctionnaires sur des charrettes avec des bidons, cherchant de l’eau. C’est incompréhensible, voire absurde », explique-t-il. Pour lui, le cœur du problème réside dans l’insuffisance d’infrastructures hydrauliques. « Il n’y a pas assez de châteaux d’eau, de points d’eau, ni de forages. C’est ce qu’il faut multiplier. Les ONG et les institutions doivent intervenir pour appuyer les populations en créant davantage ces équipements », insiste-t-il.

M. Alain indique que la crise de l’eau à Téra s’est aggravée à cause de la forte croissance démographique due à l’arrivée massive de personnes déplacées fuyant l’insécurité. « Déjà que l’eau est insuffisante pour les habitants de Téra, imaginez avec tous ces déplacés. La situation devient de plus en plus intenable », ajoute-t-il avant d’appeler à une prise de conscience des autorités. « Le gouvernement doit comprendre la gravité de cette crise et intensifier les efforts pour y remédier. Même si la nappe phréatique de Téra est difficile d’accès, ce n’est pas une excuse pour rester inactif. Des solutions existent. L’État peut faire quelque chose, et les ONG aussi », affirme-t-il.
Pour ce résident, un seul château d’eau ne peut pas suffire à une ville comme Téra. Il plaide pour la multiplication des forages et des infrastructures de stockage afin d’amortir, voire résoudre le problème d’eau. Enfin, M. Alain exprime l’espoir de voir la situation sécuritaire s’améliorer pour permettre aux déplacés de retourner dans leurs villages. « Ces personnes ont des terres, des villages, des cultures. Téra ne peut pas absorber toute cette population. Cette surpopulation crée une pression sur les ressources, notamment l’eau, et aggrave la crise » a-t-il relevé.
Le manque d’eau affecte les autochtones et les déplacés internes
Face à une crise de l’eau devenue permanente et qui s’intensifie à certaines périodes de l’année, les habitants de Téra multiplient les stratégies de survie. Et pour comprendre l’ampleur de la situation, un petit tour au niveau des points de distribution d’eau, notamment les bornes fontaines les plus fréquentées de la ville, illustre cruellement ce triste sort.
Au pied d’une de ces bornes fontaines au quartier Résidence, M. Ibrahim Hamadou, vendeur d’eau, ne cache pas son inquiétude. « Ces derniers jours, vraiment, toute la population de Téra souffre beaucoup. Les robinets au niveau desquels la population s’approvisionne sont souvent hors service pendant plusieurs jours. Parfois, on reste trois jours sans eau. Malgré cela, la demande reste constante car lorsque l’eau vient, il m’arrive de remplir 500 bidons de 25 litres en une seule nuit », raconte-t-il.

