Farmo M.
V. la démocratie coloniale, instrumentalisation et falsification
Ceux qui, aujourd’hui, se font passer pour les pères, les pionniers de la démocratie au Niger, doivent consulter l’histoire et réviser leurs croyances, car sur le terrain de la politique, de la démocratie, du multipartisme, le colon les a précédés. Un demi-siècle avant les années 90 présentées comme l’ère de l’avènement de la démocratie et du multipartisme, la colonisation française avait déjà introduit les partis politiques, le modèle démocratique occidental, les élections au double collège, le suffrage universel. Au Niger, neuf (9) partis politiques avaient été créés entre 1947 et 1958.
Avant d’être dans les bonnes grâces du régime colonial, le PPN-RDA, premier parti politique nigérien avait été perçu comme un parti anti colonial. Son activisme, son apparentement avec le parti communiste de France, vont lui attirer les foudres de l’administration coloniale. Ses militants seront victimes de répression et d’exactions multiformes ; emprisonnements, licenciements, affectations dans des régions éloignés, souvent hors de la colonie.
Afin de contenir les velléités émancipatrices du PPN-RDA, et d’amoindrir son influence sur les masses, l’administration coloniale met en place le second parti politique nigérien. En mai 1948, le Gouverneur général de l’AOF effectue un voyage au Niger. A Niamey, il convie les principaux chefs de province. Au cours de cette réunion, la décision de créer un nouveau parti politique fut prise. Ainsi naquit, le 31 mai 1948 le second parti politique nigérien. L’UNIS (Union des Nigériens Indépendants et Sympathisants). D’autres partis politiques acquis à la France et au régime colonial verront le jour plus tard.
Il est important de souligner ici, que le parti Sawaba lui-même, présenté comme parti révolutionnaire et progressiste, n’a pu accéder au pouvoir en 1957, que parce qu’il était d’abord dans les bonnes grâces de l’administration coloniale. Dès que son leader Djibo Bakary appela à voter NON en 1958, les manœuvres de l’administration coloniale – notamment la falsification des résultats – le renvoyèrent du pouvoir.
Ce pan de notre histoire montre que le multipartisme et la démocratie ont été des instruments entre les mains du régime colonial, et que l’introduction répondait aux besoins politiques métropolitains et de stratégie internationale du régime colonial français. Dans le contexte de la guerre froide, le multipartisme et la démocratie ont été liquidés, et les partis uniques ont été érigés en remparts contre le communisme, avec la bénédiction du Bloc de l’Ouest. Réintroduits à la fin de la guerre froide, dans l’euphorie de la victoire contre le communisme, ils répondaient aux besoins de nivellement du monde par le libéralisme, sous l’hégémonie du bloc occidental.
La fin de l’Histoire (F. Fukuyama, 1992), c’est-à-dire la victoire de la démocratie libérale sur les autres idéologies, n’aura été que mégalomanie et illusion. Le rêve d’un monde unipolaire n’aura duré qu’un printemps. L’hégémonie occidentale se désagrège, le monde se multipolarise, l’histoire consciente prend le dessus sur l’inconscient de l’histoire, les peuples africains prennent en main leur destin.
Hier, comme aujourd’hui, le dessein du multipartisme d’inspiration occidental et la vocation du modèle démocratique occidental demeurent les mêmes : faire de l’Occident la référence, la norme, servir ses intérêts d’abord et avant tout. C’est là, une raison impérative de mettre en place une forme d’organisation politique qui répond aux attentes du plus grand nombre de Nigériennes et de Nigériens.
VI. Bannir le mimétisme
Nous n’avons aucun mérite à imiter ou à parodier ce que des peuples étrangers, qui vivent dans des conditions différentes des nôtres, ont mis en place pour les besoins particuliers de leur existence. Notre comportement moutonnier s’explique par la conjonction de multiples facteurs : le manque de discernement, la paresse intellectuelle, le déficit d’imagination, l’absence de repères et de modèles endogènes, l’ignorance de notre histoire, la méconnaissance de nos cultures.
Nous imitons les Occidentaux et les Orientaux, mais eux – contrairement à nous – tiennent leurs ancêtres, leurs histoires et leurs traditions, en très grande estime. Ils vivent encore des réalisations politiques, sociales et culturelles léguées par leurs pères. Au besoin, ils les modifient pour les adapter à leur temps. Traditions gréco-latines pour les Occidentaux, traditions bédouines pour les Orientaux, continuent d’alimenter leurs présents et d’inspirer leurs activités. Ils honorent leurs ancêtres, ils se servent de leurs mythes, de leurs légendes pour innover et inventer dans le domaine des sciences et des techniques. Ce faisant, ils investissent le passé dans le présent. Voici un exemple parmi d’autres : quand il s’est agi de donner un nom aux terres rares dont la découverte est relativement récente, les scientifiques se sont inspirés de la mythologie gréco-latine. Aux éléments naturels ils ont donné les noms de lanthane (du grec, caché), de cérium (du latin Cérès, déesse de l’agriculture), de praséodyme (du grec, vert pâle, jumeaux), de néodyme (du grec nouveaux jumeaux), de prométhium (dieu de la mythologie grecque), de dysprosium (du grec, difficile à obtenir), de lutécium (de Lutèce ancien nom romain de Paris).
