Derrière la sécurité alimentaire, la gestion de l’eau et le développement de l’élevage se cachent des alliées inattendues : les techniques nucléaires. Loin des images de risques qui ont longtemps marqué l’imaginaire collectif, l’irradiation des aliments, le traçage des cycles hydriques et l’amélioration génétique des cultures et du bétail s’imposent aujourd’hui comme des outils concrets. Ils permettent de réduire les pertes, augmenter les ressources et renforcer la résilience des systèmes agro-pastoraux. Dans un pays sahélien comme le Niger, confronté à l’aridité, aux sécheresses récurrentes, à la dégradation des sols et à la pression démographique, ces technologies apportent de la précision là où chaque graine, chaque goutte d’eau et chaque kilo de récolte comptent.
Au Niger, plus de 80% de la population vit de l’agriculture et de l’élevage. Le secteur représente la base de l’économie, de l’emploi et de la sécurité alimentaire. Pourtant le contexte de production reste marqué par des contraintes fortes et cumulées. L’enquête nationale sur les pertes post-récolte 2024, menée par le ministère de l’Agriculture et de l’Élevage avec l’appui de la FAO, établit que chaque année entre 10 et 20% des récoltes disparaissent avant d’atteindre le marché. Les causes sont multiples : insectes qui perforent les sacs de stockage, moisissures qui se développent dans l’humidité, rongeurs qui détruisent les emballages, conditions de conservation inadaptées. Pour les ménages ruraux, ces pertes représentent une part importante du revenu annuel et fragilisent directement la sécurité alimentaire.

Le facteur climatique aggrave la situation. Les régimes pluviométriques évoluent de façon défavorable : les pluies arrivent plus tard dans la saison, s’arrêtent plus tôt et les périodes de sécheresse s’allongent. Le striga gesneroides, parasite des racines du niébé, continue de ravager des surfaces cultivées et de réduire les rendements. Les nappes phréatiques baissent progressivement et les forages tarissent plus rapidement qu’auparavant. L’aridité gagne du terrain et les sols s’appauvrissent sous l’effet de l’érosion éolienne, du ruissellement et de l’exploitation intensive sans restitution suffisante de matière organique.
Face à ce triple défi, les techniques nucléaires et isotopiques, longtemps perçues uniquement à travers le prisme des risques, sont réhabilitées comme des outils au service du développement agricole. Elles n’ont pas vocation à remplacer les engrais. Leur rôle est d’apporter des données fiables, d’accélérer certains processus biologiques et de sécuriser des maillons entiers de la chaîne alimentaire, du champ à l’assiette.
Depuis plusieurs années, des institutions nationales travaillent avec l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) pour adapter ces innovations aux réalités locales. L’Institut National de la Recherche Agronomique du Niger (INRAN), l’Institut de Recherche en Sciences de l’Ingénieur, de l’Information et de la Communication (IRI/UAM), l’Université de Maradi, le laboratoire vétérinaire LABOCEL, la Direction Régionale de l’Office National des Aménagements Hydro-agricoles (ONAHA) et la Haute Autorité Nigérienne à l’Energie Atomique (HANEA) sont mobilisés.
Améliorer les semences par mutagenèse induite
Au cœur des laboratoires de l’INRAN à Niamey et de l’IRI/UAM, la mutagenèse induite constitue une technique de sélection accélérée. Le principe s’appuie sur un phénomène naturel : les plantes mutent spontanément au fil des générations sous l’effet de facteurs environnementaux. Les chercheurs utilisent des rayonnements gamma pour accélérer ce processus et augmenter la probabilité d’apparition de caractères agronomiques intéressants.
Selon Dr Ali Koura Abdoulaye, expert nigérien en sciences nucléaires appliquées à l’agriculture : « Avec les techniques nucléaires, il est possible de développer des variétés résistantes à la sécheresse et au striga gesneroides. Concrètement, les chercheurs exposent des graines de mil ou de niébé, nos cultures de base, à des rayonnements gamma. Ces rayonnements provoquent des mutations naturelles, permettant de faire apparaître de nouvelles caractéristiques intéressantes qui n’existent pas dans la nature », a-t-il expliqué.
En effet, l’irradiation provoque des modifications ponctuelles dans l’ADN des cellules germinales. Cette étape est suivie d’un travail de sélection qui s’étend sur 5 à 8 saisons agricoles. À chaque cycle, les plants sont semés, observés et évalués. Seuls sont conservés ceux qui résistent à la sécheresse, cycle végétatif plus court pour échapper aux fins de saison pluvieuse.
