Vue d’une rue marchande de Tabelot
Né en 1923 autour d’une source d’eau qui a conditionné son peuplement, le village de Tabelot, dans la région d’Agadez, s’est progressivement transformé au fil du temps en un espace de forte attractivité humaine et économique. Marqué par les activités de l’orpaillage, de l’agriculture à travers le jardinage et le maraîchage, le village est devenu une destination privilégiée de plusieurs jeunes nigériens de tous les horizons du pays. Ainsi, l’on y trouve une diversité culturelle et une croissance démographique élevée. Cette situation pose des défis majeurs sur la gouvernance locale et la cohésion sociale auxquels les autorités coutumières et locales accordent une importance capitale. Chef du village de Tabelot depuis 1980, Elhadji Abdo Aboulkass, explique comment sa circonscription a évolué d’un point d’eau au cœur des massifs de l’Aïr en un véritable carrefour saharien.
Situé dans la région d’Agadez, au pied du merveilleux Mont Bagzam, le village de Tabelot, Chef-lieu de la Commune Rurale du même nom, s’étend aujourd’hui comme un espace vivant où se croisent histoires anciennes, mobilités contemporaines et enjeux économiques nouveaux. Pourtant, son origine reste intimement liée à un élément vital : l’eau. « Tabelot signifie une source. Dans le temps, c’était une source d’eau qui a attiré les populations », rappelle Elhadj Abdo Aboulkass, faisant la genèse de cette localité qui a vu le jour vers 1923.
Selon toujours le Chef du Village, un ancien agent du développement rural, l’installation des premières communautés s’inscrit dans un contexte de déplacements forcés et d’insécurité. L’histoire est longue ! « A cette époque, les gens vivaient dans les montagnes parce qu’ils craignaient la guerre », explique-t-il. Le choix de Tabelot répond alors à une logique de survie et d’accès à une ressource essentielle dans un environnement sahélien contraignant.

La vie économique des habitants du village repose principalement sur des activités traditionnelles étroitement liées au milieu naturel : l’élevage, le maraîchage et les caravanes de transport à dos de chameaux. « Il n’y avait que trois activités principales à savoir, l’élevage, le maraîchage et la caravane des chameaux », précise le chef. Poursuivant ses explications, Elhadj Abdo Aboulkass précise d’ailleurs que ces économies de subsistance structurent l’organisation sociale et les relations entre les communautés, dans un espace encore faiblement urbanisé.
Ainsi, la création de la première école en 1948 constitue l’un des premiers jalons de structuration institutionnelle du village. Le véritable tournant intervient à partir des années 1980, période à laquelle le chef actuel prend ses fonctions. A cette époque, dit-il, le village de Tabelot comptait environ 336 ménages répartis en trois quartiers. Quarante-six ans plus tard, aujourd’hui, le paysage a profondément changé. « Aujourd’hui, nous avons 5 645 ménages pour environ 22 000 habitants », indique-t-il. Cette croissance rapide s’explique en grande partie par l’essor de l’orpaillage artisanal, devenu un puissant facteur d’attraction pour des populations venues de différentes régions du Niger et de plusieurs pays africains.
L’orpaillage, l’attractivité qui pose des défis liés à la cohésion sociale
« Les orpailleurs sont environ 11 000 personnes. Il y a toutes les nationalités ici, même des étrangers comme les soudanais », précise le chef de village. En effet, cette forte présence migratoire confère à Tabelot une dimension cosmopolite inédite, où se mêlent langues, pratiques et trajectoires diverses. Si cette dynamique stimule l’économie locale, elle accentue également la pression sur les ressources et multiplie les défis, particulièrement la cohésion sociale et le vivre-ensemble.
Dans ce contexte, le rôle des autorités coutumières et religieuses est central dans la préservation de la paix sociale et la gestion des conflits occupe une place centrale dans l’action des autorités traditionnelles. « Chaque jour, nous réglons cinq à six problèmes (…). Lorsqu’il y a un conflit ou une mésentente, c’est à nous d’intervenir en premier. Nous réglons les différends à l’amiable. Nous sommes bien organisés et la société fonctionne normalement. Les affaires familiales (mariage, héritage) sont confiées aux autorités religieuses, tandis que les cas relevant du pénal (vols, violences) sont orientés vers les autorités compétentes et habilitées », confie le chef.
