Des spéculations au stade de maturité sur le site maraîcher de Kellé-Kellé
Dans le département de Tanout, le village de Kellé-Kellé est cité en exemple dans la production maraîchère. Kellé-kellé est un village paisible situé à environ 20 km de Tanout sur le bitume qui mène à Agadez. Il est aussi réputé comme une zone agro-pastorale par excellence en raison de l’attachement des populations aux deux principales activités, en l’occurrence l’agriculture et l’élevage. La végétation clairsemée est marquée par la présence d’arbres et d’arbustes rabougris, annonçant une zone fortement secouée par la désertification et les effets du changement climatique. La production fourragère reste visiblement mitigée le long de la route Tanout-Kellé-Kellé. Au pied du village, légèrement à gauche de la route bien asphaltée, s’étend une grande retenue d’eau semi-permanente.
Tout autour de cette ressource en eau, on aperçoit des jardins clôturés avec des branches d’arbres épineux, mutilés à cet effet. Verdoyant, le site maraîcher de Kellé-kellé s’impose dans le département de Tanout en raison de l’importance de la production maraîchere qui alimente les différents marchés de la zone. Non loin de la mare, un puits pastoral est érigé pour répondre aux besoins des agro-pasteurs et pasteurs qui cohabitent depuis belle lurette. Le ballet des bergers accompagnés de leurs troupeaux composés de bovins, ovins, asins, camelins et caprins, débute déjà en ce jeudi matin du 25 décembre 2025. Ce mouvement des animaux qui descendent subitement sur cette mare dégage naturellement de la poussière suffocante. La fréquentation de cet endroit n’est point conseillée à celles et ceux qui souffrent de problèmes respiratoires. Ce point d’eau est une ressource naturelle partagée entre les habitants du village de Kellé-Kellé, pratiquant les cultures de contre-saison et la pêche d’une part et les pasteurs locaux et transhumants du Nigeria voisin, venant régulièrement abreuver leurs animaux d’autre part.

Mamane Idrissa est un maraîcher du village de Kéllé-Kéllé. Muni d’un arrosoir, il s’empresse d’alimenter les différentes spéculations qu’il culture dans son jardin à la clôture précaire. Les spéculations dans ce jardin sont, entre autres, la courge, laitue, gombo, tomate, oignon, melon, pastèque, pomme de terre, piment, aubergine, poivron, chou. A côté des planches de tomate, couvertes par l’ombre d’un grand albida faidherbia communément appelé gao, un canal artisanal d’irrigation qui tire cahin-caha l’eau de la mare vers le jardin, est érigé. Cependant, le développement des spéculations reste satisfaisant sur un sol argileux et visiblement fertile. Les producteurs maraîchers de Kellé-Kellé s’approvisionnent en semences à travers la direction départementale de l’agriculture ou bien au marché. L’essentiel des variétés produites sur ce site maraîcher est connu par les producteurs. « L’avantage des activités maraîchères n’est point à démonter pour nous. Nous avons hérité cette activité de nos parents. Les revenus tirés de la production maraîchère nous permettent de répondre aux besoins de la famille, aider les proches et éventuellement faire des économies », explique Mamane Idrissa, pressé de continuer son travail. La singularité des producteurs maraîchers de Kellé-Kellé est qu’ils commencent le défrichage des jardins et les semis très tôt, c’est-à-dire avant la fin de la saison des pluies. Cette anticipation fait en sorte que leurs produits issus du maraîchage inondent précocement le marché de Tanout, à la grande satisfaction des consommateurs. Déjà sur le terrain, plusieurs spéculations sont au stade de maturité. Toutefois, les producteurs maraîchers font face à d’énormes problèmes qui plombent considérablement leurs efforts. « Nos problèmes majeurs sont, entre autres, l’inaccessibilité des produits phytosanitaires, le manque de clôture en matériaux adéquats pour la sécurisation des différentes spéculations, l’irruption des animaux dans les jardins », relate Mamane Idrissa, victime des dégâts causés par les animaux dans son jardin, il y a juste quelques jours. Impuissant devant ce problème récurrent, il souhaite que les autorités, projets, ONG et les bonnes volontés s’impliquent afin de dégager les voies et moyens permettant de baliser un passage par lequel les troupeaux des pasteurs puissent accéder à la mare, sans dévaster les cultures maraîchères. Reconnaissant qu’agriculteurs et éleveurs ont les mêmes droits sur la mare, une ressource naturelle partagée, Mamane Idrissa plaide pour une cohabitation pacifique sur un ton modéré et plein de sagesse. « Il n’est pas normal que nous nous combattions par rapport au partage de ce point d’eau. Le puits qui se trouve à côté du site maraîcher appartient au village de Kellé-Kellé. A l’époque, les habitants s’approvisionnaient en eau ici. Mais avec la construction des forages au sein du village, ce sont les éleveurs qui viennent abreuver leurs animaux. Agriculteurs et éleveurs sont complémentaires. Chacun de nous a des droits et des devoirs. Nous sommes condamnés à vivre en ensemble. Et, notre souhait est que cette coexistence se fasse pacifiquement. Les conflits sont inhérents à la vie. Lorsqu’ils arrivent, il faut toujours privilégier le consensus et la cohésion sociale », ajoute Mamane, pétri de sagesse.

