Dr Badié Hima
Ce texte est la synthèse d’une Conférence présentée le 12 Décembre 2025 à Niamey. L’analyse sous l’angle des fragilités est une approche systémique, holistique à mettre à jour régulièrement, en raison de l’évolution rapide des dynamiques dans le contexte du Sahel. Elle doit précéder et commander l’évaluation et ou la mise en œuvre et ou le suivi de toutes politiques publiques ou programmes dans les domaines sécuritaire, institutionnel, politique, économique, environnemental, social et humain. Le cadre multidimensionnel de la fragilité est un outil conceptuel formulé en 2015 par l’OCEDE autour de 5 dimensions : économique, environnementale, humaine, politique, sécuritaire et sociétale. Ce cadre normatif a acquis aujourd’hui une valeur scientifique irréfutable pour avoir permis d’améliorer les programmes et les politiques publiques dans lesquels, il a été opérationnalisé.
II. La mitigation des fragilités :
La mitigation des fragilités part d’une hypothèse plausible : la crise ou la fragilité sécuritaire a partie liée aux fragilités politiques, et institutionnelles, ainsi que celles économiques, environnementales, sociétales et humaines. Et dans la réalité, les fragilités se renforcent mutuellement. Les crises politiques et institutionnelles ont précipité les crises sécuritaires, ces dernières ont fragilisé depuis 12 ans, dans les pays membres de l’AES, l’économie, la cohésion sociale et la coexistence pacifique entre les communautés d’une même nation, donc ont renforcé les fragilités économiques, sociales et environnementales. En raison de cette relation de causalité entre l’ensemble de ces fragilités, la solution durable est d’attaquer concomitamment et de front, les causes profondes de chaque catégorie de fragilité. La mitigation de la crise sécuritaire doit être accompagnée et renforcée par les réponses à toutes les autres fragilités politiques, institutionnelles, humaines, sociales et environnementales. Les fragilités sont inter-reliées comme le recto et le verso d’une feuille à papier. Attaquer une fragilité sans attaquer de front et en même temps l’ensemble des autres fragilités consistera à tenter de remplir des « tonneaux des Danaïdes » pour reprendre cette expression qu’utilise le philosophe Platon dans le Gorgias. De même, il ne s’agit pas d’attaquer des fragilités les unes après les autres, elles se nourrissent les unes les autres. Il faut une approche holistique et concomitante. La réponse sécuritaire doit être accompagnée et renforcée par les réponses à toutes les autres fragilités connexes. Autrement dit, elle doit être traitées en même temps avec la même force, la même énergie, la même urgence, les mêmes investissements humains, financiers et logistiques.
De la mitigation des fragilités sécuritaires : De la mitigation des fragilités sécuritaires du point de vue de la réponse militaire, la seule idée que je vais avancer est de traiter la tension entre sécurité et droits humains dans un contexte de riposte sécuritaire, afin que la solution sécuritaire protège les libertés individuelle et collectives, la justice, les droits humains, parce que, comme il a été dit ci-haut, souvent le besoin de justice ou la violation des droits humains ou la précarité matérielle, ont pu pousser des individus à se radicaliser contre leur propre État. Et à se laisser enrôler. C’est une tension inévitable dans un contexte de crise sécuritaire quel que soit le contexte. La mitigation de la fragilité passera par le renforcement de la sécurité des communautés, celles qui sont sans défense, notamment les femmes et les personnes vivant avec handicap, appuyer l’approvisionnement et l’accès aux services essentiels (éducation, santé, justice, etc.) dans les zones touchées par l’insécurité, pour garantir la continuité des services malgré les contraintes sécuritaires, accroître la présence et la légitimité de l’État, en renforçant l’engagement de l’État et des acteurs locaux dans la gestion des crises sécuritaires et leur capacité à répondre aux besoins des populations vulnérables.
De la mitigation des fragilités politiques et institutionnelles. Plusieurs recherches ont mis en exerce les causes profondes des crises politiques en Afrique. Si la mauvaise gouvernance, dont les injustices sociales, l’impunité et la corruption, entre autres sont citées, les causes profondes remontent à la fondation d’un État-Nation inadapté, non autonome et non cohérent, issu des indépendances. D’où la fragilité des institutions politiques démocratiques pensées et conçues par le haut sous la forme de modèles influencés par la logique de l’importation-exportation de modèles , donc hors-sol, sans la participation des citoyens et dans des conditions politiques auxquelles ont manqué le dialogue politique constitutionnel : à deux reprises, notamment aux indépendances de 1960 et avec les Conférences Nationales . Si l’Afrique veut se réinventer, la voie obligée est de créer les conditions d’adaptation, d’autonomie, de complexité, de cohérence ainsi que les meilleures conditions politiques pour une participation authentique des communautés et des citoyens, à travers des approches aux antipodes des formes de participation illusoires d’aujourd’hui et du référentiel communautariste qui ont fragilisé la naissance et le développement d’un État-Nation unitaire réel.
Par conséquent, la reconstruction ou la refondation d’un État de droit démocratique avec des institutions politiques autonomes, adaptées et cohérentes, est de la même urgence que l’impératif sécuritaire et les mitigations des fragilités économiques, environnementales et sociales. Seul un État normal, c’est-à-dire adapté et autonome, tourné vers l’intérieur, peut offrir des opportunités économiques et la justice sociale.
