Des jeunes apprentis dans un atelier à l’abri de l’oisiveté
Le chômage est un des grands défis auxquels sont confrontés, depuis plusieurs années, certains jeunes dans le département de Téra. Désœuvrés et sans perspective, ils sont exposés aux risques de la délinquance et d’autres écueils. Face à cette situation préoccupante, des artisans et maîtres d’apprentissage ont transformé leurs ateliers en véritables écoles de formation professionnelle, où des dizaines de jeunes apprennent gratuitement un métier, acquièrent un savoir-faire leur permettant d’envisager un avenir meilleur. Au-delà de leurs activités économiques, plusieurs ateliers de référence jouent un rôle majeur dans la lutte contre le chômage, la délinquance et l’insécurité. Au cours de nos échanges avec eux, les responsables de ces ateliers-écoles ont dressé un état des lieux de leurs structures, partagé leur engagement en faveur de la formation des jeunes et lancé un appel pour un renforcement de la formation professionnelle qu’ils considèrent comme l’un des leviers essentiels pour favoriser l’emploi, prévenir la délinquance et contribuer durablement au retour de la quiétude dans le département de Téra.
La mécanique automobile au Garage Djoumassi
À Téra, lorsqu’il est question de réparation automobile, un nom revient automatiquement sur toutes les lèvres. Il s’agit du Garage Djoumassi dirigé par M. Idrissa Almoustapha. Cet atelier est devenu au fil des années une référence en matière de mécanique automobile. Au-delà de la réparation des véhicules, il s’est imposé comme un centre de formation où de nombreux jeunes apprennent un métier et retrouvent un espoir d’insertion socioprofessionnelle.

Le garage est spécialisé dans la maintenance et la réparation mécanique des véhicules. Il intervient notamment sur les moteurs, les boîtes de vitesse, les ponts, les systèmes électriques, ainsi que dans le redressage et la tôlerie des véhicules accidentés. Grâce à son expertise, son sérieux et son savoir-faire, l’établissement bénéficie d’une solide réputation dans la ville de Téra et bien au-delà. Mais ce qui distingue particulièrement Djoumassi, c’est son engagement en faveur de la jeunesse. À travers son garage, il recrute, forme et encadre gratuitement des jeunes désireux d’apprendre la mécanique.
La période des grandes vacances scolaires est celle où il reçoit le plus de demandes. Les élèves renvoyés ou déscolarisés affluent vers son atelier dans l’espoir d’apprendre un métier. « Je suis parfois obligé de refuser certains, car je ne peux pas tous les encadrer convenablement », confie-t-il.
À ce jour, son garage compte environ 25 travailleurs, dont 15 jeunes apprentis. Tous bénéficient d’une tenue de travail offerte gratuitement par le chef de garage, qui prend également en charge leur restauration pendant leur formation. Pour intégrer son garage, Djoumassi exige seulement trois qualités essentielles, à savoir le respect, le goût du travail et l’assiduité. Le processus de recrutement est progressif. Il comprend une phase de test, une période d’observation, une phase d’apprentissage puis une étape consacrée au dépannage sur le terrain. « Pendant six mois, j’observe le comportement du jeune pour savoir s’il est réellement motivé. Si je constate qu’il ne souhaite pas apprendre, j’en informe ses parents afin qu’ils lui trouvent une autre orientation », explique-t-il.
Il reconnaît toutefois que l’encadrement n’est pas toujours facile. Mais, malgré les nombreuses difficultés rencontrées, il privilégie la patience, la discipline et le professionnalisme afin de transmettre non seulement un métier, mais également de bonnes valeurs. Pour lui, la lutte contre le chômage passe inévitablement par la promotion de la formation professionnelle. Il appelle les autorités à créer à Téra des centres de formation dans plusieurs domaines, notamment la menuiserie, la maçonnerie, la peinture, la couture et la mécanique automobile. « L’une des principales causes de la délinquance est le chômage. Lorsqu’on maîtrise un métier, il est très difficile de devenir voleur, mendiant ou criminel. Beaucoup de jeunes délinquants sont des élèves renvoyés de l’école. Leur quotidien est souvent marqué par la consommation de chicha, la drogue ou le vol », affirme-t-il.
Le chef de garage estime également que les parents portent une part importante de responsabilité dans cette situation. Pour lui, certains abandonnent leurs enfants après leur renvoi de l’école sans chercher à leur offrir une nouvelle orientation. « Les parents doivent chercher un métier à leurs enfants, les sensibiliser et les empêcher de traîner dans les rues », insiste-t-il. Plusieurs de ses anciens apprentis exercent aujourd’hui dans différents secteurs, y compris au sein des Forces de défense et de sécurité. « Un métier n’a pas de retraite. Même à 60 ans, on peut encore travailler ou transmettre son savoir aux plus jeunes. Aujourd’hui, il y a beaucoup de diplômés, mais peu d’emplois. L’avenir réside dans les écoles professionnelles. Elles doivent être soutenues par l’État. Si l’on forme 50 jeunes, cela peut créer 50 ateliers qui accueilleront ensuite des centaines d’autres apprentis », explique-t-il.
L’atelier de menuiserie métallique Almouharam
Au quartier Résidence, en bordure de la route goudronnée, est installé l’atelier Almouharam de M. Seyni Abdoul Baki. Dans cet atelier, les jeunes étaient en pleine séance de travail, chacun occupé par la tâche qui lui a été confiée. Cet atelier est spécialisé dans la menuiserie métallique, notamment la confection des lits, les portes, les fenêtres de tous modèles, les charrettes à traction asine ou bovine, ainsi que plusieurs autres ouvrages métalliques.