A un jet de pierre du jardin de Mamane, se trouve celui Malam Awalou. La houe à l’épaule, il s’attèle au désherbage des planches de tomate, de laitue et de chou. C’est parti pour une journée d’activité intense et de surveillance des animaux pour ce producteur âgé de 35 ans. Vêtu d’un blouson et d’un turban bleu pour se prémunir contre le froid du Damergou, Malam Awalou compte rester jusqu’au crépuscule parce qu’il doit veiller au grain afin qu’aucun animal ne vienne brouter ses cultures et saccager la clôture précaire de son jardin. « Ce jardin, nous l’avons hérité de nos parents. Depuis mon enfance, mes parents pratiquent les cultures de contre saison. Lorsque la production maraîchère est abondante, nous transportons la laitue, tomate, chou, aubergine, pastèque, melon jusqu’à Tanout pour les écouler. Toutefois, lorsque les produits maraîchers se faisaient rares au marché de Tanout, les clients se ruaient vers Kellé-Kellé pour s’approvisionner ». Ce sont des véhicules qui stationnaient aux abords du bitume pour acheter les produits maraîchers. Cette activité est rentable parce qu’elle permet aux producteurs de tirer des revenus non négligeables. Malam Awalou nous confie avoir vendu récemment dix (10) cartons de tomates dont le prix varie de 2 000 à 3 000 FCFA. Quant à la courge, elle est aussi fortement consommée par les populations. C’est un ingrédient de la sauce qui a le vent en poupe dans le Damergou. L’unité se vend à 2 000 voire 2 500 FCFA sur le marché.

Selon Malam Awalou, ce sont environ 350 producteurs qui travaillent sur ce site. « Notre objectif est de multiplier la production avec un accompagnement efficace de l’Etat et ses partenaires au développement. Ainsi, de tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés, c’est surtout celui des animaux qui ravagent les cultures qui taraude l’esprit des producteurs. C’est pourquoi, nous plaidons auprès de l’Etat la mise en œuvre d’un aménagement profond de notre site maraîcher avec des couloirs de passage bien appropriés pour les éleveurs afin que les animaux puissent accéder à cette ressource en eau sans porter préjudice sur nos cultures maraîchères pour lesquelles nous dépensons énormément d’énergie, de temps et de l’argent ».
Au regard de l’engouement que suscite le maraîchage sur le site Kellé-Kellé, un aménagement complet s’impose pour booster la production et permettre aux producteurs de mieux jouir de leurs activités. Selon le directeur départemental de l’Agriculture de Tanout, M. Laouali Salé, le village de Kellé-Kellé est un exemple, une référence dans la production maraîchère dans toutle Damergou. Le site, qui s’étend sur 10 ha, est exploité par environ 150 producteurs. En effet, pour un meilleur partage des ressources en eau, M. Laouali Salé estime qu’il faut aménager une partie pour les éleveurs qui peuvent abreuver leurs animaux, et une partie qui peut servir à la production maraîchère. Une fois que cet aménagement est fait, on pourrait éviter les petits conflits ou malentendus liés au partage des ressources naturelles comme c’est le cas de la mare de Kellé-Kellé, suggère le directeur départemental de l’agriculture avec un air peu loquace.

