Une vue de stands de participants nigériens à la dernière édition de la Semaine du Numérique au Burkina Faso
Il est bien possible et facile aujourd’hui d’acheter sans se déplacer, dans une boutique, un magasin, une alimentation générale, un restaurant ou toute autre entité commerciale, d’effectuer ainsi un paiement, depuis son smartphone, se faire livrer ou faire livrer une commande à quelqu’un, en toute sérénité. Des startups du domaine du numérique participent au développement de cette dynamique. C’est le cas du réseau social ‘‘tout en un’’, 100% Nigérien. Qwiper, ce premier réseau social nigérien, hébergé au Niger et Direct Go, la plateforme d’e-commerce qui a valu à son promoteur le Premier Prix 2021 de la compétition e-Takara, prouvent ces aptitudes, cet allant et cette aisance de développer des plateformes complètes, mais aussi simples dans l’exploitation et l’utilisation, avec l’ingéniosité et la détermination des compétences locales, créant ainsi des solutions adaptées aux réalités du pays.
Les deux applications sont téléchargées, chacune des dizaines de milliers de fois sur Android et iOS. Elles symbolisent une dynamique d’entrepreneuriat portée par l’engagement, la persévérance et l’espoir en faveur de l’inclusion numérique ; une donne dans laquelle des talents locaux créent des solutions utiles, sûres et accessibles, au service des citoyens et des institutions.
En effet, avec le développement et le déploiement progressif des moyens de paiement digitaux et l’amélioration de la connectivité ainsi que l’accessibilités aux outils électroniques, l’économie numérique prend son envol au Niger. L’entrepreneuriat digital suscite de plus en plus d’engouement chez les jeunes. Les initiatives, les innovations n’ont certes jamais manqué de la part de cette jeunesse qui a fait du développement des solutions numériques, le codage, un métier, ces dernières décennies. Mais sortir du lot, s’inviter dans le quotidien des Nigériens en offrant des solutions endogènes adaptées à leurs réalités, et maintenir le cap de viabilité constituaient un challenge de taille que seules quelques startups arrivent à relever.
Depuis plusieurs années, le gouvernement conduit une politique ambitieuse en faveur de l’innovation et de l’émergence des startups locales structurées à travers le renforcement des capacités, l’incubation-formation-appui-recherche-développement, un environnement propice, un cadre réglementaire et la protection des données. « A l’heure où le numérique façonne la puissance des Nations, maîtriser nos communications et nos données n’est plus une option, c’est une nécessité », disait le ministre de la Communication et des Nouvelles Technologies au lancement de Qwiper.
Qwiper, le premier réseau social nigérien cumulant plus de 100 000 téléchargements sur Android et iOS
Pensé comme un véritable écosystème numérique intégré et inclusif, le projet remonte à 2018, sous le nom de Qwiper Feed. L’idée était d’agréger l’actualité et de proposer parallèlement un espace de petites annonces. Cette vision a ensuite considérablement évolué. La société Qwiper prend pied en février 2024 avec beaucoup plus d’ambition. Le promoteur de la startup, Issoufa Abdou Ousmane, un jeune ingénieur en génie logiciel, quitte son emploi pour se consacrer exclusivement au développement de la plateforme. Quelques mois plus tard, en octobre 2025, Qwiper est lancé solennellement au cours d’une cérémonie organisée en grande pompe, en présence des autorités dont le ministre de la Communication et des Nouvelles Technologies de l’Information. Selon Issoufa, son joyau, l’application Qwiper, enregistre aujourd’hui plus de 100 000 téléchargements sur Android et iOS.

Issoufa, le jeune ingénieur de 24 ans, et ses 10 collaborateurs parmi lesquels essentiellement des développeurs comme lui, ont élu siège dans un bâtiment sur le boulevard Tanimoun, en face du centre technique de la FENIFOOT. Ils veillent notamment à la fluidité dans le fonctionnement de l’application qui, dans ses facettes actuelles, permet à l’utilisateur de publier des textes, des photos, des vidéos, des audios, des articles ou des sondages, de suivre des personnes et des médias, de communiquer par messagerie, appels et groupes, mais également d’accéder à une marketplace, à des offres d’emploi, des événements, des services de mobilité et de livraison. Loin de reproduire un format de réseau social déjà existant, celui-ci est plutôt pensé pour être progressivement « une super application » adaptée, a priori, aux usages et aux réalités du pays. Mieux, étant conçu par une équipe constituée de jeunes geeks Nigériens basée au Niger, avec son infrastructure principale hébergée par l’ANSI (Agence Nationale pour la Société de l’Information), Qwiper permet de développer des compétences locales, de participer à la construction d’un véritable écosystème numérique endogène.