Depuis plusieurs années, M. Seyni Abdoul Baki consacre une grande partie de son temps à la formation des jeunes. Dans son atelier, il accueille des apprentis âgés d’au moins 12 ans, mais également des adultes et même des chefs de famille désireux d’apprendre un métier. Selon lui, l’apprentissage constitue une opportunité pour les jeunes de bâtir leur avenir et d’acquérir une autonomie financière. Son objectif est de leur permettre de devenir autonomes et, pourquoi pas, de surpasser un jour leur maître.
Dans cette optique, l’atelier reçoit de nombreux jeunes provenant de partout. Certains y sont inscrits à la demande de leurs parents, d’autres grâce aux recommandations des proches, tandis que certains choisissent eux-mêmes de rejoindre son atelier.
S’agissant de la question de la délinquance juvénile et du chômage, le maître-artisan estime que ces phénomènes trouvent souvent leur origine dans une insuffisance d’éducation familiale. Selon lui, plusieurs jeunes arrivent dans les centres de formation après avoir déjà adopté de mauvais comportements. « Certains parents donnent malheureusement une mauvaise éducation à leurs enfants. C’est souvent lorsqu’ils ne parviennent plus à les gérer qu’ils nous les confient pour les remettre sur le droit chemin, puis cessent tout suivi une fois l’inscription obtenue », affirme-t-il. Certains parents considèrent à tort les ateliers de formation comme des lieux d’exploitation, regrette Seyni Abdoul Baki . Ils s’attendent parfois à ce que leurs enfants rapportent de l’argent à la maison alors qu’ils sont avant tout en phase d’apprentissage. Malgré les nombreuses difficultés rencontrées, Seyni Abdoul Baki reste convaincu que la mission première des centres de formation est de transmettre un savoir-faire utile aux jeunes.