« Les variétés issues de mutagenèse induite ne sont pas classées comme organismes génétiquement modifiés (OGM). Aucun gène étranger n’est introduit dans le génome. Il s’agit de mutations ponctuelles accélérées, suivies d’une sélection conventionnelle par croisements et rétrocroisements. Cette distinction technique permet d’éviter les controverses liées aux OGM tout en réduisant la durée du processus de sélection », a-t-il précisé.

Dr. Ali Koura d’ajouter qu’à l’INRAN et à l’IRI/UAM, la méthode a permis de sélectionner des variétés de niébé et de mil mieux adaptées aux conditions sahéliennes. « Les premiers essais, conduits dans le cadre de projets FAO/AIEA, ont montré des résultats encourageants sur la tolérance au stress hydrique et la résistance au striga. Après validation en station, les graines des variétés retenues sont multipliées en milieu contrôlé, puis distribuées aux paysans à travers les coopératives agricoles et les services déconcentrés du ministère de l’Agriculture », a-t-il fait savoir. Cette chaîne de diffusion, a indiqué Dr Ali Koura Abdoulaye, vise deux objectifs : doter les producteurs de semences capables de mieux résister aux aléas climatiques et réduire la dépendance du pays aux importations de semences.
À l’Université de Maradi également, la même approche est appliquée au sésame. Les essais en cours portent sur l’obtention de lignées à plus forte teneur en huile et à meilleure tolérance au déficit hydrique.
Réduire les pertes après récolte grâce à l’irradiation
Les pertes après récolte constituent un goulot d’étranglement majeur pour la sécurité alimentaire au Niger. Si les pertes au champ liées aux aléas climatiques sont connues, celles qui surviennent pendant le stockage et le transport sont tout aussi préoccupantes et souvent moins visibles.
Entre les insectes qui attaquent les stocks, les moisissures qui prolifèrent dans des conditions d’humidité mal maîtrisées et les rongeurs qui détruisent les emballages, une fraction significative de la production agricole ne parvient jamais au consommateur final. Le cas de l’oignon est emblématique. Le Niger est un grand producteur de cette culture de rente. Or une part importante de la récolte d’oignons se dégrade dans les magasins sous l’effet des insectes et des maladies fongiques, contraignant les producteurs à vendre rapidement après la récolte, au moment où les prix sont les plus bas sur les marchés.
Pour résoudre ce problème, l’irradiation des aliments aux rayons gamma est utilisée comme technique de conservation. Cette méthode est appliquée dans plus de 60 pays dans le monde pour des produits variés. Les rayonnements traversent l’aliment et cassent l’ADN des bactéries, des insectes et des parasites présents. « Cette action détruit les organismes responsables de la détérioration sans élever la température du produit », a souligné Dr Ali Koura Abdoulaye.

L’irradiation expose les aliments à des rayons gamma issus du Cobalt-60. Ces rayonnements détruisent bactéries, insectes et parasites en brisant leur ADN, sans chauffer le produit. L’avantage majeur est la conservation de la qualité nutritionnelle. Le procédé ne rend pas les aliments radioactifs et préserve leur qualité. « L’irradiation n’a pas d’effet sur les molécules nutritives, les vitamines ou les caractéristiques organoleptiques. L’aliment traité ne devient pas radioactif. Il est simplement débarrassé des agents biologiques qui provoquent son altération. L’avantage principal est l’allongement de la durée de conservation. Pour l’oignon nigérien, la période de stockage peut être multipliée par deux ou trois. Cela donne aux producteurs la possibilité d’attendre la remontée des prix sur les marchés au lieu d’écouler toute la récolte immédiatement », a-t-il argué.
Au-delà de la réduction des pertes, cette technique améliore l’accès aux marchés d’exportation. Les normes phytosanitaires exigées par les pays importateurs de la sous-région et au-delà sont plus facilement respectées lorsque les produits sont traités. Cela sécurise les débouchés commerciaux et stimule l’économie rurale. « Cela permet non seulement de sécuriser les marchés d’exportation, mais aussi de protéger les consommateurs locaux et de stimuler l’économie rurale », a soutenu Dr Ali Koura Abdoulaye. Le Niger projette de se doter d’un irradiateur industriel à Cobalt-60 pour traiter localement les produits agricoles.
Gérer l’eau avec l’hydrologie isotopique
Dans un pays sahélien, l’eau est la ressource stratégique par excellence. Les périmètres irrigués de l’ONAHA, notamment ceux de Kollo, illustrent la tension entre l’objectif de production accrue et la nécessité de préserver la ressource. Deux questions se posent en permanence : comment produire davantage sans épuiser les nappes souterraines et comment éviter que l’eau d’irrigation ne s’évapore avant d’atteindre les racines des plantes?