Confronté aux mêmes exigences que les grandes plateformes internationales populaires telles que Facebook et TikTok, Qwiper s’investit à offrir une expérience fluide, rapide, sécurisée et attractive. « Un utilisateur ne pardonne pas une application lente ou compliquée simplement parce qu’elle est locale », reconnaît Issoufa dont l’ambition ne repose pas sur un vent de faveur du slogan « consommons local ! », pour faire de Qwiper une entreprise technologique de référence, d’abord au Niger, puis progressivement dans le Sahel et sur d’autres marchés africains. Il s’agit pour lui de contribuer à l’émergence d’un écosystème dans lequel davantage de jeunes Africains deviennent non seulement utilisateurs du numérique, mais aussi concepteurs, développeurs, créateurs, entrepreneurs et producteurs de technologies.

L’intérêt en Qwiper pour l’internaute nigérien réside également dans la proximité. Il peut retrouver l’actualité locale, des créateurs nigériens, des opportunités d’emploi, des événements, des commerces et des services qui correspondent directement à son environnement. Qwiper est en outre disponible en français, haoussa, arabe et anglais. « Cette dimension linguistique est particulièrement importante pour nous parce que l’inclusion numérique ne peut pas se limiter aux populations parfaitement francophones », indique le promoteur.
Pour le promoteur de la startup, l’évolution de Qwiper doit être appréciée sur plusieurs années. « Nous sommes encore au début de ce que nous voulons construire », dit-il. Issoufa souligne que le modèle économique de son réseau social est volontairement diversifié. Il repose notamment sur la publicité numérique, les services destinés aux entreprises, des solutions professionnelles, certaines commissions liées aux transactions ou services proposés sur la plateforme ainsi que différents services à valeur ajoutée.
Parallèlement, l’entreprise mère et éponyme de Qwiper a développé Qwiper Console, une plateforme de gestion destinée aux entreprises et organisations, et Shagona qui permet notamment à des commerçants et petites entreprises de gérer leurs ventes, stocks, clients et dépenses tout en disposant d’une présence commerciale directement reliée à Qwiper. Elle dispose également d’un Prosh, orienté notamment vers la mobilité et la livraison.
Pour attirer les influenceurs et tout autre créateur de contenu, Nigériens particulièrement, Qwiper Points permet de récompenser l’activité et l’engagement sur la plateforme. « Nous voulons que les créateurs nigériens considèrent progressivement Qwiper comme un espace sur lequel ils peuvent réellement construire une communauté », annonce le PDG de Qwiper.
Ce système à valeur, la startup travaille à lui associer des mécanismes de monétisation pour transformer ces Points en revenus réels. « Une grande partie de la valeur générée par les audiences africaines sur les plateformes numériques est captée à l’extérieur de nos économies. Nous devons être capables de développer nos propres écosystèmes de créateurs, de publicité et de monétisation », estime Issoufa.

Le plus grand challenge reste cependant celui des ressources. Issoufa et ses collaborateurs se disent être conscients de devoir construire une infrastructure capable de servir un nombre croissant d’utilisateurs dans un environnement où les ressources financières, humaines et technologiques disponibles ne sont évidemment pas comparables à celles des géants mondiaux du numérique. « Cela oblige notre équipe à beaucoup optimiser, expérimenter et innover », dixit le patron de Qwiper qui œuvre à fournir des outils de visibilité, statistiques, divers formats de publication, des interactions, des mécanismes de monétisation et, à terme, davantage de solutions professionnelles.
Direct Go, restaurants-alimentations générales-boutiques et pharmacies aux portes des Nigériens
Direct Go, l’application produite par la startup nigérienne Silsila Tech est à sa version 6.0.0 et s’adapte de plus en plus aux besoins des citoyens. En plus des services de commande en ligne auprès de restaurants, alimentations et boutiques réels, les prestations de courses, il est aussi possible de voir les pharmacies ouvertes les plus proches de soi au besoin, à tout moment, avec une proposition d’itinéraire rapide pour s’y rendre ainsi que l’option de commissionner un livreur. L’application qui a valu dès ses débuts, en 2021, à la startup qui l’a créée, le premier prix de la compétition E-takara, avec à la clé une enveloppe de 20 millions, ambitionne de s’imposer dans le quotidien des Nigériens. La startup installée au quartier Koubia de Niamey s’attèle à y intégrer bientôt le service de transport intra-urbain VTC. Pour le promoteur de la plateforme, ces offres complémentaires apportent à l’utilisateur la restauration, les rayons des alimentations générales, des boutiques et des pharmacies à ses portes, quitte à se faire livrer, faire livrer à quelqu’un ou s’y rendre via le service VTC.
