Interview de Mme Garama Saratou Rabiou Inoussa, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre la Désertification : “Il faut agir vite et bien pour préserver ces écosystèmes aquatiques, sources de vie”

Société
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Madame la Ministre, notre pays célébre le 03 Août 2022, date anniversaire de la Proclamation de l’indépendance du Niger, la 47ème édition de la Fête Nationale de l’Arbre (FNA). Quelle sera la particularité de cette édition 2022 dont le lancement officiel des activités commémoratives se déroulera à Tillabéri?

Je voudrais, tout d’abord, commencer par rendre grâce au Tout Puissant, le Clément, le Miséricordieux pour nous avoir permis de commémorer le 62ème anniversaire de la proclamation de l’indépendance de notre pays, anniversaire consacré, vous le savez, depuis Juillet 1975 à la célébration de la Fête Nationale de l’Arbre.

Dans le cadre des festivités prévues au titre de cette édition, nous poursuivons résolument la décentralisation de l’organisation de l’évènement région par région de notre pays ; et partant, l’accompagnement du Programme d’embellissement de nos capitales régionales.

Cette année, c’est la région de Tillabéri, capitale du Fleuve, bénéficiaire du «Programme Tillabéri Tchandalo», qui aura l’honneur d’accueillir la 47ème édition de la Fête Nationale de l’Arbre, qui consacre le lancement officiel de campagne nationale de reboisement placé sous le Haut Patronage de Son Excellence Monsieur MOUHAMED BAZOUM, Président de la République, Chef de l’Etat.

Pour répondre à votre question, l’Edition 2022 de la Fête Nationale de l’Arbre est marquée par plusieurs innovations que vos lecteurs auront tout loisir de découvrir au fur et à mesure du déroulement des activités programmées. Je voudrais à titre d’exemples en citer juste quelques-unes:

– Une des spécificités porte sur le Concours national sur la lutte contre la désertification. Cette année les prix sont attribués par catégories de promoteurs d’actions de lutte contre la désertificateurs à savoir : les promoteurs privés ou individuels, les organisations communautaires, les collectivités territoriales, et enfin les autres acteurs qui regroupent les services publics, les écoles, les centres de santé, les lieux de culte, les casernes militaires, etc.

– Une autre spécificité que je souhaite partager avec vos lecteurs réside dans le choix des espèces forestières qui seront plantées. Il s’agit essentiellement d’espèces locales qui sont en voie de disparition. L’idée ici est de disposer dans un proche avenir d’arbres semenciers issus de ces espèces menacées de disparition, en vue de leur réintroduction. Il s’agit aussi de constituer une sorte d’arboretum régional qui contribuera utilement à l’éducation environnementale des jeunes.

– Il faudrait également noter en termes de spécificité, qu’en plus du camp de la Gendarmerie nationale où se déroulera la cérémonie officielle de plantation, plusieurs autres sites notamment ceux des Sapeurs-pompiers, et du Bureau de la Brigade de Douane DE Tillabéri feront l’objet de plantation.

– En outre, nous avons renouer avec la distribution gratuite de plants forestiers et fruitiers aux populations locales pour leur permettre de planter des arbres dans leurs concessions ou exploitations agricoles. En somme, le 3 Août 2022, c’est toute la ville de Tillabéri et ses environs qui seront transformés en chantiers de reboisement.

– Pour terminer sur les particularités de cette Edition, je vais citer aussi la forte mobilisation des jeunes à travers les scouts de l’environnement. Un camp de jeunes de scouts de l’environnement de plusieurs nationalités sera installé à Tillabéri pour poursuivre les opérations de plantation dans le cadre de la Grande Muraille Verte.

Cette année le thème retenu pour la célébration de la Fête Nationale de l’Arbre est « Lutte contre l’ensablement des cours et plans d’eau : une voie pour le relèvement et la résilience des communautés locales ». Qu’est-ce qui justifie le choix de ce thème, et comment se traduit la relation entre le phénomène de l’ensablement des cours d’eau et le niveau de résilience des communautés ?

Comme vous le savez, les actions du gouvernement en général et singulièrement celles de mon département ministériel, s’appuient sur les documents cadre d’orientation et de planification stratégiques nationaux dont :  le Programme de la Renaissance acte III, la Déclaration de Politique Générale du Gouvernement, le Plan de Développement Economique et Social, la Politique Nationale en matière d’Environnement et de Développement Durable, la Contribution Déterminée au niveau Nationale, le Plan d’actions 2021-2025 de l’Initiative 3 N, le Cadre Stratégique de Gestion Durable des Terres etc.

