Interview de Mme Geraldo Raynatou, cheffe d’équipe Kijima Kinaja, Lauréate CoLAB Santé Mère-Enfant : «La question de l’hygiène menstruelle est encore un tabou par manque d’informations, mais aussi à cause de préjugés socio-culturels»

Société
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Depuis 2013, une journée internationale a été décrétée pour l’hygiène menstruelle. Bien que cette journée est méconnue du grand public, des organisations féminines créent des initiatives et des évènements sont organisés pour interpeller les pouvoirs publics afin d’améliorer les infrastructures sanitaires surtout en milieu scolaire. Céline Robert, responsable de la Division Eau et Assainissement à l’AFD (Agence française de développement) a confié que chaque jour environ 300 millions de femmes voient leurs règles et 80% de ces femmes utilisent des morceaux de tissus et ou bricolent elles-mêmes leurs serviettes. Au Niger, pour lutter contre la précarité menstruelle, des Ongs ont décidé de créer des serviettes hygiéniques, bios lavables et réutilisables sous la marque Kijima Kinaja. Des serviettes hygiéniques réutilisables pour une question d’économie pour les filles et femmes. Dans cet entretien, Mme Geraldo Raynatou, cheffe d’équipe Kijima Kinaja et Lauréate CoLAB Santé Mère-Enfant, revient sur les tenants et aboutissants de cette initiative.

En quoi consiste votre projet et pourquoi avoir décidé de concevoir des serviettes hygiéniques réutilisables sous la marque Kijima Kinaja ?

Kijima Kinaja en haussa, correspond littéralement en français à ‘’Dure avant de les jeter’’ est une solution éco-responsable de gestion de la précarité menstruelle. Kijima Kinaja est le projet de cinq structures qui œuvrent pour le bien être des femmes et enfants. Nous offrons une solution de kit composé de serviettes hygiéniques, un insert, un savon à PH neutre et un gel hydro alcoolique et bientôt de nouveaux produits seront incorporés à ce kit pour une meilleure gestion de l’hygiène menstruelle. Nous proposons également d’autres gammes de produits comme la gamme Ilem ; le kit de la jeune fille en milieu scolaire ; la gamme Ivy : Culotte menstruelle ; la gamme Inés : Kit de maternité ; la gamme ikup, etc. Nos services tournent autour de la sensibilisation ; de l’organisation des caravanes de l’hygiène menstruelle et la construction de toilettes spécialement aménagées pour les filles en milieu scolaire. Nos séances de sensibilisation s’articulent autour des tabous liés à l’hygiène menstruelle. Nous accompagnons les jeunes filles dans un système de mentorat. Ce système leur permettra de poser toutes les questions liées à la gestion de l’hygiène menstruelle en toute confidentialité et sans tabous et en retour, de bénéficier des meilleurs conseils. Dans l’optique de lutter contre la précarité menstruelle, nous avons décidé de créer des serviettes hygiéniques, lavables, bio et réutilisables sous la marque Kijima Kinaja. Des serviettes hygiéniques réutilisables pour une question d’économie pour les filles et femmes, nos serviettes sont réutilisables sur deux ans. Il s’agit aussi d’une meilleure gestion de l’hygiène, du respect de l’environnement et bien entendu pour créer de l’emploi spécifiquement dans la gente féminine.

Quels sont les retours des utilisatrices actuelles ? Quelles sont les difficultés rencontrées dans le cadre de cette initiative ?

Nos utilisatrices nous encouragent énormément. Elles sont d’ailleurs notre leitmotiv. En général elles ne connaissaient pas nos produits. Elles les découvrent et nous font d’excellents retours. Bien entendu, nous recevons également d’elles des points d’amélioration. Nous sommes toujours dans un processus d’amélioration continue de nos produits. Les difficultés rencontrées sont d’ordre financier d’une part et d’autre part un certain blocage au niveau de la cible. Nous continuons à chercher des partenaires pour nous accompagner dans le cadre de la mise en place d’un centre Kijima Kinaja dédié spécialement à la gestion de l’hygiène menstruelle mais également pour la caravane de l’hygiène menstruelle. Mais, on ne se laisse guère décourager par les difficultés. Nous continuons également de sensibiliser notre cible pour une adoption véritable de notre produit et de nos services.

Selon vous, pourquoi l’hygiène menstruelle reste un sujet tabou dans notre société ?