Par rapport à l’accès aux intrants, les maraîchers du village de Kellé-Kellé n’attendent pas forcement les semences des services agricoles qui, souvent, viennent en retard ou bien n’arrivent même pas. M. Laouali Salé, directeur départemental de l’agriculture reconnait cette année par exemple, le retard accusé par rapport à l’approvisionnement des intrants. « Pour l’instant, on n’en a pas encore reçu. Mais toujours est-il qu’au village de Kellé-kellé, ce sont les maraîchers eux-mêmes qui produisent leurs propres semences. Et c’est ça qu’on veut. Il ne faut pas toujours attendre jusqu’à ce que quelqu’un vous apporte les semences », a-t-il conseillé.
Une mare aux multiples usages
Outre le développement des activités maraîchères et l’abreuvage des animaux des pasteurs nigériens et ceux venant du Nigeria voisin à la faveur de la transhumance, cette retenue d’eau permet aux habitants de pratiquer la pêche, une autre activité dans laquelle se lancent certains bras valides. C’est l’exemple de Sani Ranma qui excelle dans la filière pêche depuis l’empoissonnement de la mare de Kellé-Kellé. Répondant à l’appel des hôtes du jour, Sani quitte d’urgence la mare pour se joindre aux visiteurs campés sous l’ombre fraiche d’un géant albida faidherbia niché à quelques mètres seulement de la mare. Il tient minutieusement en main un filet clairsemé de quelques silures qui gîtent et sursautent encore dans la maille, se croyant toujours dans leur environnement habituel. La tenue mouillée et suintante, Sani affirme commencer la pêche il y a de cela deux mois. La mare de Kellé-Kellé a fait le plein de sa superficie cette année. Les pêcheurs espèrent faire des bonnes affaires. Avec cette activité, ils tirent de revenus non négligeables. « Lorsque la journée de pêche est bonne, je divise la moisson en deux parties dont l’une pour la consommation familiale et l’autre destinée à la vente. Il m’arrive de faire des prises importantes qui sont systématiquement mises sur le marché. Il y’a deux variétés de poissons dans cette mare, en l’occurrence les silures et les carpes. Souvent, nous transportons le poisson à Tanout pour vendre. Les clients viennent généralement de Zinder. Les prix de vente varient en fonction de la masse ou le poids. Les petits poissons sont vendus à 300 voire 350 Fcfa, tandis que les gros coûtent entre 500 à 1 000 F.

Cependant, la filière poisson peine à prendre son envol en raison du caractère semi-permanente de la mare et le manque de structure formelle des acteurs pour réfléchir sur les problèmes qui minent le secteur de la pêche locale afin de trouver les solutions appropriées.
Conflit entre agriculteurs et éleveurs : une réalité au village de Kellé-Kellé

Dans les villages et campagnes du Niger, le partage des ressources en eau est souvent sujet à d’énormes problèmes entre les acteurs locaux. Parmi les secteurs confrontés à cette problématique majeure, figurent incontestablement l’agriculture et l’élevage, deux secteurs d’activité pourtant complémentaires. C’est le cas du village de Kellé-kellé, dans le département de Tanout, où le partage de la mare entre les maraîchers et les éleveurs tourmente du jour au lendemain l’esprit du chef du village. Malgré le poids de l’âge, Adamou Moussa continue d’assumer avec efficacité la responsabilité qui est la sienne, celle de veiller à la coexistence pacifique entre agriculteurs et éleveurs, trancher les petits conflits entre les acteurs en présence et éventuellement prodiguer des conseils aux uns et autres pour faciliter le vivre-ensemble, la paix et la cohésion sociale. « Les agriculteurs et les éleveurs sont condamnés à vivre ensemble. Il est de l’ordre normal des choses que lorsque les gens vivent, qu’il y’ait des conflits. Quand les conflits surviennent, il faut nécessairement qu’il y’ait un terrain d’entente et la vie continue son cours normal. Lorsqu’un conflit dépasse la compétence du chef de village que je suis, je préfère transférer les antagonistes auprès des autorités judiciaires. Il m’arrive de juger à l’aimable 10 voire 11 conflits entre les agriculteurs et éleveurs autour du partage des ressources en eau. Les cas des blessés graves sont de façon systématique portés auprès des juridictions », témoigne le chef du village, qui plaide pour l’établissement formel des couloirs de passage des éleveurs pour accéder aux ressources en eau sans empiéter sur les spéculations des maraîchers. Plusieurs projets et ONG sont passés interroger les populations sur les problèmes qu’elles rencontrent par rapport aux activités maraîchères, sans solution concrète. En attendant des lendemains meilleurs, les maraîchers du village de Kellé-Kellé redoublent de patience et s’arment de courage et de détermination pour faire des activités maraîchères un puissant levier de sécurité alimentaire.
Hassane Daouda (ONEP)
Envoyé spécial