Au niveau de ce poste de distribution d’eau géré par Ibrahim Hamadou, les prix sont restés relativement accessibles, 20 FCFA pour un bidon de 20 litres, 25 FCFA pour celui de 25 litres, 10 FCFA pour un seau et 200 FCFA pour un tonneau. Mais la gestion s’avère complexe. « Je refuse les réservations car certains paient puis disparaissent, d’autres viennent récupérer les bidons, prétextant qu’ils leur appartiennent. Pour éviter les conflits, j’impose l’ordre. Je ne tolère pas les disputes. Quand ça dégénère, je ferme carrément le robinet et j’arrête le service jusqu’à ce que les gens reviennent à des meilleurs sentiments », a-t-il dit.
Dans un autre quartier appelé Gouri Tchiri, c’est Mme Mariama Abdoulaye qui gère une borne fontaine rattachée à un château d’eau, un point stratégique destiné à la distribution gratuite. « Ce château a été mis en place par Moussa Morey (un entrepreneur de Téra) pour soulager la population », explique-t-elle. Un deuxième réservoir a récemment été installé grâce à un projet local, mais cela reste insuffisant. « Le problème d’eau à Téra ne date pas d’aujourd’hui. Ce qui aggrave la situation, c’est l’arrivée massive de réfugiés et déplacés qui fait exploser la demande. Par le passé, avec un seul mini château, on arrivait à gérer, mais aujourd’hui, même avec deux, on n’arrive pas à satisfaire tout le monde », explique Mme Mariama.
Les heures de distribution vont parfois de 6 heures du matin au lendemain, à 1 heure du matin ; et malgré cette longue période, certains repartent bredouilles. Chaque jour, cette dame supervise le remplissage d’une vingtaine de charrettes, mais les tensions sont fréquentes. « Il y a tellement de monde que certains peuvent passer la journée ici pour un simple seau d’eau. Parfois, les gens se battent, se disputent. Ce n’est pas facile à gérer », confie-t-elle.
Pour l’entretien des installations, une cotisation de 500 francs est demandée aux usagers. « Ceux qui participent sont identifiés et priorisés lors de la distribution. Les autres sont refoulés. C’est notre seule manière de garantir un minimum de respect des règles. Nous faisons de notre mieux, mais nous avons besoin d’aide. Il nous faut d’autres châteaux d’eau et surtout une meilleure organisation », a-t-elle appelé.
Le barrage de Téra, seul recours en période de crise
Le barrage de Téra était autrefois considéré comme un recours vital pour les habitants en période de pénurie. Le constat est aujourd’hui alarmant. A certaines périodes, l’eau recule de plusieurs mètres, elle se fait rare, presque inexistante, laissant le site dans un état critique. Le recours massif au barrage est lié à la défaillance généralisée des bornes fontaines et au manque cruel de forages dans la ville. « Le barrage est très sec. Je n’ai jamais vu une telle situation. L’eau est carrément finie. Certains quartiers n’ont même pas de robinet, alors tout le monde vient ici », explique une jeune demoiselle en promenade aux abords du barrage.
Mais ce qui inquiète le plus, c’est l’insalubrité de cette eau utilisée pour la consommation. « Certains sont contraints de boire cette eau alors qu’elle est extrêmement sale. Des voitures, des charrettes, des animaux y sont lavés. Des enfants défèquent à proximité et s’y baignent ensuite. Et malgré tout, d’autres viennent remplir leurs bidons sans la moindre précaution. À la longue, cela risque d’engendrer de graves problèmes de santé. Je conseille aux populations de bien traiter cette eau avant de la consommer. Il existe des produits en vente sur le marché, et plusieurs techniques de traitement sont accessibles », alerte-t-elle.

M. Djibrilla Oumarou, un habitué des lieux, vient quotidiennement avec sa charrette pour puiser de l’eau. « Chez moi, le robinet ne donne rien depuis trois jours. Il faut se lever à 3 ou 4 h du matin pour espérer remplir un bidon. Les robinets sont devenus comme des poteaux, ils ne servent plus à rien », déplore-t-il. Malgré sa saleté, l’eau du barrage est devenue la seule source disponible pour de nombreux habitants. « On consomme pratiquement de l’argile et, pourtant, même cette eau salle commence à manquer. Récemment, on a dû acheter de l’eau en sachets pour ne pas mourir de soif. Ce barrage doit être curé. Sans lui, on serait déjà mort de soif. Il faut que les autorités compétentes trouvent une solution. S’il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de vie », dit-il, tout en espérant une intervention rapide des autorités.
M. Djibrilla Oumarou confie faire entre cinq et six allers-retours par jour, transportant quatre tonneaux à chaque fois. « Ce n’est pas facile. D’autres en prennent bien plus que moi. Les mots nous manquent pour qualifier la souffrance que la population de Téra vit à cause de ce problème d’eau. Le barrage est rempli de troncs d’arbres, de pierres… Il y a un besoin urgent de rénovation et d’entretien de ce barrage. Si des solutions existent, c’est le moment d’agir », a-t-il ajouté.
Assad Hamadou (ONEP), Envoyé Spécial
