Violences faites aux femmes et aux filles : Le silence coupable des communautés

Société

Chaque jour, une femme est violentée, une fille est violée, une fille est mariée de force ou précocement au Niger. Cette situation est récurrente surtout en milieu rural où le poids de la tradition et des coutumes joue un rôle de premier plan.En effet, brutaliser une femme, une fille, est un comportement normal ou approprié approuvé dans une société où le plus souvent la femme est marginalisée. Maltraitance psychologique / émotionnelle ; viol, agressions sexuelles, agressions physiques, mariage forcé et déni de ressource, d’opportunités ou de service sont des phénomènes courants au Niger. Que ce soit dans le foyer ou dans le milieu scolaire, le sexe féminin est toujours frappé d’ostracisme.

L’atteinte à l’intégrité physique et morale de la femme ou de la fille est devenue un fait de société qui maintient généralement le sexe féminin dans une situation peu confortable. Pour elle comme pour ses proches, La situation est alarmante,  surtout en milieu rural où les victimes ont peu de  voies de recours,  malgré les efforts déployés par les acteurs de la lutte contre les violences faites aux femmes en général et aux jeunes filles ou, les nombreuses dispositions réglementaires pour les prémunir contre de tels dérapages. Les nombreux témoignages recueillis par l’ONG SOS-Femme et Enfants Victimes de violences familiales (SOS-FEVVF) en maintes zones du Niger profond  en disent long sur l’existence, la persistance et l’ampleur du phénomène.

Fassouma, malentendante (sourde) est née d’une mère handicapée mentale résidant à Zinder. Personne ne connait son père. Mais à l’âge de sept ans, une personne de bonne volonté décide de la récupérer et de l’inscrire à l’école Zengou filles, pour l’éloigner des risques qu’elle encourt en vivant avec sa mère. Un matin, sa maîtresse constate que la petite Fassouma a une démarche anormale et voulut en connaitre la raison. Elle raconte : « C’était un samedi du mois de novembre 2018, comme je connais ma vraie mère, j’allais à sa rencontre. Bien que malade mentale, ma maman me donne de l’argent ou quelques fruits chaque fois que je lui rends visite. Ma famille adoptive ne m’assurant pas tous mes besoins, il m’arrive même de passer la nuit chez ma mère sans que cela n’interpelle personne. Cette nuit-là, un monsieur que je peux reconnaitre visuellement mais dont je ne connais pas le nom est venu me prendre nuitamment et m’amena dans un lieu sombre. Il enleva ma jupe et ma culotte, puis me pénétra. J’ai eu très mal, mais il m’a fermé la bouche pour que je ne pleure pas ». Les examens médicaux ont attesté la pénétration et les traces du sperme.

Une autre fille, répondant également au nom de Fassouma A, âgé de quatorze ans et orpheline de mère depuis sa tendre enfance raconte également sa mésaventure. « Je suis née à Kissambana, village situé à 20 km à l’est de Mirriah (région de Zinder). J’ai grandi avec ma grand-mère maternelle où j’ai fréquenté l’école jusqu’en classe de 5ème.  Pendant les vacances une tante paternelle que je ne connais même pas,  nous rendit visite et annonça à ma grand’mère qu’elle m’a trouvé un mari son propre enfant, un ‘’exodant’’ venant du Nigeria. Ma grand-mère lui opposa un refus catégorique en arguant que je suis élève et que je suis encore jeune pour le mariage. Quelques jours plus tard, ma grand-mère décède, je me retrouve donc sans aucun soutien. C’est ainsi que, sans mon consentement, on fixa la date de mon mariage. Ce qui du coup mettait fin à ma scolarité. Après quatre mois de mariage, le mari qu’on m’a imposé, me répudia avec une grossesse de deux mois et sans véritable famille d’accueil car mon père avait toujours clamé que mon mari était irréprochable. Quand la grossesse arriva à son terme, j’ai fait deux jours de travail, avant que je sois évacuée à Zinder où on me fit  une césarienne. Le lendemain, l’enfant mourut.

Si l’histoire des deux est écœurante, il n’en demeure pas moins que celle de Dayaba est plus loquace.  Née à Zinder en 2004, elle a grandi avec sa mère car son père était  décédé. A l’âge de neuf ans, elle abandonne l’école.  La suite c’est elle qui l’a raconte :
« En 2017, un boutiquier du quartier m’aborda et me dit qu’il veut m’épouser. Sans lui donner mon accord, il fit part de ses intentions à ma mère qui m’en informa. Elle me conseilla même de lui donner sa chance. Le boutiquier vient chez nous chaque fois que ma maman s’absente pour mener ses activités. Un jour il me donna deux comprimés. Comme je lui disais que j’avais des maux de tête et que ces comprimés me donnent des vertiges, il me prit pour m’amener dans la chambre. Comme il n’y avait personne à la maison, il profita de ma faiblesse pour coucher une première fois avec moi. Il me supplia de ne pas en parler à ma mère. Depuis il continua à abuser de moi en me donnant ces comprimés (elle montre des pilules) me rassurant que rien ne se passera. Vers la fin du mois de ramadan, j’ai piqué une crise car au début on soupçonnait l’estomac (l’ulcère) mais ma mère me dit un jour que ma poitrine a grossi et qu’elle va m’amener en consultation. C’est ainsi qu’on lui annonça mon état. Le boutiquier tenta de nier les faits avant d’avouer son forfait. J’ai beaucoup souffert car j’étais tout le temps malade. Toute ma prise en charge était assurée par ma mère jusqu’à mon accouchement. Il a fallu l’implication de SOS femmes et enfants pour que le père de l’enfant prenne en charge le baptême. Il a foutu ma vie et l’honneur de ma maman car c’est la première fois que j’ai vu ma mère pleurer à chaudes larmes ».

