Mme Gogé Maïmouna Gazibo, juriste et coordonnatrice de l’ONG Chroniques Juridiques
La dépression devient de plus en plus un problème de santé publique préoccupant dans la société. À l’échelle mondiale, on estime qu’un jeune de 10 à 19 ans sur sept (14 %) souffre de troubles mentaux. Au Niger, mariées, divorcées ou célibataires, nombreuse sont les femmes et les filles qui vivent dans le silence les tourments de la dépression, un sujet tabou, voire banalisé par la société. Pourtant, ces troubles non traités et négligés ont de lourdes conséquences sur la vie humaine. Certaines pensent même au suicide en prononçant des phrases du genre : « je n’en peux plus, je suis à bout de souffle ». Derrière ces souffrances, la dépression s’installe et gagne du terrain chez ces femmes.
Pourtant, la dépression chez la femme reste un sujet tabou au Niger, où la société exige à cette dernière de supporter, au nom de la tradition et de la culture, les abus dont elle est victime (violence, agression, maltraitance) au nom des liens de mariage ou de l’honneur. Des femmes qui, auparavant, étaient joviales, gentilles, se renferment aujourd’hui sur elles-mêmes, pleurent facilement. Le plus grand obstacle n’est pas, selon Mme Gogé Maïmouna Gazibo, juriste et coordonnatrice de l’ONG Chroniques Juridiques, l’absence des cas, mais le refus de la société de reconnaitre l’existence même de ce fléau. « Après l’écoute quand je me rends dans une famille pour parler de la situation et dire que leur fille est en dépression, on me répond que c’est une maladie de bourgeois. Ça n’existe pas en Afrique. Comme si la maladie était importée et que le noir n’est pas un humain. Tout ce qui peut arriver aux autres races, aux autres ethnies, peut arriver à l’homme noir. Lorsqu’on ne peut même pas reconnaître à la femme le droit d’être fatiguée, le droit d’être épuisée, c’est qu’on la déshumanise. La dépression existe dans les foyers nigériens, elle existe aussi bien chez les jeunes adolescentes que chez les jeunes femmes », insiste-t-elle.

En fait, les pesanteurs socio-culturelles font que quand la femme exprime ses souffrances, quand elle raconte ce qu’elle vit dans sa chair, au lieu que ces personnes lui apportent de la compassion, lui tendent la main, c’est le jugement et finalement c’est son procès qui va être organisé. « En fait, la société te dit que la bonne épouse garde tout ça pour elle-même. Alors, elle se met à réfléchir toute seule, et il va arriver un moment où elle ne réalise même pas qu’elle est au milieu des autres. Et c’est des gens comme ça que je vois tous les jours, je crois en la dépression. Parce que j’ai vu des femmes malheureuses, des femmes épuisées, j’ai vu des femmes s’asseoir en face de moi, fondre en larmes, se coucher au sol et pleurer pendant un bon moment avant d’avoir le courage de me raconter ce qu’elles vivent. Et pourtant, la société nie cela. Souvent c’est des femmes qui sont tellement malheureuses, et elles n’ont aucune oreille qui va écouter sans juger, qui va comprendre sans stigmatiser. En fait, c’est les tabous qui favorisent la dépression dans les foyers », déplore la coordinatrice de l’ONG Chroniques Juridiques.
Entre l’épuisement mental et la peur du jugement de la société
Mme Gogé dit être marquée par l’histoire d’une femme de 40 ans, directrice dans une société. Au téléphone et dans la rue, cette mère de famille confie en larmes le calvaire qu’elle vit avec son patron. Son supérieur hiérarchique la harcèle, lui fait vivre un enfer au service. Elle ne voulait pas le dénoncer parce qu’elle s’apprête à donner sa fille en mariage et elle ne sait pas comment les gens vont prendre cette histoire « Quand on dit que la maman d’une telle est devant les juridictions parce qu’elle accuse son patron de harcèlement sexuel, le mariage de ma fille sera en danger. Et même si le mariage a lieu, ma fille ne sera pas respectée dans sa belle-famille ni par son époux », avance-t-elle.