Evoquant particulièrement les litiges liés aux sites d’orpaillage, aux puits ou aux relations de travail, il y’a un fort consensus au tour de l’arbitrage des autorités coutumières. « La priorité est donnée à la médiation et au règlement à l’amiable. Quand il y a un conflit, nous intervenons d’abord. Nous cherchons toujours à régler les problèmes à l’amiable. Alhamdoulillah ! Nous avons toujours réussi à résoudre les problèmes et apaiser les tensions. Les rares cas nous les orientons à la Mairie. Autrement-dit, quand je ne peux pas régler un problème, je l’envoie à l’administration », précise-t-il, soulignant la complémentarité du dispositif mis en place.
Ainsi, la chefferie établit notamment des contrats de travail et des documents de transaction. « Les contrats de travail, nous les faisons gratuitement pour aider la population », explique le chef. Ces outils visent à prévenir les conflits, notamment dans un secteur marqué par l’informalité. « Sans contrat, quelqu’un peut travailler et ne pas être payé. Nous avons géré plusieurs cas de ce genre. Mais avec le contrat, nous réglons facilement les problèmes », ajoute-t-il.
Au regard de persistance de certains défis lié aux conflits, Tabelot s’est doté de plusieurs outils de gestion. Le chef du Village indique par exemple, pour encadrer les activités économiques et limiter les abus, des mécanismes locaux ont été mis en place. Ainsi, pour permettre à toutes les parties prenantes de jouer leurs rôles et d’accomplir leurs missions, la Commune Rurale de Tabelot a construit et équipé un bureau appelé « instance de la chefferie traditionnelle », au sein même de la Mairie. Un quartier général coutumier indépendant, dont l’objectif est de rapprocher l’autorité administrative à l’autorité coutumière. En effet, la gouvernance locale repose également sur une collaboration étroite entre la chefferie traditionnelle et l’administration, favorisant une gestion de proximité. Le chef de village, qui représente également 46 chefs de tribus, joue un rôle d’interface entre les communautés et les autorités administratives. Il s’agit d’une expérience rare au Niger qui donne de satisfaction à toutes les parties.

En effet, les relations entre la chefferie traditionnelle et l’administration sont harmonieuses. L’honorable Elhadji Abdo Aboulkass précise que, c’est cette organisation qui permet une gestion efficace des conflits, notamment dans le secteur de l’orpaillage où les litiges sont fréquents.
Au-delà de la gestion quotidienne, les autorités coutumières et religieuses s’inscrivent aussi dans les dynamiques nationales. C’est pourquoi, dans le cadre du Processus de la Refondation de la République des actions de sensibilisation sont menées auprès des populations pour encourager une plus grande responsabilisation. « Nous avons sillonné les villages de la commune pour sensibiliser les gens sur les valeurs de la Refondation, sur les question d’actualité notamment la mobilisation Générale pour la Défense de la patrie, sur la souveraineté et la sauvegarde de la Patrie et sur le Fonds de Solidarité pour la Sauvegarde de la Patrie », affirme le chef, qui salue également les efforts des autorités administratives locales pour leur accompagnement aux autorités coutumières dans toutes les actions et initiatives du développement.
Aujourd’hui, Tabelot apparaît comme un territoire en constante recomposition, où se superposent héritages historiques et transformations contemporaines. De la source originelle à la ruée vers l’or, en passant par l’expansion démographique et la diversification des activités, le village illustre les mutations profondes des espaces sahéliens. Face à ces dynamiques, la gouvernance locale, fondée sur l’équilibre entre tradition et administration, demeure un levier essentiel de stabilité.
« Nous faisons tout pour maintenir la paix et aider la population », conclut le chef de village, résumant ainsi l’enjeu central d’un territoire où la richesse des hommes et des ressources s’accompagne de défis permanents de régulation et de cohésion sociale.
Ali Maman, ONEP-Agadez