Tahirou Hama Djibo, ingénieur en informatique et électronique, un passionné du développement de l’architecture logicielle, en est le promoteur. Diplômé de l’ISEN (Institut Supérieur de l’Électronique et du Numérique) de Toulon, en France, il est rentré au pays pour se lancer dans l’entrepreneuriat digital, après avoir évolué pendant plus de 10 ans dans le secteur bancaire, les télécommunications et l’incubation des startups, en Europe et au Maghreb.
« La promesse liée au Prix E-takara était de diversifier l’activité, en passant des restaurants aux alimentations, boutiques, etc., et d’initier également des services digitaux. L’intégration du volet accès aux pharmacies me tient particulièrement à cœur. C’est quelque chose qui peut réellement sauver des vies, car lorsqu’il s’agit de santé, chaque seconde compte », affirme Tahirou.
« Nous avons également ouvert Direct Go à l’international. Désormais, une personne située dans n’importe quel pays du monde peut commander pour ses proches qui se trouvent au Niger, dans des restaurants, alimentations ou boutiques, et payer par les moyens de paiement digitaux, notamment par carte bancaire Visa ou Mastercard. Cela constitue une véritable forme d’inclusion de la diaspora », souligne le promoteur qui compte également d’inclure les personnes vivant dans les villages éloignés du pays, d’ici 2027. « L’idée est, par exemple, de trouver un commerçant dans un village de Maradi, de le former à l’utilisation des outils numériques et de lui fournir une petite tablette ou un ordinateur connecté à Internet. Ainsi un ressortissant de ce village qui réside aux Etats-Unis ou à Niamey, peut faire des achats dans cette boutique et payer pour ses parents, ses oncles, etc. Cela permettrait donc, de manière très concrète, d’inclure toutes les couches de la population nigérienne, où qu’elles se trouvent », explique Tahirou.

S’agissant des VTC, il est question de permettre à un jeune qui possède un véhicule mais qui n’a pas d’emploi, ou qui travaille à temps partiel, de s’inscrire sur la plateforme et de devenir chauffeur, selon sa disponibilité. Il pourra ainsi effectuer des courses et générer des revenus.
En 5 ans, Direct Go a connu une nette évolution. Au départ, la majorité de ses utilisateurs étaient des expatriés, qui connaissaient déjà ce type de plateformes à l’étranger et qui se reconnaissaient dans le concept de Direct Go. « Aujourd’hui, la quasi-totalité des utilisateurs sont des Nigériens. Cela montre qu’une véritable digitalisation est en cours au Niger et que les populations commencent à s’habituer à des outils numériques comme Direct Go. Nous sommes actuellement autour de 15 000 téléchargements sur Android et un nombre légèrement inférieur sur iOS », indique Tahirou qui envisage de miser sur la communication et d’ouvrir son capital à des investisseurs.
Il existe plusieurs plateformes similaires dans la sous-région, notamment Gozem au Togo et plein d’autres acteurs en Côte d’Ivoire. Gozem, par exemple, a réalisé une importante levée de fonds récemment, à hauteur de plusieurs dizaines de millions de dollars. Ce qui démontre le potentiel considérable de ce secteur où la différence dans la concurrence, là où elle existe véritablement, réside dans la densité et le maillage du réseau de livraison, la promptitude dans la prise en charge des commandes. Tahirou travaille à relever le défi, avec quelques développeurs, une dizaine de livreurs permanents et beaucoup de livreurs et coursiers collaborateurs. « Notre ambition est de nous inscrire dans cette dynamique des startups africaines qui contribuent au rayonnement de leurs pays », dixit l’entrepreneur.
Une startup a particulièrement besoin de compétences et de personnes capables de porter des projets complexes dans la conception mais facile dans l’exploitation. « J’aimerais notamment pouvoir recruter des talents travaillant actuellement dans de grandes entreprises, comme Nita ou Amana. Leur expérience pourrait permettre d’accélérer considérablement le développement de nos activités. Nous avons donc besoin d’investir dans les ressources humaines et, bien sûr, dans la communication ».
Du reste, une grande partie de l’activité repose sur les livreurs qui travaillent avec les moyens roulants de la startup motos ou avec leurs propres motos. Cela permet ainsi de créer des emplois. Sur chaque commande, Direct Go prélève une commission comprise entre 5 et 10 % du montant hors taxes auprès du commerce partenaire, qu’il s’agisse d’un restaurant, d’une alimentation ou d’une boutique. L’entreprise facture également des frais de livraison au client.
Ismaël Chékaré (ONEP)