Dans pratiquement tous les documents que je viens de citer il ressort, en termes de diagnostic que les cours et plans d’eau de notre pays sont menacés par l’ensablement réduisant ainsi les possibilités de leur mise en valeur par les différents usagers. De manière spécifique, il ne vous échappera sans doute pas que le Programme de la Renaissance acte III «consolider et avancer», au sujet de la diplomatie environnementale, a mis l’accent sur le désensablement des cours et plans d’eau.

En luttant contre ce phénomène à travers des travaux à haute intensité de main d’œuvre, rémunérés en cash, nous créerons des opportunités de génération de revenus supplémentaires aux communautés locales. Il sera ainsi possible de développer de nombreuses activités agrosylvopastorales et halieutiques intenses et diversifiées, du fait que ces écosystèmes aquatiques renferment d’énormes potentialités susceptibles de booster le développement des cultures alimentaires et fourragères ainsi que de rentes, à travers l’irrigation et l’aquaculture.

Pour y parvenir, il faudra en amont notamment, restaurer les terres dégradées, lutter contre l’ensablement et le déboisement anarchique des plateaux et bassins versants qui alimentent ces cours et plans d’eau. L’exploitation des arbres et des forêts pour les besoins de bois de service et d’énergie pour être durable, doit s’inscrire dans le cadre d’un aménagement agrosylvopastoral. Particulièrement en ce qui concerne le bois de cuisson, nous encourageons nos concitoyens à utiliser les énergies alternatives et les équipements permettant de faire des économies de temps de travail, de bois et de ressources financières. 

Parmi les techniques que nous encourageons pour lutter contre l’ensablement figure la fixation des dunes au moyen d’ensemencement de graminées pérennes et des plantations.

Nous préconisons également le traitement mécanique et biologique des koris et des ravins. En somme, il s’agira, de mon point de vue, de traiter le mal à sa racine par un reboisement massif des zones de départ et de traversée du sable charrié par les eaux de pluie et le vent.

Madame la Ministre, désensabler les cours et les plans d’eau, c’est entre autres, maitriser les effets de l’écoulement des énormes volumes d’eau charriés par les affluents et des autres cours de ruissellement. Quelles sont les actions entreprises dans ce volet ?

La lutte contre l’ensablement, ne se limite pas seulement au désensablement assimilé au curage, dragage qui sont en fait des actions curatives, on le sait, très coûteuses. Ainsi que je le disais plus haut, nous préconisons de traiter le mal à sa racine ; autrement dit, il faut mener en amont des activités de nature à atténuer les apports de sable dans les plans et cours d’eau. 

C’est tout un ensemble d’opérations de protection et de sécurisation, dans la plupart des cas à titre préventif, incluant le traitement des bassins versants à travers les techniques de Conservation des Eaux des Sols et de Défense et Restauration des Sols (CES/DRS), la fixation des dunes, les plantations de protection, la Régénération Naturelle Assistée.

Sous l’impulsion du Gouvernement, plusieurs partenaires tant bilatéraux que multilatéraux, à travers des projets et programmes de développement, se sont mobilisés aux côtés de l’Etat pour faire face au phénomène d’ensablement des écosystèmes aquatiques et terrestres.

C’est le lieu de les remercier et les inviter à un engagement plus accru et des investissements conséquents pour inverser la tendance. Mon intime conviction est que la préservation de ces écosystèmes est assurément une des voies pour aller vers la sécurité alimentaire et nutritionnelle durables. 

Parlant de cours d’eau, nous pensons tout d’abord au fleuve Niger dont le lit s’amenuise au fil des années du fait justement du phénomène de l’ensablement. Qu’en est-il des vastes actions de désensablement du fleuve entreprises, il y a quelques années, à travers le Programme de Lutte Contre l’Ensablement dans le Bassin du Fleuve Niger (PLCE) ?

Vous faites bien de rappeler que notre pays dispose d’une solide expérience en matière de prévention et de lutte contre l’ensablement des cours et plans d’eau, à travers notamment la mise en œuvre du Programme de Lutte Contre l’Ensablement dans le Bassin du Fleuve Niger (PLCE). Ce projet a fait des réalisations considérables, du reste visibles aujourd’hui, en matière de fixation des dunes et de traitement des bassins versants.