Il y a aussi le cas d’une jeune femme trompée par son époux qui sort avec une jeune fille du quartier et finit par la mettre enceinte. Quand la femme l’a appris, elle a interpelé son mari qui n’a pas nié les faits et a mis en avant l’argument qu’il a le droit d’avoir plus d’une femme selon sa confession. Cette histoire a fait un problème au sein de deux familles et ça a conduit au divorce. Plus tard, le couple a repris ses relations en cachette, à l’insu de leurs familles et la bonne dame tombe enceinte. Mais l’homme rejette toute responsabilité et décide de ne plus lui adresser la parole. Les rumeurs se propagent sur elle. « Je vous assure que cette fille, je l’ai prise un jour à 7 heures du matin à la station Petroba. C’était un mois de janvier, il ventait, il faisait froid, le bébé mal couvert dans ses bras, elle pleurait, elle parlait toute seule. Ce qui fait pitié dans cette histoire, ce n’est même pas la maman, mais, l’enfant que j’ai estimé qu’il était en danger. Elle me dit, ça fait 8 mois que personne ne lui a adressé la parole dans sa famille », explique Mme Gogé.
Il y a aussi une femme de 33 ans qui est venue se confier, elle est en effet mariée depuis plusieurs années mais qui n’a plus d’intimité avec son mari depuis 4 ans. Fatiguée, elle est partie expliquer sa situation à sa maman qui lui a clairement dit « si tu quittes ton foyer, considère que tu n’as plus de famille ». Après cette phrase de sa propre mère, elle s’est mise à réfléchir sur son sort pour trouver une solution. Elle n’a trouvé que deux options : l’adultère ou le suicide, « soit je prends un amant, soit je me tue », dit-elle.
Si dans une société musulmane où le suicide et l’adultère sont proscrits, les femmes et les filles commencent à en parler, ça veut dire qu’il y a un déséquilibre émotionnel et mental. La conséquence est qu’il y a de plus en plus des femmes qui ont juste envie de ne plus vivre. « J’en rencontre tellement et ça n’a pas d’âge. C’est surtout la fourchette de 23 à 40 ans. J’ai vu de toutes les couleurs, des mères de famille qui disent : j’ai juste envie de fermer mes yeux et de ne plus les rouvrir. Ou bien la personne dit : il suffit que je me confie et ça va se retrouver sur la place publique. Quand nous sommes dans une société où tu ne peux te confier à personne de peur d’être trahi et qu’il n’y a aucune structure anonyme, sécurisée de prise en charge adéquate, c’est que nous sommes en danger », estime Mme Gogé.

La dépression existe également dans les services publics et privés, où des filles victimes de viol ou de harcèlement gardent le silence de peur d’être jugées. Elles ont tellement peur qu’on leur pose la question, pourquoi c’est toi que le patron a choisie pour ses sales besognes ?. Du coup, beaucoup de filles gardent le silence, même devant leurs parents. « J’ai accompagné des filles victimes de viol qui, au pire, j’ai eu peur qu’elles ne passent pas au stade de tentative de suicide », affirme la coordinatrice de l’ONG Chroniques Juridiques. Le comble est qu’une mère qui est sensée écouter quand personne n’écoute ; pardonner quand personne ne veut pardonner, qui est accessible quand toutes les portes sont fermées, se range du côté de la société pour juger, condamner et surtout mépriser.