La menstruation est une question généralement négligée dans bien de pays. Et un nombre considérable de filles ont des lacunes ou des idées fausses concernant celle-ci. Ce qui entraîne de la peur, de l’anxiété et les laissent désarmées lorsqu’elles ont à avoir leurs premières règles. Selon l’UNICEF, en Afrique, plus de 60% des filles ne disposent pas d’informations sur le sujet avant d’être confrontées à leurs premières règles. En Afrique de l’Ouest, et plus particulièrement au Niger, les règles sont l’objet de perceptions socio-culturelles négatives, associées à l’impureté ou à la saleté. De nombreux interdits sociaux ou religieux limitent l’accès des femmes à certaines activités ou lieux (isolement, restrictions alimentaires ou d’activités, ou participation à la prière, par exemple). Quand elles n’entraînent pas de restrictions, les règles sont passées sous silence, entravant ainsi l’accès des femmes à l’information fiable pour gérer ce phénomène naturel. La question de l’hygiène menstruelle est encore un tabou par manque d’informations, mais également à cause de préjugés socio-culturels. C’est à ce niveau qu’il faut aussi beaucoup agir.

Quels conseils avez-vous à prodiguer aux jeunes filles en âge d’avoir leurs premières menstrues ?

Quand tu vois le sang chaque mois, il ne faut pas avoir peur ! Ce n’est pas une maladie, c’est une fonction du corps et c’est naturel, cela veut dire que vous grandissez ! C’est important de comprendre ce que sont les règles avant qu’elles n’arrivent pour la première fois. Cela t’aidera à ne pas avoir peur et te permettra de mieux gérer tes règles quand elles viendront. C’est bien d’en parler autour de toi, à ta mère, à ta tante, à ta grande-sœur, à ta grand-mère, ou une autre adulte en qui tu as confiance. Ces personnes sont les mieux placées pour te guider et t’apprendre comment te protéger. Il est important d’avoir une bonne hygiène : bien se laver chaque jour avec du savon : utiliser un savon doux pour ton visage et tes parties intimes. Ces parties du corps sont sensibles. C’est pourquoi, il ne faut pas utiliser de savon avec des parfums ou des produits chimiques forts ; il faut laver les vêtements régulièrement, manger équilibré et boire beaucoup d’eau pendant la journée pour être en bonne santé. L’éducation à la gestion de l’hygiène menstruelle est le meilleur conseil que nous puissions donner aux parents.

La ménarche qui est la première période des premières menstruations, c’est-à-dire la première fois  ou dans le cycle ovulatoire une fille a ses règle est un moment essentiel dans la vie d’une jeune fille qui passe de l’enfance à l’adolescence. Des études démontrent que, dans de nombreux pays, les filles vivent la ménarche avec trop peu d’informations et d’aide. Il est fondamental que les filles et les garçons aussi, soient informés sur la puberté et la menstruation dès leur plus jeune âge. Les filles et les garçons doivent savoir que la puberté et la ménarche sont des étapes normales de la vie. Comme leur corps et leur esprit évoluent, ils ont le besoin et le droit de comprendre les changements qu’ils vont vivre et comment les gérer efficacement. Idéalement, les informations devraient être fournies par les parents avant de s’étendre à d’autres adultes, tels que la maitresse d’Education familiale, l’infirmière, etc. Les parents ne doivent pas hésiter à participer à l’éducation à la gestion de l’hygiène menstruelle de leurs filles. Ils doivent leur parler du développement normal de leurs corps, les informer autrement que les réseaux sociaux. Ils doivent être plus proches de leurs enfants et discuter avec eux !

L’OMS prône le droit des filles à grandir dans un contexte où la menstruation est considérée comme normale et saine, où toutes sont bien informées, ont accès à des produits hygiéniques et reçoivent l’aide dont elles ont besoin. C’est ce qui se passe aujourd’hui grâce aux efforts de certaines personnes et organisations. Afin que cela s’étende à plus grande échelle, il faut des programmes à long terme, un encadrement rigoureux, une bonne gestion et des investissements. Les chefs de gouvernements et les parlementaires ont un rôle crucial à jouer.

Quelles sont les perspectives de Kijima Kinaja ?

Notre projet a été soutenu par le Colab Santé Mère-Enfant qui nous a formés et nous a accompagnés pour lancer la version 2.0 de nos produits. Aujourd’hui nous avons élaboré notre plan d’actions et nous voulons être une référence en matière de fourniture de serviettes hygiéniques bio, réutilisables et lavables mais également en matière de sensibilisation. C’est pourquoi nous voulons créer le centre Kijima Kinaja pour produire nos serviettes labélisées, nos kits brevetés mais encore continuer à former et sensibiliser les filles scolarisées ou non sur les tabous liés à l’hygiène menstruelle et l’éducation sexuelle ; à favoriser l’accessibilité de nos serviettes hygiéniques à toutes ; à promouvoir la vente et l’achat de produits d’hygiène féminine de manière éco responsable ; à éviter le décrochage scolaire à cause des menstrues.

Réalisée par Aissa Abdoulaye Alfary(onep)