Les résultats obtenus par ce projet ont d’ailleurs permis de négocier et obtenir une phase de poursuite et d’extension à travers le Programme Intégré de Développement et d’Adaptation au Changement Climatique (PIDACC/BN) qui intervient dans plusieurs pays du Bassin du Niger ; et dont l’objectif est de contribuer à l’amélioration de la résilience des populations et des écosystèmes dudit bassin, par une gestion durable des ressources naturelles.

Au Niger, en plus de la Région de Tillabéri, la zone du PIDACC a été étendue aux régions de Dosso et de Tahoua.

En dehors du PLCE et du PIDACC, il y’a lieu de noter, entre autres partenaires, le Programme Kandagi de Régénération des Ecosystèmes qui déploient beaucoup d’efforts en matière de traitement des bassins versants et de lutte contre l’ensablement du fleuve Niger.

En matière de lutte contre l’ensablement j’aimerais aussi citer, l’exemple du Projet Lutte Contre l’Ensablement des Cuvettes Oasiennes et le Projet de Gestion Durable des Terres qui ont engrangé des résultats satisfaisants dans les régions de Diffa et de Zinder.

A propos toujours du désensablement du fleuve Niger, la réalisation d’un tel projet présente d’énormes avantages pour notre pays, aussi bien sur le domaine de l’environnement que dans celui des transports où on peut espérer un grand apport dans le développement des transports fluviaux. Finalement, qu’est-ce qui entrave ce projet ?

Il s’agit d’une préoccupation majeure à laquelle le Gouvernement apporte des réponses appropriées. Au demeurant, je voudrais relever que la mise en œuvre du Programme Kandagi de régénération des écosystèmes, dont le barrage est une composante, contribuera significativement à diminuer les apports de sable dans le fleuve Niger.

Le gouvernement en général, et les ministères sectoriels concernés en particulier, ont pris plusieurs initiatives pour mobiliser les partenaires autour de cette préoccupation.

Le Niger fait partie des pays qui tirent d’énormes ressources de l’exploitation des eaux du bassin du Lac Tchad. Malheureusement, ce cours d’eau est gravement menacé du fait des actions anthropiques et des effets du changement climatique. Comment comptez vous assurer la préservation de cet écosystème ?

Effectivement, le lac Tchad, ce plan d’eau que nous avons en partage avec les pays de la CBLT est très menacé, en témoigne la réduction de sa superficie qui est passée de 25 000 km2 en 1970 à 14 800 km2 en 2013 selon des sources crédibles. Concernant ce plan d’eau, en plus de l’ensablement, il nous est revenu que son envahissement par Prosopis juliflora et Prosopis chilensis est une autre préoccupation des communautés locales.

Cette situation préoccupe tous les pays partageant ce patrimoine commun. Au Niger, dans le cadre de la préservation de cet écosystème d’importance, plusieurs programmes et projets sont mis en œuvre, au nombre desquels :

• le projet de la gestion durable des terres Diffa/Zinder qui mène des vastes actions de lutte contre l’ensablement (PGDT/Da/Zr);

• le programme de renforcement de la résilience dans la région du Lac Tchad ;

• le programme de renforcement des écosystèmes dans le bassin du lac Tchad ; etc.

Madame la Ministre, étant désormais établi qu’investir dans l’environnement, (donc la préservation les cours et les plans d’eau), c’est investir dans le développement des communautés locales, quel appel lanceriez-vous ici, à l’endroit des autorités, des partenaires au développement et aux communautés elles-mêmes ?

Les problèmes environnementaux sont énormes, divers et variés et se posent à l’échelle planétaire. Les effets de changement climatique, y compris la sécheresse et la désertification avec leur cortège d’érosions hydrique et éolienne et la dégradation des terres, illustrent à plus d’un titre l’énormité et l’ampleur des problèmes.

Nous ne pouvons pas, j’allais dire nous ne devons pas, regarder impuissant ces cours d’eau disparaitre au fur et à mesure. Les générations à venir nous en voudrions, si cela devait être le cas. Il nous faut agir vite et bien pour préserver ces écosystèmes aquatiques, sources de vie.

Aussi, il va sans dire qu’il s’impose une meilleure prise de conscience et une prise d’action à tous les niveaux ; car de la survie de nos écosystèmes dépend celle de l’être humain tout court. Tel est l’appel que je lance à l’endroit de tous les acteurs de développement.

Réalisée par Assane Soumana(onep)