Une réalité qui, en cas de négligence, peut conduire au pire
Pour les causes de la dépression, on peut, selon le psychologue Djibo Kimba Amadou, avoir les maladies somatiques. Par exemple, une personne qui vient d’apprendre qu’elle a le cancer, ou une maladie chronique peut être dans un trouble d’humeur qui est la dépression, l’addiction. Un handicap peut mettre certaines personnes dans un trouble dépressif, la dépendance à l’alcool ou à une drogue peut être la cause de trouble dépressif. Chez certaines personnes, les différents évènements difficiles peuvent engendrer la survenue de troubles dépressifs : une relation difficile avec les parents, un traumatisme sexuel, un deuil, une séparation, la perte d’un emploi, un conflit professionnel ou familial. Chez d’autres, c’est la déception de la vie ; par exemple elles sont âgées et chaque fois que les parents mettent la pression en faisant des comparaisons avec leurs amies mariées, ces mots pèsent sur la personne et peuvent constituer la cause d’une dépression.
Chez les hommes aussi, certains, après les études, font des années sans travail et font face aux remords des parents d’avoir financé leurs études. Ils commencent alors à entrer dans une dépression et, pour la plupart, devenir alcooliques. Pour certains, c’est la pauvreté et le manque de considération de la société qui les poussent à s’isoler. D’autres, c’est à la suite du décès d’un parent que leur vie va commencer à chavirer.
Origine génétique
Certaines personnes font plus facilement des dépressions comparées à d’autres. Cette vulnérabilité serait en partie d’origine génétique. Si une personne a eu une dépression, son enfant a entre deux et quatre fois plus de risques de développer un trouble dépressif à un moment donné. Néanmoins, c’est souvent la corrélation entre les gènes et un vécu difficile qui engendre une vulnérabilité à la dépression. Il faut comprendre que tout dépend de la personne, certaines peuvent avoir ces symptômes et ne tombent pas dans la dépression. Donc, chaque personne est unique, pour certains, le fait d’être handicapé peut les mettre dans la dépression, ce qui n’est pas le cas chez d’autres.
L’environnement joue aussi un rôle important. Quand quelqu’un est dans un milieu où il est entouré de beaucoup de chaleur affective, il va se sentir toujours bien et dans un état de bien être psychologique et émotionnel. Mais, si déjà l’environnement est toxique, il suffit seulement qu’on lui annonce une mauvaise nouvelle et il commence à développer des symptômes de la dépression qui sont la tristesse, l’irritabilité, le pessimisme, des difficultés de concentration, l’anhédonie, voire le suicide. Il faut donc comprendre que l’être humain est unique et que chaque personne a sa propre structuration sur le plan psychologique.
D’après le psychologue, cette maladie se manifeste par une incapacité à fonctionner normalement dans la vie de tous les jours, une incapacité à apprécier les activités que vous appréciiez auparavant, une léthargie, de la fatigue, une tristesse permanente, avec des crises de larmes incontrôlables, des sentiments d’anxiété ou de vide. « Vous vous sentez inutile, vous vous blâmez et vous manquez d’estime de soi. Vous dormez plus ou moins que d’habitude ou vous avez des insomnies, une prise ou perte de poids inhabituelle, une augmentation ou une baisse de l’appétit, des difficultés pour penser ou pour se concentrer, des idées brouillées, une incapacité à prendre des décisions claires ou des pertes de mémoire, etc », explique le spécialiste.
La durée, l’impact sur la vie quotidienne de la personne
Les symptômes doivent être présents au moins durant deux semaines pour parler de dépression (clinique). Pour la dépression passagère, c’est un processus normal de la vie, une variation de l’humeur. Mais, pour la dépression clinique, il faut que les symptômes qui sont -humeur dépressive profonde, tristesse, pessimisme, manque d’estime de soi- soient là pendant les 2 semaines ou plus.
En conclusion, la dépression passagère, c’est juste une réaction face au stress ou des situations de la vie courante (changement d’heure) alors que la dépression clinique, c’est un ensemble de symptômes qui durent depuis deux semaines ou plus. Pour aider une personne en dépression, il faut tout d’abord une écoute active (le fait d’écouter la personne avec intérêt sans jugement négatif lui montre que vous êtes là pour elle) ; éviter de minimiser la situation dans laquelle la personne est ; accompagner la personne tous les jours ; éviter de la laisser seule.
Aïchatou H. Wakasso (ONEP)
