Une vue de la scène du CCOG lors du concert d’hommage aux anciennes gloires de la musique, le 13 fevrier 2026
« À défaut de créer, il faut revisiter les créations passées afin de les revaloriser », recommande non sans amertume Mme Ali Soumaila Aichatou, une des chanteuses principales du groupe Sogha Niger, plus connue sous le surnom de Aichatou Dan Kwali. Ces propos résument de manière générale le constat peu reluisant quant au dynamisme de la création artistique au Niger ces dernières années. Mais, traduite en acte, cette invite à revisiter les anciens succès dans la musique a fait agréablement mouche le 13 février 2026. C’était lors du concert d’hommage aux anciennes gloires de la musique nigérienne à travers la reprise de leur répertoire. Le public qui a fait le déplacement n’a pas été déçu, car les prestations étaient de très bonne facture. Des artistes triés sur le volet ont repris à merveille 30 titres fétiches de musiciens disparus. Entre autres, «Dango» du défunt Saadou Bori ; «Unité» de feu Adams junior ; « Takieta» du regretté Elhadj Taya ; « Karan mota» de Hassan Garba ; «Sangala» de Sani Aboussa ont ainsi été rejoués au grand bonheur du public.
Les plus jeunes ont découvert avec plaisir ces créations musicales, les noms de leurs créateurs originels. Mais pour certains, parmi les plus anciens, c’était un plaisir mêlé ; car il y avait de la nostalgie : celle du souvenir de la vibrante scène du CCOG où ont été révélées de grandes figures de la musique. C’était en effet là qu’un 13 février de l’année 1987 avait été lancé le concours national de musique moderne Dan Gourmou. Concernant le retour sur les belles œuvres du passé, on peut également rappeler que lors de la première édition de la Semaine Culturelle Al’Ada qui s’est tenue à Niamey du 26 juillet au 3 Août 2024, le programme de cet événement a été étoffé et agrémenté avec les créations de l’époque glorieuse de l’art au Niger. Il s’est agi en effet de faire revivre au public les ballets, chansons, pièces de théâtre ainsi que les valeurs et messages véhiculés à travers ces œuvres primées au fil des éditions du festival national de la jeunesse.
Une situation qui interpelle…
Au-delà de la nostalgie d’une certaine époque que suscitent les succès artistiques du passé, la situation du secteur de l’art et de la culture au Niger soulève des interrogations, notamment sur les raisons de la léthargie dans la création artistique. C’est à se demander si les différents acteurs n’ont pas rompu avec les muses, à en juger par le silence pesant de la scène culturelle faute d’assiduité dans la tenue de grandes rencontres culturelles. Un état de fait qui contraste avec celui des années 1970-1990. C’était l’époque où se tenait le Festival national de la jeunesse, rencontre culturelle multidisciplinaire. Véritable cadre de brassage entre jeunes, d’éclosion et de révélation de talents, le festival national de la jeunesse avait été institué au Niger en 1976 et se déroulait de manière tournante. Vers le milieu des années 2000, les autorités nationales avaient décidé d’attribuer aux différentes régions du pays l’organisation d’activités culturelles thématiques avec l’appui de l’Etat au niveau central, à travers le ministère en charge de la Culture. Ainsi, le Prix Dan Gourmou a été transféré à Tahoua ; le festival de la chanson féminine établi à Tillabery ; le festival du théâtre et de l’humour installé Zinder ; le festival de ballets et chants a pour cadre Dosso ; le festival de la musique traditionnelle logé à Maradi et Niamey devait abriter le festival des musiques africaines, etc. Cependant, à l’épreuve de la réalité, des questions se posent sur la viabilité de cette décentralisation de l’organisation des événements culturels nationaux qui, ont perdu de leur assiduité.
Investir dans la création, promouvoir les industries culturelles et créatives
Par ailleurs, on peut s’interroger aussi sur le sort de plusieurs festivals initiés par des acteurs culturels et associations dans les domaines du conte, des marionnettes, du théâtre, du cinéma, qui ne se tiennent plus. Que dire aussi de l’attitude du public nigérien quant à la consommation des produits culturels nigériens ? Dans ce chapelet d’interrogations, on ne peut passer sous silence la mission et la capacité des structures d’appui et d’encadrement du secteur de la culture dans son ensemble, avec en toile de fond la question des ressources humaines et financières. L’exemple des initiatives publiques et privées dans les pays de la sous-région comme le Mali, le Burkina, la Côte d’Ivoire et le Sénégal devrait inspirer acteurs culturels et autorités du secteur. Au-delà des moyens, la création a besoin de scènes, de compétitions, du public pour être appréciée, critiquée et valorisée.
Aujourd’hui plus que jamais, émerger dans les Industries culturelles et créatives exige des actions structurées ; mais avant tout un changement de paradigme dans la façon de considérer le secteur, la prise en compte de la révolution numérique, de l’IA. Ce que recommande le nouveau rapport 2026 de l’Unesco intitulé « Repenser les politiques en faveur de la créativité ». Cette étude révèle que malgré le peu de financement dont il bénéficie, avec à peine 0,6% du PIB mondial, le secteur de la culture contribue à la croissance et au développement, comme l’illustre le commerce mondial des biens culturels qui a atteint en 2023 un montant de 254 milliards de dollars. Ces chiffres qui montrent à la fois des opportunités et des écarts importants dans les politiques, interpellent quant à la nécessité de mettre en place des cadres qui soutiennent la créativité afin qu’elle prospère et profite véritablement aux sociétés.
Souley Moutari (ONEP)