Les sciences et techniques nucléaires, principalement à travers l’hydrologie isotopique, constituent un outil décisionnel majeur pour la gestion durable de l’eau au Niger. Selon Dr Rabé Sanoussi, spécialiste en gestion des eaux : « L’eau contient naturellement des isotopes stables comme l’oxygène-18 et le deutérium, ainsi que des isotopes radioactifs naturels comme le tritium. Leur proportion varie selon l’origine géographique de l’eau, l’altitude de la zone où elle est tombée sous forme de pluie et le temps qu’elle a passé sous terre ».
L’hydrologie isotopique aide également à se protéger contre la pollution. Elle permet de cartographier la vulnérabilité des aquifères face aux pollutions agricoles, domestiques ou industrielles et d’identifier avec précision les sources de contamination. « Elle est utilisée pour détecter des contaminants comme les nitrates, l’arsenic ou les fluorures et évaluer les risques pour la santé humaine. Ces techniques appuient les plans nationaux de gestion de l’eau, notamment le Plan d’Action National de Gestion Intégrée des Ressources en Eau (PANGIRE) et le Programme d’Irrigation et de Sécurisation des Exploitations (PISEN). Elles sont mobilisées pour modéliser des zones à fort potentiel hydrique comme le Dallol Maouri et pour assurer une gestion concertée des aquifères transfrontaliers partagés avec les pays voisins », a-t-il fait savoir.
L’utilisation des techniques nucléaires et isotopiques a déjà permis d’obtenir des résultats concrets. Elles ont amélioré la connaissance des aquifères transfrontaliers comme le système d’Iullemeden, partagé avec plusieurs pays de la sous-région. « Au Niger, un accord récent de 2025 entre l’AIEA et le Niger prévoit la création d’un laboratoire national pour mieux gérer les ressources en eau grâce à ces techniques », confie Dr Ali Koura Abdoulaye. Cette infrastructure doit renforcer les capacités nationales d’analyse et de prise de décision.
Optimiser l’irrigation par isotopes
Selon Dr Rabé Sanoussi, deux approches nucléaires apportent des solutions complémentaires pour l’irrigation. La première est l’irrigation goutte-à-goutte couplée à la fertigation optimisée par isotopes. Le principe du goutte-à-goutte est d’amener l’eau directement au pied de chaque plante via un réseau de tuyaux équipés de micro-goutteurs. L’innovation vient de l’optimisation permise par les traceurs isotopiques. Des isotopes sont injectés avec l’eau d’irrigation et suivis dans le système sol-plante. Leur présence dans les tissus végétaux, dans le sol ou en profondeur indique si l’apport d’eau est insuffisant, excessif ou bien calibré par rapport aux besoins réels de la culture. Cette technique permet de déterminer avec précision les besoins en eau et en fertilisants. « L’eau est appliquée directement au niveau des racines, ce qui limite l’évaporation. Les nutriments sont dosés de manière optimale. Le résultat est une économie d’eau pouvant atteindre 50% par rapport aux méthodes traditionnelles d’irrigation par submersion, tout en augmentant les rendements », a-t-il expliqué.
Au Niger, le site de démonstration à Kollo permet aux agriculteurs d’observer les bénéfices sur des cultures comme la pomme de terre, le poivron ou le maïs. Les parcelles équipées en goutte-à-goutte produisent davantage avec deux fois moins d’eau. Les engrais sont utilisés plus efficacement, ce qui réduit aussi les risques de lessivage et de pollution des nappes. La Direction Régionale de l’ONAHA prévoit de former des paysans formateurs dans chaque coopérative pour diffuser cette pratique.
Sécurité sanitaire et contrôle des contaminants
La sécurité alimentaire ne se limite pas à la quantité produite. Elle englobe aussi la qualité sanitaire des produits végétaux, des aliments bétail et de l’eau. Un produit contaminé par des mycotoxines, des résidus de pesticides ou des bactéries pathogènes peut avoir des conséquences graves sur la santé humaine et fermer l’accès aux marchés d’exportation.
Avec l’appui de l’AIEA, le Niger renforce ses capacités de surveillance des contaminants. Les techniques isotopiques et nucléaires permettent de détecter des polluants à des traces infimes. Des marqueurs radioactifs peuvent suivre le devenir d’un pesticide dans la plante et vérifier s’il est dégradé ou éliminé avant la récolte. Des méthodes de détection isotopique permettent d’identifier rapidement la présence de toxines produites par des moisissures dans le niébé ou l’arachide.
