Séance de discussions sur le mariage d’enfants
Sous un soleil brûlant, la concession de Nana Safila Mahamadou apparaît comme un symbole silencieux de la précarité. À première vue, rien ne distingue cette cour poussiéreuse des nombreuses habitations en banco disséminées dans la commune urbaine de Illela, située à une soixantaine de kilomètres au sud de Tahoua sur l’axe Badaguichiri–Bagaroua, le long de la Route nationale N°15. Pourtant, derrière ces murs fissurés, une adolescente de 17 ans mène un combat discret contre le mariage d’enfants.
La concession familiale s’étend sur environ 200 mètres carrés. Les murs en banco, rongés par les intempéries et les années portent les stigmates de l’abandon et de la pauvreté. Par endroits, la terre séchée s’est effritée, laissant apparaître des crevasses profondes. Dans la cour, le sol sablonneux est balayé par un vent chaud qui soulève une fine poussière ocre. Au fond de la concession se dresse une petite maisonnette appelée localement «entrer-coucher». Une construction modeste, basse de plafond, dépourvue de porte, mais disposant d’un rideau fleuri usé, semble tenir par habitude plus que par solidité. À l’entrée, un canari couvert de traces blanchâtres conserve l’eau de consommation. Juste à côté, une vieille bouilloire mal propre repose sur le sol.

Au centre exact de la cour trône un foyer traditionnel constitué de trois briques de ciment disposées en triangle. C’est là que se prépare l’unique repas quotidien lorsque les moyens le permettent. A défaut, trois jours sans cuisiner. Quelques marmites cabossées sont empilées contre le mur. Aucun arbre ni hangar n’offre d’ombre dans cette concession où la chaleur écrase tout.
Le refus courageux d’un mariage imposé
Débout, Nana Safila ajuste timidement son voile rose avant de raconter son histoire. Son regard alterne entre gêne et détermination. «J’ai perdu mon père et ma mère très tôt. Après le décès de ma maman, je conduisais ma grand-mère malvoyante pour mendier. Nous n’avions pas d’autre moyen pour survivre», confie-t-elle d’une voix basse. L’adolescente explique avoir quitté l’école en classe de 6ème à cause de la misère familiale. Aujourd’hui encore, elle garde un profond regret de cet abandon scolaire. Son quotidien bascule lorsqu’un homme âgé, réputé marabout dans la localité, manifeste son intention de l’épouser. L’homme, selon les témoignages recueillis sur place, aurait plus de 70 ans .« Il m’avait donné une fois 2 000 francs CFA, mais j’ai refusé ce cadeau parce que je ne l’aimais pas. Il est beaucoup plus âgé que moi. Même si nous sommes pauvres, je ne pouvais pas accepter ce mariage», raconte Nana Safila.
Dans cette maison délabrée vit également sa tante adoptive, Habsatou Daoui, mère de cinq enfants. Le visage marqué par la fatigue, elle revient sur les conditions difficiles dans lesquelles la famille survit. «Mon mari m’a abandonnée parce que j’ai accepté d’héberger ma nièce. Il ne voulait pas prendre en charge l’enfant d’autrui», explique-t-elle en essuyant ses mains encore humides de lessive. Pour nourrir la famille, Habsatou effectue des travaux domestiques occasionnels chez des particuliers. «Je fais des lessives quand on m’appelle. Dans le mois, je gagne parfois entre 4 000 et 5 000 francs CFA seulement», dit-elle.
C’est elle qui, dans un premier temps, avait accepté la proposition de mariage du vieil homme, séduite notamment par la promesse d’une importante somme d’argent. «Il proposait jusqu’à un million de francs CFA», souffle-t-elle. Mais contre toute attente, Nana Safila refuse catégoriquement. Ce refus, elle dit le devoir en grande partie aux sensibilisations menées dans la commune grâce au Projet d’Accélération des Progrès vers l’Élimination des Mariages des Enfants (PAPEME), mis en œuvre par CARE International sous financement de l’UNICEF et l’appui des autorités locales.
Les sensibilisations changent progressivement les mentalités
Depuis plusieurs mois, Nana Safila suit notamment une formation auprès de Zeynabou Ibrahim, appelée affectueusement «Malama» par les filles du quartier. Dans son atelier de couture, installé dans sa petite cour avec une seule machine à pédales, la mentore accueille des dizaines d’adolescentes. «Nous formons les filles sur leurs droits, l’éducation, la vie en société et l’autonomisation économique», explique Zeynabou Ibrahim. Elle insiste sur le changement progressif des mentalités. «Par le passé, beaucoup de filles subissaient les décisions familiales sans pouvoir parler. Aujourd’hui, elles osent exprimer leur refus. Même les parents commencent à comprendre les conséquences du mariage précoce», ajoute-t-elle.
Selon la mentore des jeunes filles, l’affaire de Nana Safila illustre parfaitement l’impact des sensibilisations communautaires. «C’est elle-même qui a pris l’initiative de refuser ce mariage malgré les pressions», martèle-t-elle.

À Illela, la lutte contre les mariages des enfants mobilise désormais plusieurs acteurs communautaires. Le Comité Villageois de Protection de l’Enfant organise régulièrement des réunions de sensibilisation avec l’appui des chefs traditionnels. À la devanture de la maison du chef de quartier Toudou, Maazou Bizo, relais communautaire, évoque les échanges hebdomadaires avec les familles. «Chaque samedi, nous nous retrouvons avec les parents pour discuter des problèmes du quartier, notamment des mariages précoces», explique-t-il.
Le rêve d’une autonomie retrouvée
Le représentant du chef de quartier affirme que les autorités coutumières sont désormais intransigeantes. «Autrefois, nous enregistrions des cas de suicide ou de tentatives de suicide liés aux mariages forcés. Certaines filles prenaient des comprimés, d’autres se jetaient dans les puits. Aujourd’hui, ces cas disparaissent grâce aux sensibilisations», affirme-t-il.
A la devanture de la cour du chef de quartier Toudou, sous un grand arbre à palabre, le griot Aboubacar Djando dénonce lui aussi les promesses mensongères faites aux jeunes filles. «Beaucoup d’hommes promettent que les filles continueront leurs études après le mariage, mais une fois le mariage scellé, tout change», regrette-t-il. Le griot de la cour du Chef de canton met également en garde contre les unions célébrées discrètement avant l’envoi des jeunes filles vers des pays étrangers où résident certains maris en exode.
Il faut souligner que, pendant ce temps, Nana Safila poursuit son apprentissage de couture avec l’espoir d’obtenir un jour son autonomie financière. «J’avais essayé de vendre des beignets de soja, mais cela n’a pas marché. Aujourd’hui, je veux apprendre un métier pour pouvoir vivre dignement», affirme-t-elle avec assurance. Dans cette concession de banco rongée par la pauvreté, l’adolescente nourrit désormais un rêve simple : celui de choisir elle-même son avenir.
Seini Seydou Zakaria (ONEP)
Envoyé spécial
