Coupures d’eau pour impayés : la vision des usagers
Les coupures d’eau et leurs causes ont été étudiées pour appréhender les facteurs de précarité hydrique. Au cours de l’enquête, 30% des abonnés déclarent avoir « connu au moins une coupure d’eau pour non-paiement de facture ». Les usagers donnent eux-mêmes la raison pour laquelle ils ont été coupés (figure n°2), les différents motifs ont été regroupés en catégories, les trois premières étant liées aux usagers eux-mêmes, les deux dernières à la relation entre l’usager et l’opérateur.
Figure n°2 : Les principales causes de coupure selon les enquêtés

Source : enquête de terrain (2016).
Une première série de raisons est liée aux usagers eux-mêmes, le manque d’argent est la principale raison dans 48% des cas, l’impayé est lié aux difficultés de paiement, aux retards qui s’accumulent et entraînent la coupure du compteur. C’est un facteur de pauvreté monétaire, qui conduit les usagers à avoir alors recours aux services alternatifs qu’au service public, pourtant nettement plus chers au mètre cube, mais dont l’accès peut être ponctuel et pour de petits volumes.
La négligence est une autre raison classique : 21% des usagers reconnaissant avoir oublié de payer. Ce type de coupure trouve un règlement très rapide, le plus souvent dans la journée, car, dès qu’ils n’ont plus d’eau, ces usagers vont payer leurs factures pour régulariser leur situation et bénéficier à nouveau du service.
Une troisième raison est directement liée au « compteur commun » et aux tensions déjà évoquées liées au partage de la facture (quand certains ne peuvent/veulent pas payer et que les autres ne veulent/peuvent plus payer pour eux, la situation pouvant s’aggraver jusqu’à la coupure). Dans 12% des cas, les usagers déclarent avoir été victimes d’un détournement de fonds et décrivent un abus de confiance. La personne de confiance s’estime parfois au-dessus des règles internes qui régissent la cour commune. Par exemple, « le fils du propriétaire qui habite avec nous, les locataires, a collecté l’argent pour payer les factures d’eau. Mais depuis des mois, il gardait l’argent pour ses propres besoins jusqu’au jour où les agents de la SEEN sont venus couper l’eau. Notre voisin (un locataire) a payé pour le remettre l’eau et depuis, c’est lui qui gère le compteur, il collecte l’argent et paye la facture ». Ces personnes indélicates doivent éviter les autres pour ne pas se faire insulter et doivent parfois partir de la cour commune pendant quelques jours pour éviter d’en venir aux mains. Ils doivent attendre que la tension retombe et surtout que les autres usagers se soient arrangés autrement pour payer la facture pour que la SEEN remette l’eau.
Un second type de raisons est lié à la relation entre l’usager et l’opérateur :12% des ménages coupés déclarent l’avoir été car ils n’ont pas reçu de facture de la SEEN pendant plusieurs mois et, quand ils en ont reçu une, ils n’ont pu faire face aux impayés cumulés. Dans le Rapport technique de 2017, la SEEN indique 579 réclamations pour « factures non reçues » pour l’ensemble du pays (SEEN, 2018). L’opérateur a effectivement connu un problème informatique de gestion de la clientèle au moment de la migration vers un nouveau logiciel (Gdor), ce sont les nouveaux branchés qui ont été le plus concernés. Certains usagers ont considéré cette situation comme une aubaine : « Tant que je ne reçois pas de facture, je peux consommer sans payer ! » ou « je ne suis pas dans la base, ne nous signalons pas, pourvu que ça dure ! ». En principe si l’abonné ne reçoit pas de facture, il doit le signaler au service clientèle qui lui propose de payer par échéancier. Certains usagers abusent de la défaillance du système, profitant de la non-facturation pendant parfois plusieurs années sans se déclarer.
Enfin, dans 6% des cas, les usagers déclarent avoir été coupés suite à des difficultés pour le paiement électronique de leur facture. La possibilité de payer sa facture avec un téléphone portable est un dispositif récent dont la mise en route a connu quelques dysfonctionnements (SEEN, 2018).
Cette vision des usagers donne un certain nombre d’explications à leur situation d’impayé. Pour approfondir la compréhension des impayés, l’analyse à travers d’autres facteurs explicatifs est nécessaire.
Compteur commun et cour commune : un couple soudé
Comme le montre la figure n°3, sur 31% des ménages de l’échantillon qui ont connu des coupures pour impayés de factures d’eau, 68% habitent dans une cour commune.
Figure n°3 : Les principales causes de coupure selon les enquêtés

Source : enquête de terrain (2016).
Le partage de la facture au sein de la cour : une grille de lecture des causes de coupure pour impayés
Les coupures pour impayés trouvent aussi leur explication dans une répartition des coûts déséquilibrée entre les usagers de l’eau. Cette analyse peut être conduite deux niveaux : le partage de la charge de la facture et la tarification progressive.
Sur un premier plan, concernant les différentes manières dont les ménages répartissent entre eux au niveau de la cour commune la charge de la facture d’eau du « compteur commun », nous nous sommes interrogés sur les méthodes de calcul qui présentent le plus de risque de coupure comme le montre la figure n°4.
Figure n°4 : Les principales causes de coupure selon les enquêtés