Les techniques isotopiques permettent de détecter avec une grande sensibilité et fiabilité des polluants, des résidus de pesticides ou des toxines qui pourraient compromettre la santé des consommateurs et la productivité animale. Le laboratoire vétérinaire LABOCEL à Niamey a été renforcé pour le contrôle des résidus et la détection de maladies animales.
Risques, limites et défis à relever
Toute technologie comporte des risques potentiels. Les sciences nucléaires appliquées à l’agriculture et à l’eau ne sont pas dangereuses en elles-mêmes lorsqu’elles sont utilisées dans un cadre strict, avec des normes internationales, des contrôles réguliers et du personnel qualifié. Les risques apparaissent en cas d’accident, de mauvaise application des procédures ou d’insuffisance des capacités de contrôle.
Le risque majeur est la contamination radioactive de l’environnement en cas de non-respect des règles de gestion des sources radioactives. Des radionucléides peuvent se déposer sur les cultures, les sols, l’eau et entrer dans la chaîne alimentaire. Pour l’irradiation alimentaire, le risque n’est pas que l’aliment devienne radioactif, mais qu’un mauvais dosage ou un contrôle insuffisant rende le traitement inefficace. Cela peut aussi nuire à la confiance des consommateurs.
Il existe également un risque de relâchement des bonnes pratiques d’hygiène si ces techniques sont considérées comme une solution miracle. Elles ne remplacent ni les règles d’hygiène, ni le contrôle vétérinaire, ni la bonne gestion sanitaire des productions. Leur usage exige une radioprotection stricte pour les travailleurs et des installations bien surveillées. Le processus de gestion d’une contamination environnementale par des substances radioactives est encadré par des normes de l’AIEA et de l’ARSN. Il se décompose en quatre phases : surveillance et détection, caractérisation de la zone touchée, intervention de décontamination, et suivi à long terme.

Sur le plan technique et économique, des barrières demeurent. L’amélioration des semences donne des résultats, mais les essais de stabilisation des nouvelles variétés nécessitent des appuis financiers soutenus. Pour la gestion de l’eau, le matériel d’irrigation optimisé est coûteux et fragile. Sur le plan infrastructurel, l’absence d’unités d’ionisation industrielle entraîne des pertes post-récolte importantes. Le pays doit se doter d’une source industrielle de Cobalt-60 et renforcer ses capacités techniques. Le manque de stabilité électrique et le nombre restreint d’experts limitent la pérennité des projets. Un défi de communication existe pour lever les craintes psychologiques liées à l’irradiation des aliments, malgré les campagnes d’information menées par la HANEA.
Coopération et construction d’une expertise nationale
Le Niger ne découvre pas ces technologies. Depuis 2000, l’AIEA appuie le pays à travers son programme de coopération technique. Le secteur de l’agriculture et l’alimentation figure parmi les priorités officielles du cadre de coopération 2022-2027 entre le Niger et l’AIEA. L’aperçu pays de l’AIEA mentionne des projets actifs sur le développement des ressources humaines, l’amélioration des cultures vivrières et le renforcement des laboratoires de contrôle des contaminants.
Entre 2000 et 2025, plusieurs centaines de personnes ont été formées dans le cadre de cet appui. Le Niger a lui-même fourni des experts, accueilli des formations et des visiteurs scientifiques. Cela démontre l’existence d’un noyau de compétences nationales. Le pays participe aux réseaux régionaux de scientifiques sur l’hydrologie isotopique, ressource centrale pour l’agriculture sahélienne. Des scientifiques nigériens ont été formés avec d’autres pays du Sahel pour analyser les aquifères souterrains. Le Niger fait partie des pays pilotes du suivi méthodologique IWAVE.
Entre les champs de Kollo, les laboratoires de Niamey, les amphithéâtres de Maradi et les anciens sites miniers d’Arlit, le Niger trace une voie exigeante. C’est une voie qui allie science, rigueur et patience. Mais c’est aussi une voie qui offre une réponse concrète à l’un des défis majeurs du siècle : nourrir une population qui croît rapidement, avec une ressource en eau limitée, sous un climat en mutation. Au Niger, l’atome ne remplace pas la pluie, il apporte de la précision dans un environnement incertain. Le potentiel du nucléaire agricole et hydrique au Niger est réel. Les techniques existent, les compétences nationales se construisent, les premiers résultats sont visibles. Les techniques nucléaires sont un outil que le Niger a décidé de maîtriser pour transformer la contrainte climatique en opportunité de développement.
Rahila Tagou (ONEP)