Mais pour nous, qu’est-ce que le passé, sinon un temps dépassé ? Qu’est-ce que l’histoire, sinon le récit du missionnaire, celui de l’explorateur, ceux du colonisateur, du voyageur et du marchand oriental ou encore les faits d’armes chantés par le griot ? Que sont les traditions, les mœurs et les coutumes ancestrales, sinon des choses dont nous nous détournons parce nous en avons honte ?
D’où vient cette propension à préférer l’étranger à l’autochtone ? Nous nous prosternons volontiers devant les souverains occidentaux, nous baisons les mains des monarques orientaux, mais nous nous gaussons du roi africain. Pourtant la royauté a été la structure politique africaine la plus commune.
Quelle Constitution africaine ne s’empresse pas de déclarer en préambule, son attachement à la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 ? Mais de quel homme traitait ladite déclaration ? Du colonisé soumis au Code de l’indigénat ? De l’homme noir que le Code Noir considérait comme un bien meuble ?
Quel pays africain, rompant les liens du conformisme, s’élevant au-dessus des complexes, prendra la liberté de porter la parole des ancêtres au cœur de la Constitution ? Qui portera le Serment des Chasseurs de 1222, et la Déclaration de Kouroukan Fouga de 1235, « à l’adresse des oreilles du monde entier » ?
Entre la Refondation qui est innovation et le mimétisme qui est reproduction du même, il y a une antinomie. Le mimétisme consiste dans la reproduction de l’ordre ancien. Cet ordre dit constitutionnel normal est en vérité l’ordre occidentalo-colonial qui nous régit depuis plus d’un siècle. Refonder, c’est reprendre l’initiative historique. La Refondation appelle la fin de la répétition et du simulacre. Elle incite à recourir aux gisements historiques et culturels dont nous disposons pour édifier les institutions et les lois qui répondent à nos besoins.
VII. De la détermination des principes et des valeurs
De coutume, nos Chartes, nos Constitutions et d’autres instruments d’orientation s’ouvrent par une simple énonciation de valeurs et de principes. Les mêmes valeurs, les mêmes principes reviennent, sans qu’on puisse leur trouver une origine autre que la reproduction automatique.
En ces temps de Refondation, rien ne doit être admis, s’il n’est au préalable dûment justifié. D’où viennent nos principes ? D’où viennent nos valeurs ? Ces questions sont essentielles. Le principe, c’est le fondement, ce sur quoi on se fonde pour agir ou pour juger. La valeur, c’est ce qui permet d’évaluer, c’est la norme, la mesure qui permet d’apprécier une conduite, une action. Le même concept peut être principe et valeur à la fois. De là vient la confusion fréquente entre les deux termes. Par exemple, la liberté et l’égalité peuvent être à la fois des principes et des valeurs. Au sens large, l’égalité et la liberté sont des valeurs, tandis que l’égalité en droit, et la liberté d’aller et de venir sont des principes.
De quelle manière devons-nous procéder pour déterminer les principes et valeurs qui doivent entrer dans nos Chartes et Constitutions ?
Nous devons nous informer à deux sources :
L’éducation considérée comme le lieu de formation de l’être humain, lieu de développement et de transmission de facultés physiques, intellectuelles et morales ;
La culture entendue comme ce qui est commun à un groupe d’hommes, ce qui est transmis à l’intérieur de ce groupe.
Or, comme le note Abdou Moumouni, dans son ouvrage l’éducation en Afrique :
« A travers la grande diversité ethnique des populations de l’Afrique Noire, la diversité des formes de leur organisation sociale, reflétant une différenciation dans le niveau de développement économique, politique et social atteint avant la conquête coloniale, on trouve dans le domaine de l’éducation un certain nombre de traits généraux et communs, manifestation incontestable d’une communauté de culture chez les peuples africains ».
Boubou Hama, dans le même sens affirme que « l’apparente diversité des peuples africains, cache une profonde unité »
Au demeurant, dans l’œuvre de Refondation, les principes et les valeurs doivent procéder de l’examen minutieux de l’éducation et de la culture africaines. Un examen, même rapide de notre éducation et de notre culture ferait ressortir les principes et valeurs suivants : Honneur – Responsabilité – Courage – Honnêteté – Probité – Piété – Travail – Endurance – Respect – Tolérance. (à suivre)
Farmo M.