Source : enquête de terrain (2016).
Quand une seule personne paye (38%), le risque de coupure pour impayé est moindre (24%). Dans tous les autres cas, avec une fréquence de coupure plus importante que la fréquence de paiement, le risque d’impayé est accru, surtout en cas de forfait pour les locataires, de paiement par rotation ou de partage équitable selon le nombre d’usagers. Ce type d’information, dont les enquêtés n’ont jamais fait mention, pourrait utilement éclairer les ménages quand ils font le choix de la méthode de répartition de la facture.
Sur un deuxième plan, la structure de la tarification du service d’eau est un facteur aggravant les impayés pour les usagers des cours communes, car elle s’effectue par tranches progressives, la première tranche étant appelée tranche sociale (Tableau 2).
Tableau II : Tarif de l’eau au Niger depuis 2005, prix du mètre cube en FCFA selon les trois tranches tarifaires

Source : SPEN (2018)
Quand l’abonné consomme peu d’eau (moins de 10 m3/mois), il est dans la première tranche tarifaire et la facture à payer chaque mois représente une somme qui n’est pas très importante. La situation est plus difficile quand l’abonné se situe dans les tranches supérieures, surtout avec la grille tarifaire en vigueur depuis 2012 qui renforce, par rapport aux précédentes grilles, le prix de l’eau dans les tranches supérieures.
Photo n°1 : Facture mensuelle de la SEEN d’un usager domestique (usager « particulier », compteur de « diamètre 15 ») qui a 6 mois d’arriérés (octobre 2015-mars 2016), pour un total supérieur à 80 000 F CFA (soit 123 €). Lors de l’enquête de terrain, le « compteur commun » de cette cour commune était coupé. Les 18 mètres cubes d’eau facturés au mois d’avril 2016 se répartissent dans les deux premières tranches tarifaires : les 8 m3 de la deuxième tranche coûtent plus de deux fois plus cher que les 10 premiers m3 de la tranche sociale.
Source : enquête de terrain (2016)
La répartition des coûts, telle qu’elle est effectuée au Niger pour les habitants des cours communes ayant un compteur commun, peut accroître le risque de coupure d’eau pour impayés. Que les causes soient internes à la vie de la courée ou qu’elles soient liées à des facteurs organisationnels, elles se cumulent. Sur un plan plus général encore, cette question peut être abordée en termes de durabilité socio-économique.
Pour les ménages des cours communes, le partage du compteur, associé à une tarification progressive, est facteur de risque de coupure pour impayé. Ce point reste trop méconnu, alors que c’est une clé de compréhension pour une gestion durable de l’eau urbaine, que ce soit pour les ménages (peu armés pour maîtriser leurs consommations et leurs factures), l’opérateur (qui tente d’améliorer le taux de recouvrement des factures) ou plus largement les acteurs du développement (l’Etat et les PTF qui financent le secteur dans le cadre du développement et de la lutte contre la pauvreté). Les coupures pour impayés peuvent conduire certains usagers à nourrir une méfiance dans le compteur : mesure-t-il bien ? Au-delà du compteur, les enquêtes ont montré, que dans certaines cours, une défiance est nourrie vis-à-vis de la SEEN, reposant sur un fort mécontentement, surtout concernant la non-continuité du service pendant les périodes de canicule. La confiance étant au cœur de la relation entre l’usager et le service, la renforcer est un enjeu pour les gestionnaires de l’eau qui souhaitent moderniser le service.
Conclusion
Au terme de cette réflexion sur les compteurs communs des cours communes dans une ville sahélienne, il est indispensable d’insister sur le fait qu’une approche technique ne peut être conduite sans une approche territoriale à l’échelle de la parcelle qui enrichit la compréhension des phénomènes urbains. Pour éviter les tensions liées aux usages de l’eau, de nombreuses régulations sont mises en place dans la courée pour partager la facture entre les usagers. L’abonné au service d’eau joue un rôle d’intermédiaire entre l’opérateur et les autres usagers de la cour ; il est aussi une figure centrale de ces régulations informelles.
Ces paramètres sont intrinsèquement liés à l’échelle de la parcelle où traditionnellement sont associés une cour, un compteur et un robinet. De fait, au-delà des mutations en cours, l’habitat au Niger reste principalement structuré par la forme de l’habitation de cour et le partage du compteur d’eau demeure la forme typique de la cour commune. Le nombre d’habitants par cour s’accroît, ainsi que les consommations nominales. Le standard de confort des cours communes s’améliore, avec davantage de robinets dans les espaces privés, les logements, sollicitant d’autant plus le compteur.
De manière plus générale, il est important de conduire des études urbaines (géographiques, socio-économiques, anthropologiques), pour mieux connaître les usagers dans leur contexte spatial et les spécificités de chaque service. Les effets de cette situation urbaine généralisée intéressent autant les gestionnaires de l’eau que ceux de l’aménagement urbain.
Ps :
• Une bonne partie du texte est extraite de l’article « Compteurs communs » des cours communes pour l’accès à l’eau du service public : partage et régulations autour d’un objet technique dans l’habitat de cour à Niamey, Niger, Etudes Togolaises, Revue Togolaise des Sciences, Vol 16, n°2 – Juillet– Décembre 2022, pp. 67-87. VAUCELLE Sandrine, YOUNSA HAROUNA Hassane.
• Cette recherche se poursuit sous la supervision scientifique des Professeurs BONTIANTI Abdou et ISSAKA Hamadou (GAME-IRSH-UAM) et VAUCELLE Sandrine UMR 5319 Passages-CNRS-UBM. Des enquêtes ont été effectuées à Zinder et à Niamey en 2022 et 2023.
Hassane YOUNSA HAROUNA
Attaché de recherche en géographie-aménagement
Département de Géographie et Aménagement de l’Espace (GAME)
Laboratoire Ville Environnement et Sociétés (VESO)
Institut de Recherches en Sciences Humaines (IRSH), Université Abdou Moumouni (Niger) 68 Rue de l’Institut, BP 318 Niamey-Niger
hassane.younsa@uam.edu.ne/ hyounsa@yahoo.fr
