Farmo Moumouni
Pas cadencés battant le macadam. Merci Agnès et banderoles bariolés. Soudain, une bourrasque de vent soulève de la terre assoiffée, une poussière ocre. Des yeux inquiets se lèvent vers le ciel, l’implorant de ne point gâcher la fête. À quelques lieues, dans les champs, la pluie aurait pourtant été une bénédiction pour les semis de mil et de sorgho précoces.
Ils attendront. La saison pluvieuse est encore à venir, elle a pour elle seule, le quart de l’année, tandis que les événements célébrés ici en grandes pompes, ne durent que deux tours d’horloge, chaque année.
Marchons camarades !
En 1978, dans son ouvrage: Histoire de l’Afrique Noire: d’hier à demain, Joseph Ki-Zerbo écrivait fort justement:«On ne peut vivre avec la mémoire d’autrui». Ce mot procède sans doute d’un constat: notre propension à nous conduire, à penser, à fêter et à festoyer selon des modèles, des expériences, des vécus et des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.
Le sage homme mettait en garde les Africains contre l’aliénation historique et culturelle. Et pour cause ! L’esclavage, la colonisation, la domination pluriséculaire, ont créé chez l’Africain des réflexes de subordination et de mimétisme.
Voyez ces hommes et ces femmes qui forment procession dans les villes africaines en ce jour du 1er mai : ils commémorent un drame qui s’est déroulé dans la ville américaine de Chicago, il y a cent quarante (140) ans.
La fin du 19ème siècle est marquée aux États-Unis d’Amérique par des revendications ouvrières. Le 1er mai 1886, au cours des manifestations en faveur de la journée de huit (8) heures, deux manifestants sont tués par la police. Trois jours plus tard, le 4 mai, des émeutes éclatent entre manifestants et forces de l’ordre, au Haymarket Square, à Chicago. Une bombe artisanale fait plusieurs morts parmi les policiers. Plusieurs suspects sont arrêtés et accusés de complot.
Adolph Fischer, Albert Parsons, August Spies et George Engel sont condamnés à mort et exécutés par pendaison. Louis Lingg se suicide en prison. Tous étaient Américains, anarchistes et hommes blancs. Ils ont été élevés au rang de martyrs à titre posthume.
La fête du travail du 1er mai tire son origine des faits susmentionnés.
Demandons maintenant à ces travailleurs africains qui commémorent Chicago et le drame dit de Haymarket Square, s’ils se sont souciés des conditions d’existence et de travail de leurs semblables noirs au 19ème siècle, et plus particulièrement au moment des manifestations ?
Quoiqu’il en soit, l’histoire nous montre leurs semblables vivant aux Etats-Unis d’Amérique sous le régime de la ségrégation raciale. Ces travailleurs noirs ne pouvaient occuper que des emplois subalternes, leurs salaires étaient inférieurs à ceux des travailleurs blancs. Anciens esclaves devenus domestiques ou ouvriers agricoles, ils étaient encore sous la domination du maître qui les exploitait. Quand ils revendiquaient l’égalité, ils avaient la torture, la prison ou la mort comme réponse.
On pourrait arguer que l’Amérique est bien trop éloignée, que l’histoire des Afro descendants ne nous est pas familière. Revenons donc sur la terre de nos ancêtres. Quel était le sort de nos ancêtres au 19ème siècle ? Que vivaient-ils en 1886, pendant le drame de Chicago que leurs descendants célèbrent aujourd’hui ?
De 1880 à 1946, nos terres sous domination coloniale avait été placées sous le régime de l’indigénat. Le travail forcé y avait été institué. Nos pères étaient taillables et corvéables à merci. Sans salaire, ils étaient contraints de travailler à la construction de bâtiments, de routes, de voies ferrées, d’aéroports et autres infrastructures au bénéfice de l’économie coloniale. Ils étaient réquisitionnés selon le vouloir du maître colon. Comme indigènes, ils devaient chaque année fournir des prestations obligatoires, c’est-à-dire un temps de travail non rémunéré.
Nous avons jusqu’ici meublé notre mémoire de souvenirs étrangers, nous continuons de faire revivre une histoire qui n’est pas la nôtre. Après avoir instruit le drame américain de Chicago, avons nous des raisons de nous réjouir ? Avons nous des raisons de célébrer le 1er mai ? Nous avions des circonstances atténuantes, quand nous ignorions. À présent, nous savons. Et parce que nous savons, nous pouvons désaliéner.
Cette année, au Niger, le défilé du 1er mai et les réjouissances subséquentes ont été annulés, notamment pour des raisons de sécurité. Je vois dans cette mesure une avancée dans la quête de la souveraineté historique et intellectuelle. J’y vois la preuve que la Refondation est à l’œuvre. Je crois aussi que conformément à sa volonté de bâtir sur de nouvelles bases, la Refondation revisitera le 1er mai.
Le travail, sans doute, une de nos plus grandes valeurs, doit être célébré. Ce n’est pas l’aspect festif qui fait problème, et les réjouissances, surtout quand elles sont sobres, ne sont pas répréhensibles. Ce qui est en cause, c’est la justification ou le bien-fondé de la fête. C’est à ce niveau que la Refondation doit innover, c’est-à-dire donner une base historique endogène à la célébration du travail.
Entre autres événements pouvant offrir un ancrage historique africain à la célébration de la fête du travail, qu’il me suffise d’en citer trois empruntés à notre histoire commune :
- L’abolition du travail forcé, le 11 avril 1946 grâce aux pressions politiques et aux actions des mouvements syndicaux africains;
- La grève des cheminots du Dakar-Niger du 27 septembre 1938 ou Massacre de Thiès : la manifestation des ouvriers réclamant de meilleures conditions de travail est réprimée par l’armée coloniale. Sept (7) manifestants sont tués, cent ((100) autres sont blessés;
- La grève des cheminots du Dakar-Niger du 11 octobre 1947 au 19 mars 1948 : 15000 ouvriers africains réclament l’égalité de droits avec le personnel français. Le mouvement résiste pendant 160 jours, et obtient gain de cause.
Farmo M.