La mitigation des fragilités économiques et environnementales : Il est admis aujourd’hui que la précarité matérielle et le manque d’opportunités comme résultante de mauvaises politiques publiques, renforcés par les chocs climatiques, est source de radicalisme social ou communautariste. Nous n’avons pas d’autre choix que d’attaquer en même temps les fragilités économiques et environnementales.
Avec une superficie totale de 2 784 223 Km2 (Burkina, 274 223 Km2, Mali, 1. 240 000 Km2, Niger, 1. 267 000 Km2), la Confédération AES peut assurer suffisamment l’autosuffisance alimentaire. Si à l’exemple du Burkina, on peut produire du blé au Sahel, du cacao au Sahel, de l’ananas au Sahel, l’igname au Sahel, c’est la preuve que nos communautés peuvent avoir leur destin dans leurs mains, avec des bonnes politiques publiques en lieu et place des programmes qui sous-developpent et qui sur-endettent. Avec l’uranium du Niger, la création d’une centrale nucléaire civile, l’AES peut assurer l’indépendance énergétique de toute l’Afrique de l’Ouest. Avec des politiques agricoles volontaristes, des politiques énergétiques ambitieuses, des politiques environnementales avant-gardistes, l’AES mieux gouvernée a son destin en main. Près des 2/3 de la superficie du Niger est une zone pastorale avec une nappe d’eau abondante, une politique visionnaire en matière d’élevage, le Niger peut être exportateur mondial. Le même potentiel pastoral existe au Mali et au Burkina Faso.
La mitigation des fragilités sociétales et humaines : Le mal qui alimente la crise sécuritaire est aussi social et humain. L’éducation, la justice, les opportunités d’emploi, l’autonomisation de la femme, la lutte contre les violences faites aux femmes, la situation des groupes marginalisés, la situation des personnes vivant avec handicap, doivent être des leviers de la refondation. Ces phénomènes sociaux et humains doivent être attaqués de front pendant que la défense et la sécurité nationale et confédérale fait son travail. Il faut réduire et arrêter les violences basées sur le genre, par la prévention et la prise en charge rapide, améliorer le maintien des garçons et des filles à l’école, assurer une protection sociale, assurer une médiation communautaire, entre autres. Il faut agir sur le présent, certes, mais prévenir un approfondissement des fragilités sur le moyen et le long terme. Sur les dernières années, au moins 1 million d’enfants par an voient leur scolarité directement perturbée à cause de la crise sécuritaire (écoles fermées, déplacements, absence d’enseignants…). Pour le Mali, les enquêtes disponibles, qu’il faut régulièrement mettre à jour ou vérifier, évaluent autour de 500 000 enfants directement privés d’école du seul fait de la fermeture d’écoles pour raison sécuritaire, sans compter les enfants qui restent scolarisés mais dans des conditions très dégradées (peur, stress, attaques, déplacements). Pour le Niger, des analyses des Ongs humanitaires à mettre à jour, indiquent que des milliers d’enfants, notamment dans la région de Tillabéry ou Diffa, sous l’effet combiné de la pauvreté structurelle, de l’insécurité, des mariages précoces, des déplacements et des fermetures d’écoles, sont touchés par la déscolarisation. Comment attaquer ces fragilités ? Les systèmes éducatifs peuvent développer des programmes d’urgence pour arracher les cohortes déscolarisées des rets ou les chaînes de l’hydre du radicalisme et du chômage. C’est ici et aujourd’hui que se joue le destin de l’AES et de l’Afrique de demain. La même analyse peut être faite dans les domaines de l’agriculture ou de l’élevage et dans tous les secteurs d’activité.
En conclusion:, la complexité de la crise au Sahel, mêlant fragilités sécuritaires, politiques, institutionnelles, économiques, environnementales, humaines et sociales dans un contexte de recompositions géopolitiques, impose une analyse structurelle et causale desdites fragilités d’une part, une réponse holistique concomitante et cohérente des trois pays de l’AES avec des approches à la fois globales et spécifiques aux contextes locaux, d’autre part.
- Le « tonneau des danaïdes » est l’expression issue du mythe des Danaïdes, un mythe grec de punition repris par Platon dans son texte intitulé le Gorgias pour symboliser la vie de désirs insatiables, celle de Calliclès, une quête sans fin par opposition avec la vie sobre, tempérante et ordonnée qui mène au bonheur. Les 50 filles du roi Danaos ont épousé leurs 50 cousins mais leur père ordonne à chacune d’entre elles, d’assassiner son mari, durant la nuit de noces. Les 49 filles obéissent à l’ordre du père, la 50ème fille, Hypermnestre, désobéit. En châtiment, les 49 coupables sont condamnés aux enfers à remplir éternellement un tonneau percé, une tâche impossible, d’où l’expression remplir des « tonneaux des Danaïdes ».
- Bertrand Badie, L’État importé.
- Joëlle Zask, Participer. Essai sur les conditions démocratiques de la participation.
- Benjamin Barber, Démocratie Forte.
- Badié Hima. De la Démocratie en Afrique : Essai d’épistémologie politique. Thèse de doctorat (en publication). Aix Marseille. Novembre 2024.
Dr Badié Hima, Directeur de Recherche du Laboratoire « Ma’at » /Niamey Niger)
B.P. 636 Niamey Niger
Tél 00227 70 00 89 89
mail : badiehima8@gmail.com