Au-delà de l’encadrement des jeunes, l’artisan fait face à d’autres défis, notamment ceux liés à l’activité économique. Il évoque des clients de plus en plus exigeants, parfois méfiants malgré leurs moyens financiers limités, les difficultés d’approvisionnement en matières premières car il arrive fréquemment que certaines commandes de fer ou de matériaux prennent du retard ou soient indisponibles, une situation aggravée par le contexte sécuritaire dans certaines zones. Par ailleurs, il estime que les charges fiscales et municipales pèsent lourdement sur les artisans locaux et regrette également que plusieurs marchés et contrats soient attribués à des entreprises étrangères alors que les artisans de Téra disposent des compétences nécessaires pour les exécuter.
Enfin, il s’est réjouit du succès de plusieurs de ses anciens apprentis qui exercent aujourd’hui à leur compte. Il cite notamment le cas d’Oumarou Amadou, originaire de Ouallam, qui avait séjourné dans son atelier avant de retourner dans sa localité pour y ouvrir sa propre entreprise. Pour lui, ces réussites constituent la plus belle des récompenses pour son engagement en faveur de la formation professionnelle et de l’avenir de la jeunesse nigérienne.
«Atelier Naba», de Amadou Soumana
Au quartier Gouri Tchiri, précisément à côté du Campement, se trouve un grand atelier de menuiserie dénommé ‘’Atelier Naba», de M. Amadou Soumana, surnommé « Samedi ». Reconnu par la population de Téra pour son savoir-faire, M. Amadou Soumana est un spécialiste de la menuiserie en bois. Son atelier confectionne notamment des lits, des salons, des portes, ainsi que plusieurs autres ouvrages destinés à l’aménagement et à l’embellissement des habitations. Selon Samedi, son atelier constitue une véritable école de formation et représente un immense soutien pour la jeunesse de Téra.

Actuellement, l’atelier compte 16 apprentis. Selon Samedi, les principales qualités recherchées chez les jeunes sont le sérieux, l’intelligence, la discipline et le goût du travail bien fait. Il affirme également que près de 90 % des propriétaires d’ateliers de menuiserie à Téra sont passés par son atelier pour bénéficier de son expérience et de son enseignement.
Abordant les difficultés auxquelles il est confronté, Samedi estime que le principal obstacle demeure le manque d’implication de certains parents. « En tant que parent, tu dois savoir si ton enfant est bien à son lieu d’apprentissage, s’il est assidu et respectueux. Il arrive même que ce soit nous qui allions demander aux parents pourquoi leur enfant ne vient plus, et ils répondent qu’ils ne le savent même pas » a-t-il affirmé. Il déplore que certains parents se contentent d’inscrire leurs enfants dans un atelier sans jamais s’intéresser à leur évolution. « Les jeunes deviennent parfois délinquants parce que les parents ignorent ce qu’ils font de leurs journées. S’ils les suivaient davantage, ils pourraient les recadrer et les remettre sur le bon chemin. Les parents doivent accompagner leurs enfants avec courage et responsabilité » a-t-il dit.
Il affirme que les organisations non gouvernementales (ONG) et les autorités publiques apportent parfois leur soutien aux ateliers à travers l’attribution de marchés, ce qui contribue au développement des entreprises artisanales locales et favorise l’emploi des jeunes. « Un jeune qui travaille n’a pas le temps de sombrer dans la délinquance. C’est souvent le manque d’emploi qui pousse certains vers le vol ou d’autres activités illicites. Quand on travaille, on est occupé à construire son avenir », affirme-t-il.

Au sein de son atelier, Samedi veille non seulement à la formation technique des apprentis, mais également à leur éducation. Il organise régulièrement des réunions afin d’évaluer le déroulement du travail, prodiguer des conseils, rappeler les consignes et corriger les comportements inappropriés. « J’ai l’habitude de réunir tous les apprentis pour faire le point sur le travail, donner des conseils et fixer de nouvelles orientations », précise-t-il.
Il lance également un appel aux autorités nigériennes afin qu’elles poursuivent leurs efforts en faveur de l’insertion professionnelle des jeunes. Selon lui, le développement de la ville de Téra passe inévitablement par la création d’emplois et le soutien aux artisans locaux. Il souhaite par ailleurs que les marchés publics soient davantage attribués aux artisans de la commune afin de favoriser le développement économique local.
Enfin, Samedi confie que son plus grand objectif est de transmettre son savoir-faire à une nouvelle génération d’artisans capables, à leur tour, de former d’autres jeunes. Aujourd’hui, plusieurs de ses anciens apprentis dirigent déjà leurs propres ateliers et encadrent de nouveaux apprentis. « Autrefois, il y avait moins de travail manuel. Aujourd’hui, grâce à Dieu, chacun peut trouver sa place. Servir sa communauté à travers son métier est une grande satisfaction. Le plus beau plaisir pour moi, c’est lorsqu’un jeune répond que c’est «Samedi» qui lui a appris son métier. Cela me remplit de fierté » a-t-il déclaré avec fierté et gratitude.
Assad Hamadou, Envoyé spécial