L’histoire de Hannatou est tout aussi déconcertante.  Née vers 1978 à Zinder, Hannatou est mère au foyer. A 41 ans, cette brave femme est victime de violence conjugale. Elle raconte, ici, l’enfer que lui a fait vivre le père de ses 13 enfants. « Je me suis mariée à un commerçant depuis 1995. Nous avons eu 13 enfants dont 7 filles. Mon mari a pris une seconde femme en 2016. Le début de mon clavaire date de cette époque. Au début, il a commencé à dormir chez nous que deux fois par semaine prétextant qu’il voyage beaucoup. Après il a complètement cessé de venir en me laissant avec 13 enfants à prendre en charge dont deux drépanocytaires. Faute de moyens (nourriture, habillement), les enfants ne vont plus à l’école ou produisent des résultats scolaires médiocres. Malgré l’ordonnance du juge qui lui impose une pension alimentaire de 3000 f par enfant et par mois, il ne m’a plus rien donné depuis mars 2017. Pire, il n’a jamais pris en charge les frais médicaux liés au statut des deux enfants drépanocytaires. J’ai vendu tous mes meubles et autres pour que mes enfants ne manquent de rien, aujourd’hui par sa faute mes enfants sont devenus des cas sociaux »

Comme nombre de ses camarades d’âge, Rachida I., cette jeune fille originaire du village de Fondo Maiyaki dans le département de Flingué (région Tillabéry) vient à Niamey, pendant la saison sèche, pour y mener des travaux ménagers et gagner un peu d’argent. Cet exode saisonnier est la seule option pour elle comme pour  bon nombre des filles de son village. A Niamey, la jeune fille est logée chez sa tante, venue elle aussi travailler en ville avec son mari pendant la saison morte. Une situation à risque pour ces jeunes villageoises sans grande protection dans la capitale. En effet, Rachida a été victime d’agression sexuelle par une clique d’une vingtaine de garçons. Une nuit de janvier, alors qu’elle revenait d’un baptême en compagnie de trois de ses amies, les jeunes filles ont été interceptées dans une rue sombre du quartier Bobiel. « Un des garçons m’a terrassée de force ; les autres se sont mis à me palper les seins. Nous avons crié de toutes nos forces, mais il n’y avait pas de gens dans la rue. Par chance, un taxi est arrivé et quand le taximan a éclairé les garçons, ils se sont enfuis » raconte-t-elle, encore traumatisée. Rachida et ses amies ont reconnu certains de leurs agresseurs, originaires eux aussi d’un village du département de Filingué. Après ces événements, l’oncle de Rachida a porté plainte au commissariat. Les filles ont fait une déposition et ont été amenées à la maternité Issaka Gazobi pour les examens de circonstance. Six de leurs agresseurs ont été arrêtés, les autres sont en fuite. L’affaire a été portée devant le juge. Le rendez-vous pour le procès a même été fixé mais il a dû être reporté à deux reprises. Rachida est l’aînée d’une fratrie de quatre enfants. Son père est agriculteur et sa maman pratique le maraîchage. Avec le peu d’argent qu’elle gagne en ville, cette brave fille aide sa famille restée au village. « Je gagne 12.500 FCFA par mois avec lesquels je satisfais mes petits besoins et j’aide ma maman » confie-t-elle. Rachida n’a pas eu la chance d’aller à l’école ; malheureusement ses jeunes frères aussi. « J’ai voulu aller à l’école, mais on ne m’a pas inscrite. Chez sa patronne, la jeune fille travaille de 8 à 19h30 avec une pause entre 15h et 16h. Mais, au cours des trois jours pendant lesquels elle s’est absentée pour faire les dépositions au commissariat et les examens à la maternité, Rachida a été ‘’licenciée’’ par sa patronne.

Ces témoignages démontrent comment les femmes subissent le comportement ‘’bestial’’ de certains hommes sans scrupules. Pourtant, la violence sexuelle à l’encontre des enfants est l’une des pires formes de violation des droits de l’enfant. Elle constitue une grave atteinte à la dignité, à l’intégrité mentale et physique et au développement de l’enfant.

Selon des données relevées dans le bulletin statistique N°003- édition 2018, de 2016 à 2017, 85 mineurs ont été victimes d’abus sexuels et de violence. Le risque est plus élevé pour les femmes pauvres fréquemment exposées à la violence de leur conjoint. Heureusement des structures comme l’ONG SOS-Femme et Enfants Victimes de violences familiales (SOS-FEVVF) s’activent pour non seulement dénoncer ces pratiques, mais aussi pour porter assistance aux victimes et sensibiliser les communautés sur leurs conséquences sur  la santé physique et mentale des filles.

Par Rahila Tagou(onep)