Hamma HAMADOU
Le constat qui fâche : nous sommes préparés à la guerre économique d’avant.
C’est une vérité qui revient sans cesse : nos États sont souvent des machines de guerre conçues pour les défis du 20ème siècle, mais terriblement démunis face aux réalités fluides du 21ème. Nous savons gérer la rareté, mais nous peinons à capter la richesse d’un monde qui n’a pourtant jamais été aussi riche qu’aujourd’hui.
Le vrai problème n’est pas l’absence de ressources, c’est la solidarité inter-États et le manque de soutien structuré. Il ne s’agit pas de demander la charité, nous avons juste besoin d’un soutien intelligent et d’une solution durable à l’équation infernale : actuellement la dette versus les besoins essentiels des populations.
Pendant que nos regards sont actuellement et légitimement tournés vers les tensions au Moyen-Orient et en Ukraine— dont personne ne peut évaluer clairement l’issue, notamment en termes d’inflation importée, de raréfaction et de coût du financement — n’oublions pas que les conflits dans notre zone, souvent exacerbés par des influences extérieures, sont tout aussi urgents à solder. Malheureusement la seule chose claire aujourd’hui, c’est l’incertitude.
Oui, le monde est incertain, mais notre région, notre Alliance des États du Sahel doivent transformer cette incertitude en opportunité d’affirmation. C’est ce que d’aucuns appellent le business de l’optimisme.
Et si donc l’incertitude était notre meilleure alliée ?
Ici, je veux insister sur un point fondamental : Le développement, c’est bien le business de l’optimisme.
Rappelons-nous, historiquement, chaque crise porte en elle des ressorts nouveaux. C’est ainsi précisément parce que le monde est flou que nous devons chercher notre propre voie. Nous ne pouvons plus nous offrir le luxe de « nouvelles priorités » chaque année sans continuité. Il faut saisir l’opportunité des fragilités actuelles pour imposer nos solutions, de manière coordonnée, structurée, solidaire à défaut d’être mutualisée et efficace.
Par exemple, la crise au Moyen-Orient (durée, contagion, coûts des hydrocarbures) doit nous inciter à nous focaliser sur l’essentiel et à ne pas hypothéquer le long terme pour des rustines court-termistes.
Des pistes concrètes existent pour changer de paradigme :
Personnellement, j’y vois au moins trois, chez nous :
1. Repenser la dette : Plaider pour la conversion de la dette en outil de développement. Oui aux Swaps de dettes, à la transparence totale et à une pause négociée dans le paiement dans les moments de chocs exogènes majeurs (comme ce fut lors du COVID-19), sans sacrifier nos ODD
2. Prioriser les deux mamelles de notre futur :
o L’énergie et l’eau au service de l’agriculture/élevage/pêche pour transformer nos filières et vendre au monde.
o L’énergie au service de l’industrie manufacturière pour produire ce que nous consommons et exporter le reste.
Tout cela ne sera probablement viable durablement que si nous acceptons une autre évidence. Notre sous-sol regorge de minerais et d’hydrocarbures. Ce potentiel minier et pétrolier ne doit plus être une malédiction ou une simple rente qui part à l’export brut. Il doit devenir le lait qui abreuve nos deux mamelles : l’Agriculture et l’Industrie manufacturière.
Utilisons donc intelligemment les dividendes de nos ressources naturelles pour financer l’accès à l’énergie et l’irrigation. Transformons la pierre en pain, et le pétrole en usines. C’est ainsi que nous nourrirons l’emploi de notre jeunesse, sans attendre la permission du reste du monde.
En faisant cela, on règle mécaniquement la question de l’emploi des jeunes et des femmes avec un secteur qui impacte au moins 80% de nos concitoyens.
3. Valoriser le vrai génie créateur : Prenons l’exemple de Niamey. Beaucoup de « Bac+5 » voire de « Bac+8 » sont au chômage, parce qu’en réalité, leur savoir-faire est, la plupart du temps, inversement proportionnel à leur niveau académique. Pourquoi devons-alors continuer à nous priver de promouvoir, par exemple, les « réparateurs » que j’appellerais les « ingénieurs mécaniques » de Katako ou les « génies technologiques » de El Nasr qui possèdent un savoir-faire vital mais qui n’est pas reconnu par nos diplômes formels ? Libérer et structurer ce potentiel, aux côtés des diplômes classiques, en le valorisant avec au besoin un peu de formation professionnelle sur commande, c’est soutenir nos PME-PMI plutôt que de courir uniquement après les schémas importés qui ont échoué depuis des décennies.
On me dira sûrement : « Mais Hamma comment veux-tu faire reconnaître les mécanos de Katako ou les bricoleurs de génie d’El Nasr comme des diplômés alternatifs ? Ils n’ont pas de diplôme ! Ce n’est pas sérieux. »
Ma réponse est simple : Celui qui tient ce garage de quartier, illettré ou autodidacte, est le seul capable de faire redémarrer la voiture de l’ingénieur automobile bardé de diplômes quand elle tombe en panne. Pendant que l’ingénieur théorise sur la panne, le « sans-diplôme » a déjà les mains dans le cambouis et a trouvé la solution.
C’est la même chose pour nos économies : nous avons trop d’ingénieurs classiques au chômage, qui ressemblent à des Ferrari enfermées dans un garage dont personne n’a les clés. C’est magnifique sur le papier, mais ça n’avance pas.
Reconnaître les praticiens de Katako et d’El Nasr ou l’ingéniérie financière de Elh Tchiana, Elh Balla Dan Sani, Elh Biri Kassoum, Elh Maman Jitaou, Elh Doulla Tondi, Elh Mamani Matamèye, Elh Abdourahamane Diallo ou Elh Laouali Gago, pour ne citer que ceux-là, ce n’est pas dévaloriser l’école, c’est ouvrir les portes du garage pour que toutes les intelligences — celles de la rue comme celles des amphis — puissent enfin faire avancer le pays.
Et vous, quels talents locaux ou « ingénieurs de l’ombre » pensez-vous que nous devrions, au Niger, mettre en avant dans notre économie pour la transformer définitivement au service du progrès partagé ?
Hamma HAMADOU
